Traversant le XXème siècle, mariant l'engagement politique, scientifique et la plume, Lise Thiry est connue et fait figure de référence tant pour ses travaux de recherche scientifique que pour ses prises de positions politiques. Spécialisée en virologie et en microbiologie, elle a en outre travaillé sur le virus de la rage, la polyomélite et mis au point un système de dépistage du sida.
Par ailleurs, elle défendra la médecine sociale. Elle sera une des rédactrices de la loi sur l'interruption volontaire de grossesse. Elle apportera son soutien aux victimes du sida. Et, plus récemment, elle apportera son appui aux demandeurs d'asile. Femme engagée et militante politique, Lise Thiry aborde le XXIème siècle, poursuivant ses analyses critiques allant jusqu'à interroger ce qui fut son métier. En effet, alors qu'elle apporta un point final à un roman scientifique " Ecoute-s'il pleut ", Lise Thiry conclut, quelque peu désemparée : " la science, n'est-elle pas un refuge dans le miraculeux ? A-t-elle adouci d'un iota la violence humaine ? Elle nous propose de poursuivre ensemble ses réflexions.

Un gène, c'est un peu l'antithèse d'une idée. Le gène doit veiller à se recopier pareil à lui-même. Au contraire, émettre une idée c'est la proposer à la discussion. Le gène rédige une commande : par exemple, il impose aux cellules du pancréas de fabriquer fidèlement de l'insuline. Par contre, l'idée s'épanouit dans une démocratie... En fait, nos gènes vivent même sous un régime de censure très strict : seul le pancréas est autorisé à fabriquer de l'insuline ; toutes les autres cellules de notre corps contiennent aussi ce gène mais il est masqué par un petit fragment d'acide nucléique qui vient s'y coller : on appelle cela un silencement. Notre corps se comporte donc bizarrement : chaque cellule dépense de l'énergie à synthétiser le gène de l'insuline...pour s'empresser de fabriquer des caches - sauf dans le pancréas. Et il en va de même pour les hormones produites dans la glande thyroïde, etc. Mais la nature n'est pas folle : elle a sélectionné ce procédé complexe pour assurer que toutes les cellules de chaque être humain possèdent le même patrimoine génétique.

On définit un gène en disant qu'il code pour une molécule particulière, une protéine. Mais on ne sait pas détecter, dans notre génome, des molécules qui gèreraient nos propriétés abstraites : ce que l'on pourrait appeler les dons. Par exemple, si les peintres Monet et Turner nous font découvrir deux versions différentes de la cathédrale de Tours, ce n'est pas dû à la présence, dans leur œil, d'une substance concrète qui serait variable d'une personne à l'autre. Les différences entre Monet et Turner résultent du fait que la vie sociale et éducative les a forgés différemment. Il y a un "après gène" dans notre vie. Cette assertion doit paraître superflue aux lecteurs de Secouez- vous les idées. 
Alors, si notre personnalité se modèle en fonction de la vie en société, pourquoi consacrer notre temps à manger et boire pour nourrir la réplication de nos chromosomes ? Cette recopie dont la monotonie est le critère d'excellence...

... Mais l'ADN humain n'est pas tout à fait stéréotypé.
Le déchiffrage récent de nos génomes nuance leur monotonie de deux façons. 
- Primo, la recopie d'un chromosome commet parfois des fautes graves, héréditaires. Ces mutations n'empêchent pas notre organisme d'être viable mais entraînent de graves symptômes. 
Aujourd'hui, au laboratoire, un déchiffrage assez grossier de l'ADN permet de dire si un bébé possède le gène de la prédisposition à la maladie d'Alzheimer. Auquel cas, des symptômes se développeront peut-être - et ne se manifesteront qu’après la soixantième année .

- Secundo, les études récentes plus raffinées commencent à nous distinguer les uns des autres par des variations mineures. Cette perspective intéresse des firmes commerciales qui, aux États-Unis, proposent au particulier le séquençage de son génome, à condition qu'il envoie un petit échantillon de son sang et plusieurs centaines de dollars. Les prix ont déjà baissé en quelques mois. 
Mais il reste vrai que les phrases composées dans l'acide nucléique de vos chromosomes par les quatre molécules adénine, cytosine, guanine, thymine, ne permettent pas d'augurer si vous êtes "né artiste" ou bien si , de façon plus générale, vous figurez parmi ces âmes bien nées dont la valeur n'attend pas le nombre des années. Pour s'en assurer, on offrit ce décryptage en cadeau à Jim Watson (le célèbre biologiste qui, avec Francis Crickx, décrivit l'étonnante structure de la chaîne d'ADN, en forme d'escalier en colimaçon)... Et Watson cacha mal sa vexation lorsqu'il constata que ses chromosomes ne présentaient pas de caractéristiques particulières. Ceci étonnera peu les lecteurs de Secouez-vous les idées - voués à l'éducation.

Le silencement social
Nous avons vu que nos cellules apposent des masques sur certains gènes. Mais juguler des messages ne se limite pas à nos cellules. Je rapproche ce phénomène biologique de celui décrit par Georges Sand dans Secouez-vous les idées : notre société humaine, répartie sur le corps de la terre, est aussi masquée par une atteinte à la liberté d'expression. Ce silencement, Sand l'appelle situations d'asservissement, esclavage moderne. Mais dans ces cas là, il s'agit d'un étouffement qui ne trouve pas la justification biologique décrite pour le cas de la production d'insuline (Pour rester dans l'exemple pris ci-dessus). 
Il nous faut pourtant admettre que nous naissons nantis de certaines prédestinations biologiques. Secouez-vous les idées plaide pour lutter contre cette verticalité génétique par l'horizontalité des relations sociales. "J'ai multiplié mes points de vue" dit Michèle Dhem. La biochimie peut inciter à la résignation. La liberté est à réveiller sans cesse.

Un nouveau mode d'éducation horizontale
Le phénomène de Facebook nous éloigne encore de la biologie matérialiste. La communication chevauche sur des véhicules impalpables, entre des amis lointains, assez immatériels eux aussi. Ils vont partager, par-delà les ondes, des communautés d'attitudes sentimentales, mais aussi des comportements gestuels - et le choix des mêmes chaussures. De par la planète, le profil des bottes co-varie chaque année. Qu'en pensent les éducateurs, qui peinent à ajuster leurs approches envers la personne, qu'ils individualisent au maximum ? La science pure ne s'est pas encore préoccupée d'analyser ce phénomène. Mais Secouez-vous les idées ne fut-il pas le premier à décrire le rôle de Facebook dans l'organisation de la révolte tunisienne ? "Ce qui a déclenché le mouvement, c'est la communication entre les personnes." L'action de Facebook ne sera pas que frivole.

De la biologie à l'éthique
Aujourd'hui, l'étude du vivant nous rapproche davantage de la sociologie. Pour illustrer ceci, je citerai les réflexions du Français Jean-Claude Ameisen, parues fin 2010 dans la revue Découverte1 . Sachant qu'Ameisen fut d'abord un biologiste de laboratoire, on peut s'étonner qu'il participe aujourd'hui aux travaux du Conseil de Bioéthique. Les choses s'expliquent mieux si l'on sait que Ameisen s'est illustré mondialement en découvrant le phénomène du suicide cellulaire. Lorsque un organe de notre corps commence à devenir surpeuplé de cellules, certaines de celles-ci se dévouent en se suicidant. 
L' aspect éthique du phénomène est multiple : les cellules sont sensibles à un signal qui n'est pas celui de la famine, par exemple. C'est un appel social. En outre, devant cet avertissement, les cellules surnuméraires s'élisent entre elles pour le suicide, selon un procédé électoral non encore élucidé. Et enfin, le cérémonial chimique du suicide de chaque cellule est si élaboré, si rituel, qu'on l'a comparé au harakiri japonais. 
Relevons maintenant quelques points de l'article d'Ameisen dans Découverte. On présente généralement la "bonne" recherche comme celle aboutissant à des découvertes bouleversant les connaissances. Or ces réussites sont l'exception, sur fond d'hésitations, de fausses pistes.

Ce bruit de fond de demi-vérités contribue aux progrès de la science. Parmi les projets de recherche, on ne devrait pas écarter systématiquement les démarches faites d'interrogations et d'explorations. Bien plus : on pourrait publier certains articles sous la forme d'hésitation entre deux conclusions. Conclure, c'est fermer une porte. Mais, dira-t-on, faut-il inviter le public à partager nos incertitudes ? Oui, car une réalité peut porter différents costumes : un même visage peut faire différentes mi-miques. Plus on s'efforce d'expliquer aux gens, plus on ressent que notre problème n'était simple qu'au départ. Une trouvaille n'est pas nécessairement un résultat au bout d'une impasse. Ce peut être une promesse vers d'autres possibles. Plus une démarche interroge, plus elle relève à la fois de l'éthique et du scientifique. Certes nous naissons sous une forme surtout concrète, un peu nuancée par le flux affectif envoyé par la future maman au travers du liquide amniotique. Mais les gènes seront un acquis et non une fatalité. Ils seront à traiter comme un matériau malléable par un éventail d'actions abstraites, et que l'on pourrait englober sous le terme d’éducation.

 

 

 

1. Découverte N° 371/ Novembre-Décembre 2010

 

Bibliographie
Marcopolette (Mémoires 1921-1977) - auto-biographie - 1990
Dessine-moi un virus - ouvrage de vulgarisation - 1993
Conversations avec des clandestins - un autre regard sur l'immigration - 2002
La science et le chercheur : les chemins du doute - 2004
Autou d'Ishango - 2005