Mes chers aïeux,

Il fait sombre ici bas. Les fêtes qui se préparent seront bien tristes. Chaque année, le sapin se dégarnit, les boules ternissent, les guirlandes s'effilochent, les ampoules s'éteignent. J'ai cinquante ans mes chers aïeux et je me souviens encore d'un beau et grand sapin resplendissant, brillant de mille lumières irisées, scintillant de millions de points d'or et d'argent. La sagesse, le progrès social, l'égalité, le respect, la liberté, la solidarité, la concorde et bien d'autres encore se balançaient dans la ramure. C'est vous qui les aviez accrochés, parfois dans les plus hautes branches, au péril de votre vie. Vous vous bousculiez dans les frondaisons pour imposer les boules de votre choix. Il vous arrivait même de vous empoigner pour une simple petite nuance mais vous nous aviez légué un beau sapin. Adolescent, je l'admirais, il m'interpellait et me rassurait. J'avais l'impression qu'il était immuable, qu'il ne pouvait qu'être plus beau chaque année. Je voulais moi aussi le garnir, compléter les vides, les zones d'ombre, nombreuses encore, qui ne demandaient qu'à s'éclairer. Cela me semblait évident, facile même. J'en voyais qui montaient encore dans le sapin, qui s'échinaient dans les branches pour accrocher leur contribution à ce " grand œuvre " des Hommes. Je me souviens que l'étoile, tout là haut sur la cime, m'intriguait particulièrement. Elle éclairait jusqu'aux zones les plus sombres. Je ne comprenais pas ce qu'elle représentait.


Hélas, un jour, l'arbre perdit de son éclat. Une petite boule cassée par-ci, une ampoule claquée par-là. Rien de bien grave, juste un peu d'entretien et il n'y paraîtrait plus. L'année sui-vante, c'était pire. Et ainsi de suite, chaque Noël un peu plus. Ce sapin ne séduisait plus les hommes qui ont alors commencé à y poser des décorations factices et sans éclat. Certains cependant, vaillants, conscients du désastre, ont entouré le sapin, pour le protéger tant bien que mal. Malheureusement, cela n'a pas suffi.


Je suis bien pessimiste ! Vous m'entendez ? Vous croyez que je tremble parce que mon pays se délite, qu'il se déchire pour des peccadilles. Il n'en est rien. Ce plat pays est simplement une illustration de la dure réalité qui veut que les hommes d'aujourd'hui sont chaque jour moins capables de marier leurs différences. En soi, que l'on découpe le drapeau en trois ou en quatre n'a aucune importance. Vous dites mes chers aïeux ? Faire mon bagage et partir ? Aller vers des cieux plus cléments, auprès de peuples qui aiment encore les sapins étincelants ? 
J'ai pris mon baluchon mes chers aïeux et j'ai filé plein sud. Du sommet d'un vallon, j'ai vu " Liberté, Egalité, Fraternité ". Les plus belles boules du sapin, accrochées à jamais aux frontons des mairies. Quelle invitation ! Et quelle désillusion ! Ce grand peuple a placé sur le trône un petit acteur de série B qui lui joue depuis trois ans " Plus moche la vie " l'œil rivé sur l'audimat. Quand l'indice d'écoute diminue, il accroche des cocardes au sapin, organise des voyages pour les roms et fait une virée nocturne en banlieue. J'ai pris mes jambes à mon cou et piqué vers l'est. En chemin, j'ai traversé des banques avec des forêts et des montagnes pour jardins. Un paysage au cordeau, astiqué matin et soir, peuplé d'habitants d'une ponctualité inouïe. J'ai été tenté d'y poser mes bagages. Je me suis vite ravisé. La 
" Rolex " au poignet ne garantit pas l'ouverture d'esprit, c'est bien connu depuis peu. Ces gens sont tout bonnement incapables d'apprécier autre chose que les pierres de leurs clochetons1. Je suis têtu, j'ai relacé mes souliers pour aller les user dans la botte. Je n'y ai trouvé qu'un vieux magnat gominé et lifté qui mène son peuple à la ruine pour s'éviter la fraîcheur d'une cellule. Voilà une façon bien cavalière de se comporter pour un chef d'Etat ! Tant pis pour moi mais comme le dit une collègue, on ne va pas pleurer pour une lasagne ! J'ai pris le bateau. J'estimais qu'avec Socrate, Platon et Péricles pour aïeux, on ne pouvait être qu'une grande nation. Encore raté ! J'ai d'abord cru que le mélange " Retzina " et " Ouzo " me donnait la berlue mais j'avais bien tenu le coup. Eux par contre ?! Au pied même de l'Acropole, ils ont renoué avec la chasse aux métèques, comme aux pires heures de l'histoire de Sparte2. Alors pour moi, le sud... basta ! Cap au nord. Atterrissage au bord des canaux. Un autre pays bien propret, un peu trop plat à mon goût mais pourquoi pas ? Pourquoi pas !!!??? Parce que j'y ai trouvé des foules déjà trop nombreuses en pâmoison devant un blondinet peroxydé qui prêche la haine, des digues zélandaises aux îles frisonnes3. Je les ai fuis mes chers aïeux. Où aller ? Et pourquoi pas dans le poumon économique de l'Europe ? Quelle naïveté ! Je pensais qu'un pays qui avait subi à ce point les errements coupables d'un des plus grands fous sanguinaires de l'histoire avait définitivement viré sa cuti. J'étais à peine arrivé que j'entendais la chancelière du lieu déclarer haut et fort " Les politiques visant à créer une société multiculturelle en Allemagne ont totalement échoué "4. Allez Mesdames et Messieurs les centaines de milliers de Turcs et tous les autres qui faites tourner la " kolosale " machine à Euros, honte à vous, vous n'êtes pas intégrés, vous ne mangez ni choucroute, ni cochonnaille. Pire encore, vous ne buvez même pas de bière au litre ! Encore une qui démolit les guirlandes et me fout les boules. Eric me suis-je dit, cent fois sur ton épaule remets ton baluchon. La Scandinavie me tendait les bras. Mazette !
Quelques beaux modèles scandinaves pour m'accueillir à bras ouverts, je n'allais pas hésiter. Hélas, alors que je saluais la petite sirène celle-ci me répondit : " Passe-moi un LEGO5, je consolide la forteresse contre les étrangers "6. Je n'avais plus qu'à reprendre mon chemin. J'allais m'embarquer pour un des hauts lieux de la démocratie moderne, la star, la Marilyn scandinave quand j'ai appris qu'elle aussi était atteinte d'un début de peste noire7. Je pensais me rabattre sur le pays des rennes et des lacs. Je lisais le journal, sur le quai d'embarquement, quand j'ai vu que la présidente du parti chrétien démocrate déclarait "de toute évidence, une personne sait qu'elle fait quelque chose de mal d'un point de vue chrétien si elle est dans une relation homosexuelle" 8. Là, dans un premier temps, je l'avoue, cela m'a un peu soulagé. Après-tout, à chacun son " Léonard ". Je me suis cependant bien vite repris. J'ai filé à la billetterie pour changer ma carte d'embarquement. J'ai alors entendu une voix : " Eric, cesse de perdre ton temps. Tu veux partir ? Traverse l'océan, plein ouest, va dans le nouveau monde ". J'ai donc pris un visa pour aller visiter " le garant de la liberté du monde ". J'ai cru que je m'étais trompé d'avion !


Atterrissage à " Jesusland ". Des millions de " Oh my God " sont venus me vendre leur liberté, une bible à bout de bras et la Winchester9 sur l'épaule. J'ai pris mes jambes à mon cou et embarqué dans le premier avion pour Bruxelles, dégoûté à jamais d'aller voir " le mieux des autres ". 
Tel était mon périple mes chers aïeux. Je vous le dépeins avec la palette des couleurs chaudes de l'humour, cet opium de l'inquiet. J'ai rencontré des fous dangereux. Ces gaillards là mettent des bougies dans le sapin, au risque de l'embraser une bonne fois pour toutes.


Partir ne sert à rien. Pour aller où ? Le monde plonge dans les ténèbres, de la Gaume à la Flandre, de l'Attique à Long Island. Puis-je pour autant élever les yeux vers vous pour me plaindre ? Jamais ! Ce serait déplacé. Vous aussi, les plus anciens, avez trouvé un arbre bien sombre mais vous y avez cru. Vous avez saisi le tronc à pleines mains, vous y êtes montés et l'avez garni jour après jour. Vous y avez croisé des malades qui ont bien failli tout incendier. La crainte, le découragement, le dégoût ont été vos compagnons de route mais ils n'ont pu vous empêcher de nous offrir le bel arbre de mon enfance. Repartons donc à l'assaut, remontons dans les branchages. Notre sapin n'est pas nu. Quelques jolies boules y brillent encore. Quelques-unes sont récentes. Il nous faut réparer, entretenir et compléter.


Nombreux sont ceux qui le désirent. Rallumons au plus tôt quelques grandes guirlandes, celles qui éclairent le monde des valeurs qui vous tenaient à cœur et auxquelles nous sommes encore attachés aujourd'hui. 
Vous dites mes chers aïeux ? Il est grand temps de nous y mettre ? Le temps qui passe n'arrange rien ? Plaît-il ? Nous devons le marquer de notre patte. Bien sûr, je vous comprends bien, pas de copiage, de l'inventivité, du neuf et sans tarder. Comment ? Un conseil encore ? Ah oui, d'abord nettoyer le sapin, ôter les Dollars, les Euros et les Yuans qui ne font qu'en masquer les aiguilles mais n'empêchent pas que l'on s'y écorche les mains. Vous avez raison, peut-être qu'un " Karcher " fera l'affaire, c'est à la mode.


Un dernier conseil mes chers aïeux ? Regarder l'étoile qui vous a donné la force ? J'ai compris. Son éclat illumine encore le monde depuis la cime de l'arbre. Cet astre fait battre les cœurs et vibrer les âmes de tous les peuples de cette terre. L'espérance est intacte.

 

 

 

1 : http://www.lemonde.fr/europe/article/2009/11/29/les-suisses-se-prononceraient-en-faveur-de-l-interdiction-des-minarets_1273728_3214.html 22 octobre 2010
2 : http://futurrouge.wordpress.com/2009/07/28/a-athenes-des-militants-dextreme-droite-nettoient-les-quartiers-de-clandestins-afghans/ le 22 octobre 2010
3 : http://www.lemonde.fr/europe/article/2010/10/08/les-liberaux-neerlandais-vont-former-un-gouvernement-de-coalition-minoritaire-soutenu-par-le-parti-de-geert-wilders_1422058_3214.html le 22 octobre 2010
4 : http://www.libertepolitique.com/actualite/54-international/6329-pour-angela-merkel-le-multiculturalisme-a-echoue-en-allemagne- le 22 octobre 2010.
5 : Jeux de construction danois. 
6 : http://www.lexpress.fr/actualite/societe/l-envers-du-modele_483217.html le 22 octobre 2010
7 : http://www.france-info.com/monde-europe-2010-09-20-l-extreme-droite-qui-monte-qui-monte-en-europe-486396-14-15.html le 22 octobre 2010
8 : http://www.lemonde.fr/europe/article/2010/10/19/25-000-finlandais-quittent-l-eglise-apres-un-debat-sur-l-homosexualite_1428381_3214.html le 22 octobre 2010.
9 : Célèbre carabine américaine