" Les féministes musulmanes utilisent la religion pour promouvoir l'égalité, les féministes islamiques utilisent l'égalité pour promouvoir l'Islam. "

Entretien avec Leïla EL BACHIRI1

 

JV : Sous quel angle avez-vous abordé la question du féminisme islamique ?
LEB : Je l'ai fait en fonction du sujet de ma thèse sur laquelle je travaille en ce moment, consacrée au discours islamique dominant à Bruxelles sur la question de la femme. J'ai pu constater qu'il y avait deux courants dominants à Bruxelles qui se présentent comme gestionnaires de l'Islam. Il s'agit d'une part du néo-salafisme, qui relève d'une actualisation du wahhabisme et a une vision patriarcale et traditionnelle de la femme, et, de l'autre, un courant issu des Frères Musulmans, qui a évolué et s'est autonomisé et est représenté entre autres par une association comme " Présence musulmane " autour de Tariq Ramadan. Au départ, les acteurs sont essentiellement masculins. Ensuite, dans le second courant, on voit émerger des actrices religieuses qui se définissent en tant que féministes musulmanes. Dans ma thèse, je distingue donc des discours masculins dominants et l'émergence d'une féminisation du discours.

JV : Que disent-ils respectivement sur la place et le rôle des femmes ?
LEB : Dans le courant néo-salafiste, la place des femmes est vraiment inexistante en tant qu'actrices dans le champ religieux. Ce sont des hommes, souvent formés en
Arabie saoudite, qui prennent la parole et expriment une vision très conservatrice de la place de la femme, prônent une ségrégation sexuelle et l'assignation de la femme à l'espace privé. 
C'est la vision d'un patriarcat, certes bienveillant, qui est véhiculée dans ces mosquées-là. En ce qui concerne le mouvement conscientisateur des frères musulmans, la femme est nettement plus présente au niveau sociétal, on va valoriser son 
engagement social, mais il faut tout de suite le cadrer car il s'a-git d'abord d'une militance religieuse. Les femmes actives dans ce courant sont d'abord des militantes musulmanes qui se sont muées progressivement en féministes islamiques ou musulmanes. Comme Amina Wadud elles se définissent simultanément comme pro-foi et pro-féminisme, mais il s'agit d'un fémi-nisme réapproprié " à la sauce religieuse ". 
Le féminisme islamique est quelque chose qui varie en fonction du contexte, du pays, et qui se construit dans le discours. Il faut rappeler que le féminisme dit islamique a débuté en Iran. Historiquement, le féminisme musulman en terre d'Islam a émergé à partir de la société civile, ses militantes mobilisaient à la fois le référentiel universel des droits de l'homme et un référentiel religieux pour contester le caractère patriarcal du code de la famille qui s'inspire de la sharia (droit islamique). C'étaient des militantes musulmanes du monde associatif qui se définissaient également comme féministes et en Iran, elles contestaient le pouvoir théocratique existant et remettaient en cause le caractère patriarcal de l'Islam. Elles étaient ressenties comme une menace par le pouvoir établi.

Par la suite ce sont des femmes islamistes dans le monde universitaire qui se sont réapproprié, durant les années 1990, cette terminologie du féminisme islamique en affirmant qu'on pouvait promouvoir les droits de la femme à partir des textes religieux (Coran et Sunna) qui sont porteurs d'égalité de genre et qu'il fallait à cette fin écarter les lectures patriarcales antérieures inscrites dans la jurisprudence (le fiqh) qui sont les seules cau-ses de la " dégradation " de la condition féminine. On le voit, il s'agit d'un discours clairement apologétique : alors que les textes contiennent à la fois des versets discriminants et des versets égalitaires, on affirme que les textes sont par essence éga-litaires.
Après l'Iran, on a vu le féminisme islamique s'affirmer en Malaisie, avec le mouvement Sisters of Islam, qui s'était constitué en réaction contre l'islamisme et l'islamisation de la société. L'instauration de la sharia représentait pour elles une perte d'acquis de leurs droits, une régression. Elles ont établi alors une stratégie pour ne pas laisser le monopole du discours religieux aux oulémas, elles procèdent à une déconstruction des hadiths misogynes, en collaboration avec des théologiens au niveau international qui soutiennent ce projet d'égalité hommes-femmes et aussi avec des féministes laïques. En réalité, elles s'efforcent de construire un contre-pouvoir en utilisant le référentiel religieux commun.
Au Maroc, tout s'est joué à partir de la réforme du code de la famille (Mudawana) qui comportait le principe d'une hiérarchie entre l'homme et de la femme au sein du couple, qui implique l'autorité maritale, la répudiation et d'autres inégalités. Les féministes de culture musulmane y ont d'abord mobilisé le référentiel universel des droits de l'homme mais au cours de débats de société, au printemps 2000, elles se sont heurtées à une très forte opposition islamiste. Les féministes avaient introduit des amendements au projet gouvernemental visant à proclamer l'égalité dans le couple, à abolir la répudiation, à judiciariser le divorce, etc. Il y a eu une énorme manifestation à Casablanca contre ce projet, où l'on a vu des femmes islamistes s'y opposer aussi, en disant que les féministes étaient à la solde de l'Occident impérialiste, et que c'était la sharia qui devait garantir les droits des femmes. C'est alors que les féministes marocaines ont compris qu'il leur fallait retravailler sur les textes religieux pour obtenir un contrepouvoir. Il y a donc eu une forme de synthèse, encouragée par le Roi, qui a permis de faire passer cette réforme qui, sans être pleinement satisfaisante, est porteuse d'évolutions et d'améliorations de la condition féminine.

JV : Est-ce que de l'autre côté, les femmes musulmanes aux positions initialement conservatrices, comme Nadia Yassine, ont aussi évolué ?
LEB : Ce qui s'est passé à ce propos au Maroc se retrouve aussi ailleurs et illustre bien la dynamique de globalisation qui contribue à façonner le féminisme islamique. Par exemple, des actrices religieuses d'ici se sont alliées avec notamment des féministes islamiques du Maroc et ont créé en 2008 le Groupe International d'Etude et de Réflexion sur la Femme en Islam (GIERFI dont le siège est à Barcelone). Nadia Yassine a une position un peu plus nuancée, elle dit qu'il faut améliorer la condition féminine uniquement à partir des textes religieux et elle garde un projet politique d'islamisation de la société. Les autres actrices du GIERFI, même si elles partagent certaines idées de cet islam idéologique, restent autonomes, tout en s'inscrivant dans la démarche apologétique d'amélioration du sort de la femme à partir et dans le cadre des textes strictement religieux. Mais elles évoluent dans leurs positions. Au départ, dans les milieux de réislamisation, même l'emploi du terme " féminisme " était mal perçu car associé à l'Occident. Ce n'est qu'avec le premier congrès international sur le féminisme islamique à Barcelone en 2005 que ce concept est mobilisé par les actrices religieuses. Il a fallu tout un travail interne pour se l'approprier et même si des considérations stratégiques jouent, des changements s'opèrent au niveau des mentalités et des rapports de genre, ces femmes s'approprient la parole dans un champ jusque-là réservé exclusivement aux hommes. On observe également une évolution au niveau des concepts. Traditionnellement, le discours islamiste opposait la " complémentarité " des sexes à l'" égalité " prônée par les féministes occidentales. Aujourd'hui, le féminisme islamique revendique l'égalité tout en se présentant comme un féminisme différentia-liste : pour l'égalité dans la différence. La féminité et la masculinité doivent être préservées dans l'égalité et donc la question du genre doit tenir compte des spécificités biologiques. La valeur famille est aussi importante dans le discours des féministes musulmanes.

JV : Est-ce qu'il y a une relation avec le discours des féministes différentialistes occidentales ?
LEB : En Europe, il y a eu dans le passé de grands débats entre féministes égalitaristes et différentialistes, mais aujourd'hui très peu de féministes se définissent en tant que différentialistes parce que cela essentialise les rôles sexués. On n'est plus dans les années 1980, la démarche qui prévaut actuellement est constructiviste et égalitariste, en faveur d'une indifférenciation des rôles.

JV : Est-ce qu'on peut déjà avoir une appréhension d'ensemble du féminisme islamique ?
LEB : Il faut comprendre qu'il y a des dynamiques qui s'instaurent, qui sont en construction. Selon Chahla Chafiq, spécialiste de la question du genre dans l'islamisme, le féminisme islamique doit être conçu comme une stratégie par rapport au féminisme de culture musulmane qui remettait en question le système théocratique et l'islam idéologique en tant que porteurs d'inégalités. Une des idées phares de ce féminisme islamique c'est son caractère globalisant, qui présente l'islam comme une identité englobante qui va effacer les trajectoires personnelles et les modes de rapport individuel avec le religieux, et qui va présenter l'Occident comme un impérialisme auquel les femmes féministes laïques en terre d'Islam seraient aliénées. Ces femmes se voient disqualifiées par rapport à cette définition du féminisme islamique qui veut s'approprier le combat des femmes dans les pays musulmans, même si, comme au Maroc, féministes laïques et islamiques ont pu travailler ensemble.
Quoi qu'il en soit, cette présence de féministes islamiques dans les lieux de réislamisation bouleverse les rapports de genre et de sexes, même si la finalité est la promotion de l'islam idéologique. En terre d'Islam, la différence peut se formuler ainsi : les féministes musulmanes utilisent la religion pour promouvoir l'égalité des sexes, les féministes islamiques utilisent l'égalité pour promouvoir l'Islam. C'est une vision un peu tranchée pour faire ressortir leur différence, ce qui ne veut pas dire que des adhérentes à l'un ou l'autre groupe n'aient pas des positions beaucoup plus nuancées.

 

1. Leïla El Bachiri est doctorante à l'ULB. Elle va prochainement publier dans la pensée féministe (Université des Femmes) une partie des travaux de sa thèse qui traite du discours des actrices religieuses et du féminisme islamique.