Certaines femmes ont essayé de retourner sur le marché de l'emploi en envoyant des candidatures spontanées ou des réponses à des offres d'emploi, sans autre transition avec leur vie hors marché du travail. Cette démarche se heurte à peu près toujours à des refus qui renforcent leur perte de confiance en soi. Mais le plus souvent, les femmes ne se sentent pas à même d'attaquer directement le marché de l'emploi sans passer par un intermédiaire. Elles vont alors chercher de l'aide là où cela leur semble le plus évident. Le Forem est bien entendu le plus souvent cité parmi les organismes consultés.

Toutefois, une grande différence existe en fonction du statut de ces femmes au moment de leur désir de reprendre le travail comme cela a déjà été souligné (demandeuse d'emploi ou non).

Le Forem joue un rôle indéniable grâce à ces accompagnements multiples collectifs et individuels. Pourtant, nombreuses sont les femmes rentrantes que nous avons rencontrées qui n'y ont pas trouvé facilement l'aide qu'elles cherchaient.

La discontinuité professionnelle des femmes concernées les met inévitablement en situation peu favorable par rapport à un demandeur d'emploi "classique". La différence entre ces femmes qui, quel que soit leur statut, recherchent un emploi après une période entièrement consacrée à leur famille et un autre demandeur d'emploi " temporaire " entre deux boulots est importante. Leurs aspirations professionnelles ne sont plus les mêmes qu'avant leur arrêt de travail et cela n'est pas toujours bien compris par les conseillers.

" Pour finir, j'ai cherché par moi-même parce que je me suis dit qu'au Forem, ce n'est pas là que j'allais trouver et de toutes façons, en tant que demandeuse libre, on n'a aucune chance dans la mesure où il y a toujours priorité pour les chômeurs qu'on peut indemniser d'abord (et d'ailleurs, c'était bien marqué dans les annonces), deuxièmement, il fallait être soit dans tel type de profil, être jeune, avoir moins de 30 ans... Là, j'ai vite compris que si je voulais trouver quelque chose, c'était par moi-même que je devais chercher. J'ai trouvé, par une petite annonce dans le Ligueur, il était indiqué " cherchons personne pour donner quelques heures de cours de dactylo dans des écoles d'enseignement spécial ".

De grandes différences sont constatées d'un bureau à l'autre, d'un conseiller à l'autre dans l'accompagnement donné : certaines femmes de l'échantillon ne se sont pas vues proposer le test d'orientation, d'autres n'ont pas eu d'accompagnement par rapport à leur projet, d'autres n'ont reçu que la copie présentant les formations qui les intéressaient, alors que d'autres reçoivent un service très complet qu'elles apprécient énormément : bilan de compétences, test d'orientation, aide pour s'orienter vers des formations/emplois auxquels elles n'auraient pas penser d'elles-mêmes.

"La dernière fois, donc avant de faire ma formation d'aide soignante, moi je savais déjà un peu plus ce que je voulais. J'avais vu des petits papiers qui traînent avec " formation d'aide gériatrique " au FOREM donc je me suis un peu intéressée en allant là-bas aux papiers qui traînaient et c'est là que j'ai commencé à me renseigner. (…) C'est vrai qu'ils m'ont convoquée au Forem parce que de nouveau ils sont derrière les gens, j'ai été convoquée pour une séance d'informations où ils expliquaient un peu à quoi ils servaient, pourquoi ils étaient là et ce qu'ils pouvaient faire pour nous. Déjà ça, c'est intéressant, ça nous ouvre un peu les yeux sur les possibilités puis ils nous convoquaient individuellement pour voir ce qu'on avait fait, ce qui nous plairait. Il y avait moyen de faire de l'orientation, on ouvrait un peu les portes, j'ai trouvé ça vraiment bien. "

" C'est ça en 2000 qui m'a fait mon déclic et qui m'a fait me dire que si je voulais vraiment retrouver du travail j'avais intérêt à aller voir tout de suite au Forem et de m'inscrire. Donc j'y ai été et là-bas, la personne m'a dit " oui, il n'y a pas de problème, vous pouvez vous inscrire comme demandeuse d'emploi libre ". De toute façon, je pense que le Forem ne donne pas facilement des possibilités d'emploi, je veux dire que ce n'est pas son premier travail. Lui, il va d'abord proposer des formations."

Dans d'autres cas, la personne est jugée suffisamment apte à faire sa recherche d'emploi sans aide et, pourtant, elle aurait vraiment eu besoin d'un coup de pouce. C'est le cas de cette jeune femme diplômée qui est récemment retournée au Forem pour demander à être inscrite dans un groupe de recherche active d'emploi et qui s'est heurtée à un refus : " Mais c'est vrai que quand on a perdu contact avec le marché du travail (on a besoin d'une aide). Il n'y a pas longtemps, je suis allée au Forem pour me rebooster un peu parce que je sentais que je n'arrivais plus à postuler, je n'arrivais plus à écrire une lettre de motivation, même si la description du job m'intéressait et donc, ils m'ont dit " non, vous êtes très dynamique, vous allez trouver ". Mais non, je voulais en fait faire partie d'un programme où ils accompagnent justement dans la recherche d'emploi, vous avez des épreuves, des rendez-vous, j'avais vraiment envie de ça mais ils m'ont dit non, que je n'en avais pas besoin. "

Rencontrer la bonne personne dans son parcours de reprise est vécu comme une "chance" :

" J'ai eu la chance effectivement de rencontrer plusieurs personnes et d'avoir une écoute très favorable au CPAS, l'assistante sociale qui m'a reçue, ah oui, je suis tombée sur la meilleure assistante du CPAS à chaque fois, qui m'a vraiment boostée dans mon projet de formation, elle m'a vraiment épaulée, même si ce n'était que des paroles puisque que ça ne m'a pas apporté un franc de plus mais c'était quelque part, extrêmement intéressant d'avoir un accueil et l'assistante sociale pour me dire " ce que vous faites, c'est un beau projet, c'est vrai que pendant un certain temps, vous allez dépendre du chômage etc. " et ça m'a vraiment donné envie de continuer cette initiative que j'avais prise. "

Ce qui frappe dans beaucoup d' interviews c'est le peu de mobi-lisation qui a été faite dans l'accompagnement à la recherche d'emploi des compétences acquises pendant la période de retrait du marché du travail. Pourtant ces activités étaient susceptibles d'être valorisées sous la forme de compétences et de capacités d'adaptation personnelles mobilisables pour la recherche d'emploi. Les seules compétences relatives à cette période de leur vie parfois valorisées sont souvent les tâches parentales et familiales avec, dès lors pour les moins diplômées d'entre elles, un retour presque pré-déterminé dans des métiers de services de proximité (garde d'enfants et/ou nettoyage et/ou soins aux personnes).

La difficulté de mettre en avant les compétences acquises se joue à la fois du côté des femmes et du côté des conseillers ou des recruteurs. Les femmes elles-mêmes ne sont pas souvent conscientes que leurs compétences peuvent être valorisées sur le marché de l'emploi, parce qu'officiellement, les activités qui leur ont permis d'acquérir ces compétences ne sont pas reconnues et comptabilisées. D'autre part, les conseillers en orientation professionnelle ainsi que les employeurs ont tendance à faire peu de cas d'un CV construit au départ de compétences acquises en dehors du marché du travail formel. Une telle attitude renvoie dès lors les femmes rentrantes au diplôme qu'elles ont acquis, il y a parfois plus de 20 ans, ou à un métier qu'elles n'ont plus exercé depuis longtemps, voire jamais. Pourtant, les femmes au foyer qui ont retrouvé du travail soulignent que ce n'est pas sur la base de leur diplôme initial qu'elles peuvent le mieux " se vendre " sur le marché du travail, même si celui-ci assure un certain " niveau " et peut être un pré-requis. En effet, elles sont alors en concurrence avec des jeunes ayant le même diplôme mais beaucoup plus récent, voire un diplôme plus élevé, ainsi qu'éventuellement une expérience professionnelle récente. Par contre, celles qui ont eu le réflexe de mettre en évidence les compétences acquises pendant leur période au foyer ont pu, lorsqu'une rencontre en face à face était possible avec l'employeur, faire la différence. C'est souvent sur base de ces compétences acquises que certaines d'entre elles ont de la sorte réalisé des reconversions professionnelles positives.

La confusion entre Forem et ONEM est encore fort fréquente auprès de la population. Cette confusion est de nature à discréditer le travail du Forem puisque les femmes - mais également d'autres publics- qui sont convoquées à l'ONEM s'attendent à être contrôlées mais aussi souvent à recevoir un accompagnement, ce qui n'est pas le cas.

La pression de l'ONEM peut parfois se révéler positive vis-à-vis de certaines demandeuses d'emploi de longue durée qui attendent un coup de pouce pour entamer une démarche de retour à l'emploi. Dans quelques cas cela débouche sur la remise en projet de ces femmes qui se sentaient isolées et ne savaient par où commencer. Ainsi, une femme de 45 ans participant à un groupe de discussion au sein d'une OISP, déclarait-elle non sans fierté : " Du balai à l'ordinateur, j'ai fait du chemin ! ". Mais toutes n'entrent pas dans une démarche " forcée " avec enthousiasme et la manière dont elles seront accompagnées et écoutées lors de ce retour est primordiale. Quand les femmes ont suivi plusieurs formations, elles sont par contre affectées par le fait que l'ONEM les pousse à ensuite accepter des boulots qui ne tiennent absolument pas compte de celles-ci, comme un emploi dans les titres-services.

Il serait cependant erroné de déduire de ce qui précède que toutes les femmes non diplômées demandeuses d'emploi n'ont aucune aspiration à travailler. Au contraire, elles le souhaitent, mais pour que ce retour soit vécu comme positif et valorisant, il se fait en général après le passage par une formation. Ainsi, une des femmes de l'échantillon, après avoir pendant des années cumulé des " petits boulots " au noir s'est inscrite dans une formation d'aide soignante. Elle commençait la semaine suivante un travail à mi-temps dans un home et envisageait de poursuivre ensuite des études d'infirmière, reprenant un projet abandonné à 17 ans…Dans un autre groupe de discussion, des femmes suivaient une formation de cuisine ou de nettoyage, avec 
l'espoir de pouvoir travailler dans des collectivités, afin de sortir de chez elles, de " voir des gens " et de travailler selon des horaires standards. Elles étaient d'ailleurs prêtes à travailler en soirées si celles-ci n'étaient pas trop nombreuses et les horaires prévisibles. Par contre le travail par titres services ne cor-respondait à aucun de ces paramètres !

Passer par des formations apporte un réel plus aux femmes rencontrées : recommencer une activité de type " emploi " à l'extérieur de chez soi, en respectant horaires et autres contraintes, avoir du temps pour réfléchir sur son propre positionnement, revoir les modalités d'organisation familiale, avoir l'opportunité d'échanger avec d'autres des expériences de vie souvent dyna-misantes et, en fin de compte, se prouver que l'on est capable de répondre à des exigences de type " travail ", ce qui joue sur le capital de confiance en soi.

Ce type de démarche, axé sur une formation, suppose de disposer d'un certain temps avant de se retrouver sur le marché du travail effectif.

Conclusion
La recherche s'intéressait aux femmes qui veulent retourner sur le marché du travail ou qui viennent de faire un retour sur ce marché du travail après un long retrait pour des raisons familiales.

L'analyse des mécanismes de retrait rejoint celle déjà menée par d'autres recherches en ce qui concerne les facteurs liés aux rapports de genre dans la société et à l'absence de prise en compte de la nécessité de conciliation des temps de vie par un grand nombre d'employeurs. Le manque de structures de prise en charge des enfants et adolescents est également un élément défavorable au maintien sur le marché de l'emploi des femmes tout comme la précarité des emplois qui leur sont offerts. Enfin le partage inégalitaire des tâches parentales et domestiques reste patent.

L'analyse des activités développées par les femmes au cours de leur période de retrait a mis en lumière la diversité de ces acti-vités et les nombreuses compétences qui sont de la sorte mobi-lisées par les femmes. La recherche montre également la manière dont le partage des tâches dans le couple est mis en jeu par le développement de ces activités.

L'analyse des mécanismes de retour permet de mettre à jour les difficultés rencontrées par les femmes rentrantes mais également les leviers sur lesquels elles peuvent s'appuyer pour réaliser ce retour. C'est également dans cette partie de la recherche qu'ont été étudiées les différentes formes de reconversion professionnelle positive des femmes rentrantes.

 

 

Références bibliographiques :

MA Barrière-Maurisson : " La division familiale du travail : la vie en double " Puf, Paris, 1992

Anne-Marie Dieu, Christine Delhaye et Annie Cornet " Les femmes au foyer : des compétences méconnues et peu va-lorisées en employabilité", Revue Travail et emploi, juin 2010 , voir aussi la communication publiée dans les actes du colloque organisé par le réseau Sophia en novembre 2009.

Anne-Marie Dieu, Christine Delhaye "Des reconversions professionnelles positives: le retour des femmes sur le marché de l'emploi", Revue Education Permanente, n°181, pp 133-149, 2009-4

Anne-Marie Dieu, Annie Cornet et Christine Delhaye : "Les femmes au foyer : activités "externes" et conciliation des temps", Colloque du CNAM, septembre 2010 (Texte téléchargeable sur le site du colloque).

Anne-Marie Dieu, Christine Delhaye et Annie Cornet "L"insertion ou la réinsertion professionnelle des femmes au foyer ou femmes "rentrantes". Rapport final aux ministres wallons de l'emploi et de l'action sociale de la région wallonne, octobre 2007.

Dominique Méda "Concilier travail et famille : deux valeurs fortes en concurrence" in "informations sociales", n°128, 2005/8, p 62.

Dominique Méda, M-O Simon et M. Wierink, "Pourquoi certaines femmes s'arrêtent-elles de travailler à la naissance d'un enfant ?", in Premières synthèses, DARES, n°29.2, juillet 2003, p 6

Dominique Méda : " Le temps des femmes ", Flammarion, Paris, 200

 

 

 

Anne-Marie DIEU