Oui...

Historiquement, c'est l'avènement et le maintien sur le marché du travail salarié et indépendant des mères depuis les années 1970, qui a permis de rendre visible la question de la conciliation des temps de vie, essentiellement conçue comme celle du partage du temps entre la sphère professionnelle et la sphère familiale. Le côté pervers de cet état de chose est que, pendant de nombreuses années, les mécanismes de conciliation des temps tels que les congés parentaux ou les aménagements de temps de travail ont été conçus comme s'adressant exclusivement aux femmes. Ceci a eu pour triple conséquence d'handicaper les carrières des femmes, de ne pas remettre en cause la division traditionnelle des rôles familiaux et de ne pas rendre cette question prioritaire dans les agendas des décideurs politiques et des employeurs. Les femmes ont donc continué à essayer de " s'arranger " avec les dispositifs existants, conçus pour la plupart en référence au modèle du couple traditionnel avec " Monsieur Gagnepain " et " Madame Salaire d'appoint ".

Il est vrai que, lorsqu'on étudie les emplois du temps des hommes et des femmes en 2010, on constate que les mères continuent à assumer en moyenne 70 % du temps parental et 80% du temps domestique. Les nombreuses études sur les trajectoires professionnelles des femmes montrent les difficultés que rencontrent dès lors toujours les mères pour concilier de manière satisfaisante vie familiale et professionnelle1.

Néanmoins, les hommes ont accru leur participation depuis les années 1970 ( c'est dire si on vient de loin!). Selon les analyses disponibles2 les pères s'impliquent dans les activités de loisirs, de jeux et non quotidiennes avec les enfants, alors que les mères prennent en charge les tâches de soins journalières (habillage, bain, repas…) ainsi que, de manière principale, le suivi des devoirs. Quand les pères sont plus diplômés que les mères, ils s'investissent un peu plus à ce niveau. Les pères soutiennent plus souvent leurs fils (surtout le premier) que leurs filles au niveau scolaire. La conduite à l'école et dans les acti-vités extrascolaires est encore majoritairement assumée par les mères, même si les pères sont plus nombreux à partager ce rôle, notamment si trois jeunes enfants d'âges différents sont au foyer.

Ces études montrent également que le partage des tâches parentales domestiques tend vers plus d'égalité dans les couples où les deux parents travaillent à temps plein ou ont des temps de travail similaires (par exemple deux 4/5 temps). Par contre, le temps partiel de la mère a comme effet corollaire très net et très direct le recul de l'implication du père. Le retrait total de la femme du marché de l'emploi est correllé à une prise en charge de la quasi totalité des tâches éducatives et ménagères alors que le retrait total de l'homme n'a pas les mêmes effets.

Force donc est de constater que le maintien sur le marché du travail des femmes depuis les années 1970 et la réduction du temps de travail à l'oeuvre depuis le début du XXe siècle jusqu'au début des années 1980, n'a pas entraîné "de facto" une répartition égalitaire des tâches ménagères et éducatives entre les sexes. Le temps gagné par les hommes sur leur journée de travail a été investi principalement dans les activités extérieures au foyer comme le sport, les activités de loisir et l'engagement politique. Les femmes quant à elles, malgré leur investissement professionnel plus important qu'auparavant, ont continué à s'occuper des enfants, des "anciens" et des tâches ménagères tout en essayant de "concilier" ces activités avec leur travail professionnel. Ainsi, tout en ne pouvant qu'adhérer, dans une optique de qualité de vie et de partage du travail, aux revendications de réduction généralisée du temps de travail, il nous faut bien conclure que le temps libre est une condition nécessaire mais pas suffisante pour que les hommes s'impliquent auprès de leurs enfants et dans les tâches ménagères. Notons cependant qu'une étude sur la RTT en France a montré un frémissement à cet égard : une partie des pères consultés ont en effet déclaré avoir augmenté leur temps parental depuis son instauration, mais pas leur temps de travail domestique3.

Et non...

Malgré ces premiers constats relativement pessimistes sur l'évolution du partage des rôles hommes-femmes, des changements sont néanmoins constatés dans les pratiques et les représentations sociales ainsi que dans les actions des pouvoirs publics et de certains employeurs. Différents facteurs contribuent à cette transformation : l'élément essentiel, moteur de tous les autres, est que les femmes aspirent à un nouvel équilibre professionnel et familial qui implique un changement de perspective et d'attitude de la part des hommes, des employeurs et des pouvoirs publics. De plus en plus présentes dans les sphères politiques et économiques, elles revendiquent des changements mais au-delà elles adoptent également des comportements concrets marquant leurs besoins. Ainsi, dans les pays où rien n'est mis en place pour que les femmes soient secondées dans leurs responsabilités parentales et domestiques, les femmes font "la grève des ventres". Puisqu'il ne leur est pas possible de travailler et d'élever des enfants en même temps, elles choisissent... de ne plus faire d'enfants! C'est le cas de l'Allemagne et des pays du sud de l'Europe , très peu pourvus en services col-lectifs de garde, aux congés parentaux mal rémunérés, qui ont vu leur taux de fécondité baisser dans des proportions importantes ces 20 dernières années. Par contre, dans les pays où les pères sont les plus participatifs et où les structures collectives de prise en charge des personnes dépendantes sont perfor-mantes, comme dans les pays nordiques, les femmes sont à la fois mères et travailleuses. Il s'agit bien là d'une lame de fond qui montre bien que les femmes ne veulent plus assumer seules "la double journée de travail". Les mesures politiques incitant à un meilleur partage des tâches parentales et celles organisant la prise en charge des personnes dépendantes (enfants mais aussi parents de grand âge) ont donc un rôle essentiel à jouer pour permettre aux changements de s'opérer. C'est ainsi qu'en matière de congés parentaux, les études internationales ont montré que les pères prenaient plus souvent un congé parental quand ce congé était bien rémunéré, fractionnable et accordé de manière individuelle (c'est-à-dire non transférable à la mère).

Le deuxième facteur est intimement lié au premier : les hommes commencent à prendre acte du changement de mentalité des femmes, et à se repositionner en conséquence. Certains d'entre eux désirent par ailleurs être des pères " présents " et participer plus activement que les générations d'hommes précédentes aux soins et à l'éducation de leurs enfants. La " nouvelle " mère donne peu à peu naissance au " nouveau père ", même si elle doit encore apprendre à lui laisser véritablement occuper la place qu'elle libère auprès de l'enfant. Les séparations conjugales changent également la donne, et exigent, dans les cas de garde partagée, un investissement plus important du père4. Cependant, pour que le désir et les besoins des pères puissent se traduire en actes, il est nécessaire que les pouvoirs publics et les employeurs leur en donnent la possibilité. Les auteurs qui ont étudié les facteurs empêchant l'implication des hommes en ont relevé quatre principaux : le poids de la norme de travail pesant encore sur les hommes, les jugements négatifs des pairs en cas d'implication dans les tâches parentales et domestiques, la difficulté des hommes de s'insérer et de se faire reconnaître comme compétents dans des domaines encore étiquetés comme relevant de " compétences féminines " (et donc de pénétrer en " territoire " féminin) et le manque de légitimité sociale des tâches de " maternage "5.

Le monde du travail est également un acteur essentiel dans ces ré-équilibrages. Des recherches ont montré que, lorsque leurs femmes travaillent à temps plein et sont rémunérées à la même hauteur qu'eux, les hommes vont prendre en charge une série de tâches, car il n'est plus "rentable" pour le ménage que la femme arrête de travailler ou passe à mi-temps. La femme est également en meilleure position pour négocier le partage des tâches6.

Dans les secteurs où des retraits temporaires et des aménagements du temps de travail sont possibles, les femmes restent en emploi (c'est le cas notamment dans le secteur public). Dans les couples où les deux conjoints travaillent dans ce type de secteur, on observe une meilleure répartition des tâches entre homme et femme dans le couple.

Il apparaît également que les femmes qui se retirent complètement du marché du travail pour des raisons familiales sont en majorité employées dans des secteurs caractérisés par : de bas salaires, des horaires atypiques et peu prévisibles, des conditions de travail peu épanouissantes, des contrats à temps partiel imposé (les secteurs emblématiques sont le nettoyage, l'horeca, le service à domicile).

Ces dernières observations démontrent que les combats pour des contrats de travail à temps plein, de qualité et pour une égalité des rémunérations entre les métiers majoritairement occupés par des femmes et ceux majoritairement occupés par des hommes vont dans le sens d'une plus grande égalité hommes-femmes au travail comme à la maison.

 

 

 

1 : Voir notamment les différents textes dans le livre " Conciliation travail-famille: attention travaux ", Nicole-Drancourt (sous la direction de), L'Harmattan, 2009.
2 : On trouvera un résumé de celles-ci dans le numéro 95 de Politiques sociales et familiales de mars 2009. Étude téléchargeable sur www.caf.fr. La situation française diverge peu de la situation belge (voir notamment pour celle-ci les chiffres sur le site de l'Institut pour l'égalité des Femmes et des Hommes). 
3 : Temps sociaux et emplois du temps, Economie et Statistique, 2002
4 : En chiffres absolus, on observait en 2004 un doublement du nombre de pères isolés par rapport à 1991 : 149.177 pères isolés en 2004 pour 73.076 en 1991, une augmentation de 104,1 %. Chez les femmes, la progression est présente également mais moins frappante, tout en restant largement majoritaires : 409.065 mères isolées en 2004 pour 288.774 en 1991, soit une augmentation de 41,7 %. Au total, le groupe des parents isolés a augmenté de 62,2 % depuis 1991
5 : Pour une étude détaillée, voir le dernier numéro de Travail, genre et société, " Maudite conciliation ", novembre 2010
6 : Voir notamment les études de la DARESS en France et les travaux de Laura Merla sur les pères " au foyer " en Belgique