Je vous vois, perce-neige, courageuses pionnières, fendre le froid manteau de février, dresser vos hampes, hisser vos pétales immaculés. L'hiver, ce glacé têtu, dépêche son vent le plus piquant pour faire taire vos clochettes à jamais. Quel imprudent ! Vous lui sonnez le glas. La nature saute de son lit de feuilles mortes pour exploser en gerbes colorées. Le soleil, curieux, sensible à cette beauté retrouvée, se prélasse chaque jour un peu plus au firmament. Les oiseaux donnent de la voix pendant que les grands voiliers migrateurs signent d'un " V " sur fond azur la renaissance de la terre. Les filles et les garçons, rêveurs, bercés de douceur, montrent leur hâle retrouvé et se 
parent de couleurs.

Que dis-tu, merle moqueur ? Tu restes coi tout l'hiver et dès les feuillages venus, tu railles le monde, bien caché. C'est trop facile. Allez, parle, et montre-toi ! Ce printemps n'est pas le nôtre ? Il n'appartient qu'à vous ? Et pourquoi donc ? Une chemise fleurie ne fait pas plus le printemps qu'un décolleté pigeonnant. Tu crois que c'est facile ?

Comment les martinets ? Que signifient ces folles sarabandes dans le ciel ? Tout est possible ? Je vois cela, vous avez survolé les printemps égyptiens et tunisiens, fait de rêves et d'espoirs. Nul besoin d'étoffes chamarrées.

Eh bien la Cigogne ? Qu'as-tu à claquer du bec à ce point ? Tu rigoles ? Crois-tu encore livrer le plus beau cadeau des jeunes amoureux ? Non ? Tu as vu le printemps de Lybie ? Tu as survolé Benghazi et Mistrata sous les bombes du tyran que nous dénoncions, bien assis avant de timidement bouger le petit doigt.

Et vous, vulgaires pies, qu'avez-vous à jacasser ainsi ? Nous volons en rase motte au secours des uns et regardons les autres crever ! Entendez-vous le murmure des vents du Yémen et de Syrie ?

Arrête de rire la mouette ! Plus personne ne te croit joyeuse sous ton noir capuchon. Tes sœurs pleurent. Sur la mort d’un terroriste au visage d’ange ? Jamais de la vie! Elles pleurent sur Lampedusa et sur l’Europe entière! Elles voient ce que nos démocraties proposent à ceux qui viennent y chercher, humblement, un peu de dignité.

Tiens donc, toi aussi tu t'y mets la bernache ? Que cancanes-tu sur les étangs de ma ville, si loin de ta natale Carélie ? Tu as peur là bas ? Les vrais Finlandais ? Ecoute petite. Prête l'oreille aux moineaux dans les buissons. Je les entends te dire qu'ici aussi, les " vrais " sont bien là. Les natifs du bord de mer, les purs d'un bout de terre, les authentiques gros bêtas d'ici, les estampillés petits idiots de là-bas. Tu risques fort de quitter mes étangs et de te retrouver dans une mare si on ne se reprend pas.

Et toi, la chouette qui hante mes nuits. Tu nourris mes insomnies à hululer ainsi, j'ai du mal à te suivre. C'est pourtant simple dis-tu ? C'est l'effroi ! Toi seule vois ce qui se passe dans ma ville au clair de lune. Des centaines de gens, transis, dans des chambres en carton. Que ce printemps est doux dans mon lit !

Et vous deux là-bas, noires silhouettes sur la branche ! Vous, le couple de corbeaux qui parcourez le monde pour faire rapport à Odin. Qu'avez-vous à croasser ainsi ? Ragotez-vous sur un fastueux mariage anglais ? Seriez-vous en désaccord sur le sacre romain d'une icône aux traits moyenâgeux ? Vous sanglotez !!! Où avez-vous été perdre des plumes ? Très loin, au Levant, là où des Hommes, pour quelques brassées de Yen, jouent le massacre du printemps.

Vous me manquiez, piailleurs étourneaux, qui tournez dans le ciel en gros nuages noirs. Les Hommes vous ressemblent ? Vous nous voyez comme des suiveurs, tous les mêmes, manger, dormir, piailler, aller là où nous porte le vent. Merci pour nous !

Te voici donc enfin l'hirondelle. Tu te fais rare. Toi qui chaque année reviens sous mes corniches nourrir tes petits. Ton œil est-il triste ou amusé ? Ne serait-il pas irrité ? Tu en as marre ! Nous te dénigrons chaque année. Ainsi donc, tu ne ferais pas le printemps ! Tu fais ton printemps, inlassablement. Il nous suffirait de t'observer, d'en prendre de la graine, d'admirer ta force, ta vigueur, ton courage. Rassure-toi ma belle. Je sais bien que tu fais ton printemps, comme tes frères et tes sœurs, comme les arbres et les fleurs. Les Hommes d'ici ne sont pas tous comme ces étourneaux qui tournoient bêtement dans le ciel. Nombreux sont ceux qui ont encore de la voix et qui ne vivent pas en bancs. Un vilain gazouillis couvre trop souvent leur courroux mais la nature les nourrit et demain, après-demain, un jour à venir, les hommes feront leur printemps.