Ce que les études antérieures nous apprennent

Les luttes féministes des 50 dernières années ont visé à " sortir les femmes du foyer " pour qu'elles puissent trouver leur autonomie financière mais aussi participer à la vie économique, sociale et politique au même titre que les hommes.

Cependant, malgré l'entrée massive des femmes sur le marché du travail, le partage des tâches au sein des familles n'évolue que très lentement, les femmes assurant encore la majorité des tâches ménagères, éducatives et de soins aux personnes dépendantes (enfants, adultes malades ou handicapés, parents de grand âge ou en fin de vie). Ces tâches, malgré leur importance sociétale, restent faiblement reconnues socialement, que ce soit dans le champ privé , où elles sont " invisibles " ou dans le champ socio-professionnel où les métiers liés à l'accueil et l'éducation des jeunes enfants comme les métiers liés aux soins aux personnes restent beaucoup trop faiblement rémunérés. La sous-évaluation de l'importance de ces tâches se traduit éga-lement par le fait que les entreprises ne se sont pas adaptées aux besoins de conciliation des temps de vie de leurs salariés et salariées. (Dominique Méda, 2001, Joan Willians, 2000, MA Barrière-Maurisson 1992). On pourrait même affirmer que la flexibilité accrue du monde du travail actuel renforce dans toute une série de secteurs ces difficultés de conciliation, là où les grandes entreprises classiques offraient des horaires " standards " et prévisibles. (A. Goudswaard, A et M. de Nanteuil-Miribel, 2000). Rappelons qu'une enquête menée par Stepstone dans huit pays européens dont la Belgique et publiée en mai 2008 révélait que seulement 13% des entreprises européennes proposent des solutions pour aider leurs salariés à concilier travail et vie familiale !2

Dominique Méda explique que nos sociétés sont restées orga-nisées autour des mêmes principes qu'il y a 50 ans. Elle proclame qu' "on a laissé les femmes accéder à l'activité sans réviser de fond en comble les modes de fonctionnement des institutions et en conservant comme grand principe organisateur la notion de libre choix".3

Selon les études, ce sont donc les difficultés de conciliation entre la vie professionnelle et la vie familiale, liées à des questions de partage des rôles et des tâches dans et hors du marché du travail, qui poussent encore un certain nombre de femmes en dehors ou aux marges du marché du travail pendant des périodes plus ou moins longues, et ce malgré les risques que ce retrait présente pour elles. Il ressort notamment d'une enquête réalisée en 2003 par la DARES et le CREDOC auprès de 1000 femmes s'étant arrêtées de travailler à la suite de la naissance d'un enfant que trois facteurs principaux auraient été les plus à même de modifier la décision d'arrêt d'activité :

- Un changement lié aux conditions d'exercice de l'emploi (ne plus avoir d'horaires atypiques)
- Un changement lié aux modes de garde des enfants (offre suffisante et tarifs abordables)
- Un changement lié à l'organisation familiale (meilleur partage des tâches dans le couple).

Ainsi "les arbitrages des femmes interrogées se sont en effet opérés dans un contexte donné, constitué de l'offre de garde (existence de dispositifs, adéquation aux souhaits), des conditions de travail antérieures (maîtrise de l'organisation du travail), de la situation du conjoint et du système d'incitation au retrait d'activité, sur fond d'un ensemble de normes et de valeurs relatif au bien-être de l'enfant qui peut être différent selon les individus".4

Il est difficile d'obtenir des chiffres exacts quant au nombre de femmes concernées en Belgique mais les estimations tournent autour de 15 à 20% des femmes de 25 à 59 ans.

Les processus de retrait mis à jour dans la recherche

La poursuite d'une tradition familiale ou l'adhésion à un modèle traditionnel de partage des tâches se rencontrent dans quelques cas et notamment les cas où le couple avait dès le départ un projet de famille nombreuse. L'échantillon est trop restreint pour généraliser sur les caractéristiques sociologiques des couples qui entrent dans ce schéma traditionnel dès le début de leur relation. 
Certaines femmes se retirent du marché du travail parce qu'elles désirent prendre du temps avec leur enfant dans les débuts de leur vie et qu'elles ne veulent pas les confier trop jeunes à une structure collective. Une partie d'entre elles ne trouve pas de place dans ces structures quand elles désirent reprendre le travail ou en tout cas pas dans une structure dans laquelle elles ont confiance. La décision de retrait total du marché du travail n'est envisagée dans ces couples que pour la mère, qui dans la plupart des cas occupe un emploi moins stable (contrat à durée déterminée) ou nettement moins rémunéré que le père. Il s'agit donc de couples où un partage du temps passé auprès des enfants entre le père et la mère n'est pas considéré, pour différentes raisons, comme envisageable.

Mais pour la majorité des femmes rencontrées au cours de la recherche, c'est le sentiment de ne pas pouvoir faire face, d'être dans l'incapacité de concilier les exigences parentales et professionnelles qui va mener au retrait du marché du travail, alors qu'au départ elles pensaient conserver une activité professionnelle en étant mères. Ce retrait se fait souvent par étapes : prise d'un congé parental, d'un crédit-temps quand c'est possible, passage à temps partiel et finalement démission, négociation du préavis ou arrêt de l'activité indépendante. Le retrait se produit donc à l'issue d'une période de stress, de grande fatigue, et prend l'allure d'un renoncement. Cet épuisement et ce renoncement sont bien traduits par les extraits suivants :

"J'ai tout vécu très mal : mes accouchements, le fait d'être enceinte, d'avoir un gros ventre avec mon magasin, le fait de ne pas avoir mon mari qui m'aide....bref, je me suis dit "je claque la porte, je m'en vais, je le laisse avec les enfants, je me tire, ou, autre solution, je remets tout, j'arrête, et tant pis pour le reste.."

" Quand je travaillais à la cafétéria , j'avais ma petite des fois 7 jours sur 7 avec moi parce que le papa travaillait aussi le soir. Elle courait dans mes pieds, elle était même tombée un jour, j'avais du filer aux urgences. Ca n'allait pas comme je voulais et ensuite, quand je faisais les show-rooms, je commençais à 10 heures du matin là-bas, mais je rentrais parfois à 22 heures. Quand je rentrais, les enfants n'étaient pas encore en pyjama, ils n'avaient même pas pris leur bain, le papa ne faisait rien du tout ".

Ces femmes se sentent les principales responsables de la qua-lité de vie de leurs enfants et sont dans les faits souvent seules à tout assumer, les pères étant, comme le montrent les témoignages, soit absents soit très peu impliqués dans leurs tâches parentales. Elles ne trouvent pas suffisamment de relais autour d'elles , manquent de réseau de soutien amical ou fami-lial. Les attentes qu'elles sentent peser sur elles, les exigences de la société en matière éducative sont à leurs yeux très fortes. Le sentiment de responsabilité voire de culpabilité est très présent dans les discours recueillis, comme l'illustre cette déclaration d'une participante à un groupe de discussion :

"On est toujours assise entre deux chaises. Quand j'ai recommencé à travailler à temps plein je me sentais coupable d'être au travail, de ne pas être avec ma fille, et quand par hasard je prenais congé, je me sentais coupable de ne pas aller travailler parce que je devais m'occuper d'elle !"

Le retrait peut aussi se produire plus tard, quand les enfants ou les adolescents présentent des problèmes spécifiques et que les femmes se trouvent à nouveau seules pour les gérer.

" Mon aînée a eu de gros problèmes scolaires, il a fallu l'accompagner chez la logopède, les devoirs prenaient des heures, il fallait la soutenir psychologiquement, je n'arrivais plus à répondre à toutes les exigences professionnelles et familiales ".

" Je me levais à 4H30, je n'avais plus de vie du tout. Je ne m'en plaignais pas, j'aimais bien mon travail mais c'était un boulot de dingue. J'étais seule en plus avec mon gamin...et des fois je devais quitter mon boulot pour aller chez la juge de la jeunesse pour mon fils...Il faut tout encaisser, le physique et le mental, parce que quand vous avez votre fils qui se trouve chez le juge de la jeunesse ce n'est pas non plus..(soupirs)..je veux travailler mais je ne veux plus travailler dans cet état là ".

Les motivations amenant au retrait du marché du travail mises en lumière dans cette étude rejoignent donc celles évoquées dans les autres recherches sur le même thème et on constate que le "choix" de rester au foyer est bien, dans la plupart des cas, un choix fortement contraint par les circonstances et le manque de soutien familial et sociétal auquel les femmes peuvent avoir recours face aux difficultés de conciliation.

Les aspects financiers du retrait

Au niveau financier, au moment du retrait, les femmes font leurs calculs pour voir l'impact que ce retrait aura sur les revenus du ménage, mais en imputant tous les frais relatifs aux enfants sur leur salaire et pas sur celui de leur compagnon ! La question devient donc "est-ce que mon salaire compense ou non les frais de garde des enfants et les autres frais liés à une activité professionnelle " ? Et pour beaucoup, la réponse est non. Réponse qui eut été différente dans une série de cas si l'ensemble des frais avaient été imputés sur les deux salaires....Celles qui sont en mesure (professionnellement et au niveau de leurs représentations morales) de négocier un préavis, calculent le différentiel entre un revenu de remplacement et un salaire grevé des frais de garde, de transports etc. Pour les indépendantes qui ont fait faillite ou remis leur affaire, l'allocation de chômage n'est pas une option possible. Elles ne se sont en général pas renseignées pour savoir si elles pouvaient prétendre à quelque chose ( après un stage d'attente par exemple) dans la mesure où elles décidaient de ne pas rechercher directement du travail.

Les femmes qui décident de ne pas toucher une indemnité de chômage sont souvent mal informées des démarches à accomplir pour préserver leurs droits (comme la possibilité de se déclarer demandeuse d'emploi "suspendue" pendant 3 ans pour raisons familiales). Le bénéfice de rester dans le système n'est pas toujours perçu comme valant le coup par rapport aux tracasseries administratives.

Les femmes qui vivent en couple au moment du retrait, alors même qu'une des raisons de leur retrait est la non implication des pères, n'envisagent pas une séparation future qui les mettrait dans une position difficile. De la même façon, elles se refusent de penser à des accidents de la vie tels que maladie, décès ou perte d'emploi du mari. Elles se sont soit persuadées d'être à l'abri de tels événements soit que le retour sur le marché de l'emploi ne serait pas trop difficile.... Nous verrons que le réveil est parfois pénible.