Utopie aujourd'hui, chair et os demain.
Victor Hugo

 

Il y a actuellement 70.000 conflits sociaux chaque année en Chine, soit près de deux cents par jour. Sous un régime réputé avoir une main de fer avec opposants et contestataires, c'est beaucoup. Cela montre en tout cas que la mobilisation est encore possible quelque part dans le monde.

Dans les pays industrialisés occidentaux, l'idéologie dominante défend le chacun pour soi, la concurrence entre personnes et l'abandon de la vie publique présentée comme trop complexe et n'étant que l'affaire de quelques-uns. Cette idéologie très ancienne, mais appuyée aujourd'hui sur de soi-disant concepts scientifiques tels que la " sélection naturelle " de Darwin (1859), nous est assénée chaque jour par les médias, le discours politique, la publicité, le cinéma et la littérature (à de notables mais trop rares exceptions près). Comme, depuis la révolution française, nous sommes entrés dans " l'âge de la raison ", les arguments scientifiques sont déterminants pour étayer les fondements d'une idéologie. Les possédants, les riches, la classe dominante, confrontés depuis toujours aux révoltes et protestations des dominés, se sont emparé goulûment des développements des recherches scientifiques. Darwin en a fait les frais avec la falsification de ses découvertes sur la sélection naturelle, Mendeli (1865 : Recherches sur des hybrides végétaux) également, avec le détournement de ses recherches et découvertes sur la génétique. Les travaux du premier ont servi à la classe dominante pour élaborer la théorie du " darwinisme social " tendant à prouver que l'existence de classes, l'une dominante, l'autre dominée, était 
" naturelle " et justifiait l'exploitation de l'homme par l'homme, l'asservis-sement des " naturellement " faibles par les " naturellement " forts.
L'essentiel étant, par ces " preuves " de décourager toute révolte, à quoi bon se révolter contre l'ordre " naturel " des choses ? La génétique fut détournée plus massivement encore, des pseudo-scientifiques tendant aujourd'hui encoreii à prouver que nous portons en nous les gènes déterminant ce que nous sommes : faibles ou forts, exploiteurs ou exploités. Encore une fois, pourquoi protester, se révolter ou se soulever contre quelque chose d'aussi important, solide et moderne que la génétique ?
Tout aussi vicieuses sont les conclusions des " recherches " biaisées, voire falsifiées de certains éthologistes (étudiant les comportements des espèces animales dans leur milieu naturel)iii tels que le célèbre Konrad Lorenz affirmant qu'une société humaine a les mêmes comportements qu'une société animale : instinct de lutte, domination par la force, cohésion du groupe sous l'autorité d'une élite, le peuple ayant instinctivement l'esprit de troupeau docile et besoin de meneurs.

L'abondante littérature " scientifique " produite par ces " chercheurs " a été largement vulgarisée et diffusée par les médias du monde. Ainsi, alors qu'on n'en parlait que dans les milieux hyper spécialisés il y a cinquante ans, tout le monde a entendu aujourd'hui parler de gènes, d'ADN et de génétique. Un argument se basant sur la " génétique " paraît donc sérieux et irréfutable. Nous baissons la tête, confus d'avoir sincèrement cru que tous les hommes étaient égaux, et ne bougeons plus.

Tout récemment, cependant, ont commencé à apparaître les résultats d'observations de biologistes et de zoologistes selon lesquelles la nature offre moins le spectacle de l'adversité que celui de la so-lidarité. Et, plus encore, montrant que cette solidarité est essentielle à la survie d'une espèce, qu'elle soit animale ou végétale. Et, plus encore, qu'elle n'affecte pas que les individus d'une même espèce entre eux, mais est répandue largement dans les domaines animal et végétal entre plusieurs espèces distinctes. Et que, mieux encore, certaines espèces ne peuvent pas (sur)vivre sans l'intervention d'une autre espèce. Voilà qui transforme un peu le paysage. Ces observations et découvertes, qui vont totalement à contre-courant de l'idéologie dominante, ne font pas encore la une des journaux (et pour cause, elle est contraire à leur idéologie) mais elles font leur petit bonhomme de chemin. Elles se répandent par des vecteurs médiatiques alternatifs (Internet) et, au compte-goutte, chez les éditeurs.

Ainsi, l'on sait maintenant, que certains végétaux s'écartent de leur voisin d'une autre espèce pour lui laisser plus de lumière, ou au contraire, couvrent un voisin aimant l'ombre de leurs ramures, on sait que, sans champignons dans le sol, il n'y aurait pas une plante, pas un arbre sur terre, que ces champignons (qui ne sont pas des végétaux), par exemple, transportent les éléments dont les racines d'un arbre ont besoin à partir des racines d'un arbre d'une autre espèce qui les accumule en excès. Tout le monde sait l'importance des abeilles (insectes) pour la pollinisation et, donc, la reproduction des plantes (végétaux), 80% de l'alimentation humaine provenant de plantes butinées. On sait moins que c'est l'association (la coopération) entre atomes puis molécules constituées d'atomes qui a donné la vie sur terre. Il y a interaction et coopération constante entre les individus d'une même espèce, entre des milliers d'espèces différentes, entre des milliers d'espèces de règnes (règne minéral, végétal, animal) différentsiv.

Il apparaît donc que, contrairement au discours dominant qui nous est martelé depuis un siècle et demi, le monde auquel nous appartenons est plus le fruit de coopérations que de compétitions.
" Tout commence par la coopération : elle a donné la molécule d'eau, les premières molécules constitutives de la matière vivante, les premières cellules et les premiers récifs. (…) La coopération est bel et bien le principe fondateur, le moteur de la vie. (…) Le capita-lisme sauvage, la mondialisation ultralibérale, fondés sur une concurrence à tout crin, ignorent les coopérations. La compétition à mort pour se tailler des parts du marché est leur maître mot.v "

Bon, que fait-on avec tout ça maintenant ?
Eh bien, d'abord prendre conscience qu'on tente de nous faire jouer un bien médiocre rôle dans une très mauvaise et sinistre pièce depuis longtemps. Puis, réhabiliter les concepts de solidarité, d'empathie et de confiance. Sinon parce que la solidarité détermine la survie de notre espèce, du moins par éthique et respect. Enfin, se rendre compte que cette solidarité, qui n'a jamais fait défaut dans l'humanité quelles que soient les avanies et misères qu'on lui a fait subir (voir p.10) est le seul mode de vie collectif viable et qu'il n'est pas tant question de survie et d'éthique que de bonheur. 
Utopique ? Oui, délibérément ! Mais si nous ne tendons pas de toutes nos forces et nos consciences à essayer de réaliser cette utopie, l'espèce humaine risque de disparaître à très court terme. Pour des raisons d'enrichissements personnels de quelques-uns, en effet, elle continue à réchauffer l'atmosphère et, si rien n'est fait, le résultat sera à la mesure de l'extinction des grands sauriens. Reste donc la mobilisation.

 

 

i : A commencer par son ami le biologiste Thomas Huxley, pour qui le monde animal était un " spectacle de gladiateurs ", la nature " tout entière égoïste " et " fondamentalement amorale ". Sa théorie a été précieuse pour l'élaboration de la théorie libérale fondée sur la concurrence.
ii : Philippe Rushton, Charles Murray, Richard Lynn, Mark Snydermann ou encore Arthur R. Jensen de l'Université de Berkeley soutiennent que " génétiquement " les noirs sont moins intelligents que les blancs qui, eux-mêmes, le sont (un peu) moins que les Asiatiques.
iii : Konrad Lorenz, E.O Wilson, J. Soury, G. Vacher, D. Le Bon etc… sont à l'origine de la justification scientifique de l'eugénisme nazi.
iv : Voir " La solidarité chez les plantes, les animaux, les humains ", de Jean-Marie Pelt, Livre de poche 30597
v : Ibidem