C'est ici que la recherche dont nous rendons compte apporte les éléments les plus neufs par rapport aux autres recherches menées en la matière. En effet, il existe peu d'études sur les activités des femmes au foyer ou des femmes demandeuses d'emploi de longue durée. On conçoit qu'elles s'investissent dans les activités domestiques et parentales et cet aspect des choses a été étudié par quelques auteurs (comme Chadeau et Fouquet, Dussuet, Méda, Maison, Gardner). Mais la segmentation de la recherche sociologique entre la sociologie du travail et la sociologie de la famille a sans doute contribué à la non prise en compte par les chercheurs des activités "à cheval" sur les deux domaines. Or, la recherche met en lumière que ces femmes développent une série d'activités externes qui ne sont pas sans lien avec des activités que d'autres effectuent dans la sphère professionnelle.

Les activités bénévoles
La plupart des femmes rencontrées pratiquent d'abord un bénévolat informel et de proximité, en aidant les femmes qui travaillent, des voisins plus âgés ou malades, des amies dans le besoin...Elles s'impliquent aussi dans les structures liées à la vie de leurs enfants : consultations de nourrissons, haltes-garderies et surtout école. Cet apport est loin d'être négligeable car, outre leur participation aux structures consultatives, elles s'investissent dans l'organisation d'activités festives (source de revenus pour les écoles), accompagnent lors des excursions scolaires, tiennent la bibliothèque, proposent des animations sur l'heure du midi ou dans l'après quatre heures comme des ateliers de lecture, de dessin, de musique...les écoles fonctionnent donc en s'appuyant sur cette "main-d'oeuvre" invisible.

A côté de cet engagement lié aux enfants, plusieurs femmes ont pris des responsabilités ou se sont engagées dans le monde associatif (engagement humanitaire, accompagnement pour les personnes en fin de vie, animation d'une maison de quartier, association de défense de l'environnement, etc.). Ces activités leur donnent une possibilité de développer de nouvelles compétences (informatique, gestion de réunion, etc.), leur assurent un réseau social, leur offrent une nouvelle ouverture sur le monde extérieur, leur permettent de développer une vision positive de leur place dans la société. Plusieurs s'engagent dans la foulée dans une activité de type politique et se retrouvent parfois avec un mandat au niveau communal.

Ces activités bénévoles dans le monde associatif, non liées aux enfants, sont en majorité le fait des femmes diplômées. Les femmes ne possédant pas de diplôme et se trouvant dans des situations financières précaires développent plutôt des activités rémunérées ou du bénévolat de proximité, très informel. Les activités bénévoles exercées dans un cadre formel sont les plus susceptibles d'être valorisées sur le marché de l'emploi. Certaines femmes finissent parfois par être engagées par l'association dans laquelle elles ont travaillé bénévolement pendant des années.

La création artistique
Une partie des femmes rencontrées dans le cadre de la recherche développent une activité de type artistique ou artisanal. 
La création artistique peut prendre des formes très différentes selon les cas rencontrés. Cette création peut être la fabrication de bijoux, de paysages miniatures, la peinture, la sculpture, le chant, la musique, la danse mais aussi l'aménagement d'intérieur ou de jardin. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, ces activités ne sont pas l'apanage exclusif des femmes vivant dans un milieu privilégié, même si elles se retrouvent plus souvent chez les femmes avec les plus hauts niveaux de diplôme. Par cette création, les femmes cherchent à " produire " des œuvres et objets qui soient reconnus, à se créer une identité autre que celle de femme au foyer. Ces moments de création sont fortement liés à un moment de plaisir personnel. Mais, même quand l'occupation artistique prend de 6 à 8 heures par jour, même quand elle débouche sur des expositions, des représentations et des ventes, elles ne se reconnaissent pas le titre d'artiste.

Peut-être touche-t-on ici à une définition de son identité personnelle et professionnelle liée à la question du genre : une femme qui consacre quelques heures tous les jours à la peinture tout en assumant la gestion quotidienne du foyer se décrit avant tout comme une femme au foyer, qui a une activité accessoire et de loisir. On peut se demander si un homme dans le même contexte ne se définirait pas avant tout comme un artiste...

Les activités rémunérées occasionnelles
Chez les ménages modestes, le développement des activités rémunérées occasionnelles va provenir de la volonté de " mettre du beurre dans les épinards " ou de pouvoir " gâter les enfants ". On trouve aussi un manque de reconnaissance du travail de la femme au sein du foyer par le mari et donc une volonté de lui montrer qu'elle peut contribuer aussi aux revenus du ménage.

Chez certaines, l'enjeu est de financer leurs besoins personnels. Les femmes rencontrées se sont rarement posé la question de leur autonomie financière personnelle au moment du retrait. Mais cette question est apparue chez toutes dès qu'elles ont voulu développer des activités " pour elles ".

Certaines pensent également à cette solution pour pouvoir déléguer certaines tâches qu'elles estiment devoir en principe assumer parce qu'elles sont au foyer, comme le ménage. Le fait de trouver l'argent pour payer ces services leur permet de mieux gérer la culpabilité à ne pas tout faire soi-même.

Les tensions dans le couple poussent aussi des femmes à se garantir un minimum d'autonomie financière et à anticiper un éventuel retour sur le marché du travail en même temps qu'une séparation future.

Les femmes non diplômées sont souvent femmes d'ouvrage chez des connaissances ou des voisines ou effectuent quelques heures non déclarées dans le secteur de la restauration. La vente à domicile d'objets ménagers, bijoux, vêtements, confitures et tartes maison est une activité qui se retrouve dans les différentes catégories sociales. On revient sur les activités créatives développées au second point mais qui sont cette fois transformées partiellement en activité commerciale, le plus souvent non déclarées et qui n'ouvrent, dès lors, sur aucun statut. Quand elles sont déclarées, c'est parfois au nom du mari qui prend un statut d'indépendant à titre complémentaire, statut que les femmes ne peuvent prendre du fait qu'elles sont sans emploi et/ou bénéficiaire d'allocations de chômage. C'est, pour certaines d'entre elles, une façon de tester l'opportunité d'en faire une activité commerciale avec un statut d'indépendant à titre complémentaire ou principal, " un peu plus tard ". Toutefois si plusieurs femmes rencontrées ont envisagé de se lancer comme indépendantes très peu ont franchi le cap, effrayées par les frais et démarches liés au statut et l'investissement que cela supposait, le travail en noir étant perçu, de manière paradoxale, comme moins risqué.

D'autres dispensent quelques heures de cours particuliers ou via une ASBL, exercent des activités d'accueil d'enfants rémunérées ou prennent en charge une personne âgée ou handicapée etc. Certaines organisent chez elles des stages payants pour les enfants pendant les vacances scolaires ou des stages pour adultes en lien avec leurs activités artistiques.

Ces activités occasionnelles, outre leur apport financier, sont souvent présentées comme une ouverture sur le monde extérieur. Elles choisissent souvent des activités rémunérées occasionnelles dans lesquelles elles trouvent du plaisir et une reconnaissance leur conférant un sentiment d'utilité sociale et leur permettant de conserver une vie sociale. Ces activités contribuent aussi à leur donner une identité " d'active " auprès de leurs proches et à leurs propres yeux.

Un élément marquant est l'importance qui est donnée au fait que cette activité ne doit pas gêner l'organisation familiale. Elles s'organisent dans les zones de liberté : pendant les temps scolaires ou en soirée, quand les enfants sont au lit et que les tâ-ches parentales et familiales sont accomplies. Elles choisissent des activités où elles peuvent avoir une certaine autonomie sur la gestion de leur horaire de travail et, dans une certaine mesure, les conditions d'exercice de celui-ci.

Les allers-retours sur le marché du travail
Les femmes concernées par ces retours avortés sur le marché de l'emploi ont eu des difficultés à développer un projet professionnel en partie parce que les réalités familiales et les pro-blèmes de conciliation continuaient de primer mais aussi parce que le marché du travail est marqué par une précarité dont elles ont été victimes.

Si ces allers-retours permettent à certaines des femmes de rester en prise avec le marché du travail, de maintenir des compétences et de conserver ou récupérer une série de droits (notamment en tant que chômeuses), ce n'est pas le cas pour toutes. Les moins qualifiées notamment se heurtent à des offres d'emplois précaires ou qui ne sont pas adaptés à leur vie familiale. De petits boulots en petits boulots, elles finissent par retourner au travail occasionnel non déclaré, perçu comme posant moins de contraintes et laissant plus d'autonomie.

Beaucoup des retours "bricolés" se soldent par un échec: difficultés de concilier travail et obligations familiales, problèmes de transport, accidents familiaux, contrats précaires, conditions de travail défavorables qui les font hésiter à postuler pour un nouvel emploi.

Les formations
Une partie du temps libre va être utilisée par certaines pour s'engager dans des formations, plus ou moins longues. Elles font ce choix soit par intérêt personnel, soit pour mieux gérer une situation familiale (comprendre et accompagner la maladie ou le handicap d'un proche, se défendre dans une procédure de divorce, aider les enfants dans leur parcours scolaire), soit dans la perspective d'un retour ultérieur sur le marché du travail.

Ces formations peuvent être de quelques jours ou s'étendre sur plusieurs années, être plus ou moins contraignantes en termes d'horaires, de travail à domicile, de stages et d'examens. Au plus l'investissement est important, au plus le support familial joue un rôle dans la poursuite de la formation. En effet, certaines formations répondent à des exigences similaires à celles d'un emploi. L'engagement dans cette démarche va donc dépendre de l'âge et du nombre d'enfants, du soutien du conjoint, de l'aide accessible dans le réseau proche. Elle permet parfois de remettre en place une nouvelle distribution des rôles au sein du couple.

Néanmoins certaines femmes continuent à tout assumer de front, préparant, par exemple, les repas à l'avance afin que le conjoint et les enfants n'aient qu'à les réchauffer, si les cours ont lieu en soirée ou programmant les transports et la prise en charge des enfants en mobilisant un réseau d'aides externes.

Ces formations sont présentées comme un besoin par les femmes rencontrées car cela leur donne une ouverture vers l'extérieur et leur apportent, en général, un regain de confiance en elles. Elles ont également un effet positif sur le regard porté sur elles par leurs proches, notamment leurs enfants.

Conclusion
Etre une femme dite "au foyer" ne signifie donc pas automatiquement être une femme coupée du monde extérieur en général et du monde du travail en particulier. Les contacts et passerelles existent et les frontières sont poreuses: des femmes au foyer exercent des activités artistiques, des activités rémunérées occasionnelles, des activités quasi indépendantes, font des allers-retours sur le marché de l'emploi, suivent des formations...

Autrement dit, les femmes au foyer sont loin d'être des " inactives ", mais sont, au contraire, extrêmement actives dans la sphère privée bien entendu, mais aussi dans la sphère sociale et dans une sphère que l'on pourrait qualifier de " para-professionnelle ".