Que de plaisir,

sur les rives du Lac Rose.
Et que de peine. 
Te souviens-tu ? 
Les yeux rougis du père. 
Les cris de la mère.
Le doux regard brisé de notre sœur.
Tes mains unies aux miennes. 
Pour dire adieu.
Longtemps. 
Le regard flou.

Mon frère, 
dont j'ai emboîté les millions de pas,
vers le septentrion.
La terre promise. 
Toi qui as payé le passeur, 
comme on paie Charon.
Toi mon frère.
Tué d'un coup de vent. 
Mort en plein rêve. 
Dévoré par les flots, 
aux portes de ton paradis.

 

 

Mon frère.
Tu le sais aujourd'hui, 
chaque peuple a son Éden.
Ces jardins se ressemblent.
Faits de guerres et d'amour.
De joie et de tristesse.
D'or et de glèbe...
De douves et de remparts.
Et pourtant...
Pourtant. 
Tu as compris, 
combien l'épouse d'un mineur d'émeraudes,
ressemble à la femme qui se pare de joyaux. 
Tu connais,
le petit pakistanais qui use son enfance
à coudre des ballons.
Tu vois bien le jeune milanais,
s'époumoner le dimanche,
sur un carré de gazon. 
Tous deux rêvent. 
De gloire, 
de fortune...
et de lumière. 
Chaque jour tu mesures,
à quel point un homme peut rire et pleurer.
Qu'il gagne cent mil Misères,
sous un soleil de plomb, 
ou cent mil Livres,
dans le brouillard de Londres.

Mon frère, 
C'est leur paradis.
Ils en gardent les clefs. 
La bonne conscience au vent, 
ils n'accueillent que les hochets des présidents fous
Perdre ses enfants d'une simple colique.
Se coucher avec la faim au ventre.
Seize heures de labeur
contre quelques grains de riz, 
ne donnent droit ni au gîte ni au couvert.
Tout juste l'aumône…
… un peu de compassion ?

Mon frère, 
Je suis là.
Dans la flèche d'argent qui fend la nuit noire.
Plein sud. 
Retour à l'expéditeur.
Une vulgaire balle de coton.
Pas assez blanche ? 
Trop amochée ?
Inutile ? 
Inutile !
Produire le café !
Cueillir la fève !
Couper la canne !
Ils s'en délectent chaque jour, 
le petit doigt relevé…
... et le cœur en berne.

Mon frère.
A l'aube naissante,
ils broieront mon corps de leurs étreintes. 
Ils te verront aussi,
Tu chevauches les arcs-en-ciel.
Tu bois aux nuages.
Tu manges aux aurores.
Ils le savent. 
Quand un Homme part 
dans les traces de ses rêves,
il pousse la porte de l'éternité.

 

Eric VERMEERSCH
Janvier 2011