L'homme heureux ne se sent bien que parce
que les malheureux portent leur fardeau en silence.
Sans ce silence, ce bonheur ne serait pas possible. Anton Tchekhov

 

Octobre 2008 : les principales banques belges s'écroulent à l'occasion d'une crise boursière mondiale sans précédent. Elles ne sont sauvées de justesse de la faillite que parce que le gouvernement éponge leurs dettes colossales. Comme il est arrivé pratiquement la même chose dans tous les pays d'Europe, tous les gouvernements européens se trouvent en difficulté financière et certains plus que d'autres. Ils décident alors de faire payer leurs gigantesques dépen-ses, dues au remboursement de la dette de leurs banques, par le peuple. C'est le gouvernement grec qui commence : réduction générale des salaires, des pensions, du remboursement des soins de santé, augmentation de la TVA et des impôts, réduction drastique des budgets scolaires, universitaires, sociaux et culturels. Aussitôt, les Grecs descendent dans la rue dans toutes les villes du pays. Les manifestations succèdent aux manifestations, les grèves aux grèves pendant des mois, mais rien n'y fait, les mesures gouvernementales sont votées au parlement. Le gouvernement grec spolie ainsi la masse des citoyens grecs parce qu'il a aidé les banques des riches et les citoyens grecs retournent dans leurs maisons bien sagement. Le même processus s'est vu en Espagne, au Portugal et, partiellement, en France. Crise, dette, mesures contre le peuple, manifestations, mesures imposées, calme.

En 1848, la première grande crise boursière du système capitaliste avait déclenché une révolution dans tous les pays d'Europe (sauf dans les royaumes de Belgique et de Grande-Bretagne). Que s'est-il passé en 160 ans ? Les peuples se sont-ils endormis ? Les gens sont-ils devenus couards, lâches, amorphes, mous, peureux, pleutres et timorés? Et, si c'est le cas, le sont-ils partout et tout le temps ?

Es-tu, lecteur, devenu couard, lâche, amorphe, mou, peureux, pleutre et timoré ? Il se dit, lecteur, que tu n'aimes que toi-même, que le voisin, tu n'en as rien à faire, que l'étranger encore moins et que tu ne réponds que par " vas te faire… ! " à ceux qui te demandent de les rejoindre. Vrai ?

Bien sûr que non.

On sait que ces 160 ans qui nous séparent des révolutions de 1848 ont connu de multiples révolutions, d'innombrables grèves, de nombreux mouvements populaires, parfois armés, et que tous ces mouvements ont profondément transformé la société industrielle et même, avec les guerres de décolonisation, la géographie du monde.

 

Certains ont tendance à expliquer l'apparent manque de réactions des sociétés actuelles par leur " embourgeoisement ". De plus en plus d'entre-nous ayant accès à la propriété (maison, automobile, machine à laver etc…) nous aurions une tendance de plus en plus générale à ne pas mettre notre statut en péril et à rentrer la tête dans les épaules face à tout danger. Et il est vrai que certaines des têtes pensantes du capitalisme ont ouvertement planifié l'accès à la propriété pour les prolétaires comme moyen de les coincer dans l'immobilisme (" ils ne feront pas grève s'ils prennent le risque de ne plus pouvoir rembourser les traites de leur maison ").

D'autres expliquent cette passivité par le poids écrasant de la " propagande " constante de " l'idéologie dominante " assénée en permanence par les médias appartenant pour la plupart aux partisans, propagateurs et défenseurs de cette idéologie, l'idéologie capitaliste. Alors, comment expliquer qu'en 1995, après un mois de grève générale des transports publics en France, mois au cours duquel pratiquement tous les médias insultèrent sans relâche les grévistes et les accusèrent quotidiennement de prendre les Français en otages, une enquête révéla que 65% des " otages " français soutenaient les grévistes ? Comment expliquer alors qu'en été et en automne 1960, les médias belges vantaient la " sagesse " des syndicats qui s'apprêtaient à accepter de lourdes mesures anti-populaires préparées par le gouvernement et se réjouissaient de l'apathie des belges, la Belgique connut pendant les mois de décembre et de janvier une grève à ce point dure et insurrectionnelle qu'elle obligea le gouvernement à faire appel à l'armée avant de démissionner. Comment concevoir la cécité du gouvernement et des médias français, le rédacteur en chef du plus prestigieux d'entre eux, le quotidien Le Monde, écrivant que les étudiants français n'étaient préoccupés que de sexe la veille de l'édification de la première barricade de Paris, premier signe visible du fameux soulèvement étudiant (rejoint massivement par les ouvriers) de mai 68 ?

La vision des médias et de leurs propriétaires reflète-t-elle la réalité ? On sait déjà que non. Est-ce parce qu'il n'y a aucune " émotion " (terme ancien pour signifier révolte ou révolution) d'envergure dans les rues qu'il n'y a pas d'émotions dans les têtes ? On peut en douter.
On doit en douter d'autant plus que la dernière arme des médias du pouvoir-dominant est l'occultation, la dissimulation, le mensonge par omission. Quand l'auteur de cet article est entré à la RTBF en 1972, l'agence France presse (AFP) publiait une rubrique " économique et sociale " quotidienne dans laquelle elle relatait systématiquement les principaux conflits sociaux éclatant ou se déroulant dans le monde. 
Je reprenais tout aussi systématiquement ces informations dans les journaux parlés que je lisais à l'antenne. Et cela dérangeait fort la hiérarchie. Trente ans plus tard, cette rubrique de l'AFP n'existait plus. Pourquoi ? Parce le sentiment d'appartenance, l'identification à d'autres, ne pas se sentir seul est important, fondamental. Et que supprimer ces sentiments dans la masse des gens est tout aussi fondamental pour les dominants. Faire croire aux révoltés qu'ils sont seuls et isolés, c'est une manière de les anéantir. Un moyen sûr de les décourager. Trois exemples.

De janvier à juin 1996, les enseignants de la Communauté française de Belgique mènent une des plus longues et des plus remarquables grèves qu'ait connues le pays. La revendication des enseignants n'est pas seulement de s'opposer au licenciement de trois mille d'entre eux mais, surtout, ils exigent plus de moyens financiers pour l'éducation. Les " responsables " politiques d'alors leur rétorquaient inlassablement que leurs revendications (plus d'argent pour l'enseignement) étaient utopiques et que, par les temps " difficiles " que tous les pays traversaient, personne ne rouspétait, ailleurs, face aux " indispensables " mesures d'austérité analogues prises à l'étranger. Les enseignants francophones de Belgique étaient présentés comme des rêveurs aussi isolés qu'insolents à l'égard de la " raison ". Aucun média belge ne parla, alors, des manifestations massives de lycéens et d'enseignants italiens réclamant au même moment la même chose que les enseignants belges, des longues grèves concomitantes des universités brésiliennes et de l'université de Mexico pour les mêmes raisons ou de l'agitation croissante des enseignants et lycéens français qui allait aboutir, trois ans plus tard à la démission forcée du ministre français de l'Education qui voulait imposer une 
" cure d'amaigrissement drastique" à ses établissements scolaires et universitaires. Le sentiment d'isolement des enseignants francophones belges a été déterminant dans l'échec de leur mouvement.

Alors qu'après la " chute du mur " et " l'effondrement du communisme " certains clamaient déjà la " fin de l'histoire " (puisque ne restait que le capitalisme) le monde fut stupéfait de voir septante mille manifestants occuper, en 1999, la ville de Seattle pendant toute la durée des négociations internationales qui devaient créer l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC), organisation devant devenir le gouvernement mondial de l'exploitation des plus faibles. Les médias, unanimes, condamnèrent ces " violents trublions " qui empêchaient le monde de progresser et passèrent sous silence que les plus grands syndicats des Etats-Unis figuraient parmi les orga-nisateurs de la révolte. Ils prédirent l'essoufflement immédiat du mouvement. Plus stupéfait encore de voir deux cent mille personnes, jeunes pour la plupart, occuper, deux ans plus tard, la ville Italienne de Gènes où se déroulait une réunion des huit pays les plus riches du monde (G8). Les médias stigmatisèrent massivement les jeunes " backbusters " sans montrer le soutien massif que leur apportait la population génoise. Là encore, les médias parlèrent de " prurit passager ". Et le " beau " monde fut anéanti quand, un an plus tard, cinq cent mille jeunes Espagnols manifestèrent à Barcelone contre la mondialisation capitaliste et firent annuler une réunion de la Banque mondiale dans la même ville. Les médias déplorèrent mondialement à cette occasion, les attaques de banques, les voitures incendiées et les magasins pillés à Barcelone, jusqu'à ce qu'une télévision soit contrainte, parce que les images circulaient déjà sur Internet, de montrer des policiers espagnols déguisés en pilleurs et saccageurs sortir d'une camionnette de la police espagnole… ce que les médias turent consciencieusement.

Il y a quarante ans éclatait une révolte paysanne à Naxalbari, un village du nord-est de l'Inde. Depuis, cette révolte, devenue rapidement " communiste ", s'est considérablement étendue et contrôle actuellement un gros tiers du territoire indien (dont une région cinq fois plus grande que la Belgique à proximité de New Delhi). Dans les territoires qu'ils contrôlent, et où l'armée indienne ose rarement s'aventurer, les Naxalistes, comme on les appelle désormais, répandent l'enseignement gratuit et universel, les soins de santé gratuits et, entre autres " horreurs communistes ", le partage équitable de la terre. Quarante ans de silence médiatique presque total en Occident. L'Inde doit rester " la plus grande démocratie du monde ", l'icône phare des pays capitalistes émergents. Il n'est pas question de répandre le bruit qu'une révolution communiste rurale remporte de constants succès dans un pays " exemplaire " possédant de surcroît l'arme atomique. Pas question d'expliquer que ce bouleversement atteint de si grands espaces géographiques dans ce sous-continent1.

Pas question de dire " c'est possible parce que ça existe " à ceux qui pourraient rêver. Il faut impérativement empêcher de rêver. Il faut interdire le rêve et l'espoir. Il faut mater les révoltes, les soulèvements et les émotions par le silence.

Mais il y a bien de l'émotion dans les têtes. Des émotions dont ne parlent pas les médias dominants. Une vague d'émotions qu'ignorent les dirigeants, perdus qu'ils sont dans les hauteurs de leurs avions, de leurs penthouses, de leurs réunions plénières au dernier étage des sièges somptueux de leurs entreprises, si loin des rues, dans leur certitude que rien ne changera et qu'à la moindre velléité de contestation ou de révolte ils feront avec succès ce qu'ils ont toujours fait : faire donner leur police ou leur armée. Mais, malheur pour eux, l'information leur a échappé. Ils ne peuvent plus mentir par omission et cacher. Ils ne peuvent plus nous faire croire que nous n'avons que " vas te faire… ! " aux lèvres. Ils ne peuvent plus empêcher les rêves de s'échanger et de se partager.

 



1 : Vanessa Dougnac, journaliste " envoyée spéciale " du quotidien belge Le soir, qui a côtoyé des rebelles naxalistes dans les forêts indiennes rompt le silence sur trois pages du journal le 24 octobre 2010. Bravo. Remarquable. Courageux. Mais elle écrit une petite phrase qui laisse songeur : " cette guérilla est l'une des plus secrètes au monde. " Mais non, elle n'est pas secrète. Il n'est pas bien vu d'en parler. Moins encore d'y envoyer des journalistes. Cette " guérilla " qui n'en est plus parce qu'elle est révolution depuis tant d'années, ne se cache pas, au contraire. J'ai rencontré un de ses cadres à Bruxelles il y a dix ans. Il m'a expliqué le silence des médias indiens. Je lui ai expliqué le silence des médias européens. Empêcher toute contagion, enterrer tout espoir. Exercice que l'on sait vain depuis longtemps.