Lorsque les mots perdent leur sens,

les gens perdent leur liberté.
Confucius

 

Avant l'époque moderne et depuis l'antiquité, les révoltes urbaines et jacqueries paysannes étaient confinées dans des territoires en général trop exigus pour se répandre sur un grand espace et leur répression ou écrasement était assez aisé. Depuis l'instauration des Etats-nations au seizième et dix-septième siècles et la pratique des guerres de religion, les révoltes se muèrent en révolutions natio-nales et leur répression devint plus ardue leur assurant parfois le succès. Nous ne sommes plus dans un contexte d'Etats-nations mais entrons dans une ère de mondialisation économique (et politique). Une révolution nationale a donc de moins en moins de chance d'aboutir. Les armées nationales, par exemple, n'ont plus tant pour mission de défendre les frontières nationales et de réprimer les 
" émotions " populaires dans leur propre pays que celle d'intervenir rapidement à l'autre bout du monde (on les nomme d'ailleurs " forces d'intervention rapides ") pour réprimer les éventuels soulèvements contre le gouvernement du commerce mondial (on parle alors d'interventions humanitaires au nom " d’intérêts vitaux "). Les concepts de démocratie et de droits des peuples et des hommes ayant une fâcheuse tendance à se répandre, il devient plus difficile de réprimer comme on le faisait. La classe dominante, les possédants, ont du développer d'autres stratégies que le massacre pour éviter les soulèvements ou les réprimer.

De la répression par les armes à la prévention par les mots

Alexandre Brierre de Boismont, honorable médecin français, écrivait des révolutionnaires, en 1871, juste après la Commune de Paris :
" ces sectaires qui veulent détruire la société " et qui " ont sur la famille, la propriété, l'individualité, la liberté, l'intelligence, la constitution de nos société des idées tellement en opposition avec la nature que la folie seule peut expliquer1. " Les grands mots sont lâchés : nature et folie.

Fin 1859, un certain Charles Darwin publia " L'Origine des Espèces au moyen de la Sélection Naturelle ", livre qui obtint immédiatement un énorme succès. Darwin y expliquait comment les espèces animales et végétales doivent s'adapter à leur environnement sous peine de disparaître. Le concept de " sélection naturelle " fut immédiatement détourné et monopolisé par la classe dominante, trop heureuse de pouvoir justifier scientifiquement que certains hommes sont supérieurs à d'autres et que ces autres, les inférieurs, c'est normal, c'est la sélection naturelle, doivent disparaître (ce qui était absurde dans la mesure où l'on savait déjà que c'était le travail harassant de ces " inférieurs " qui enrichissait les hommes " supérieurs " lesquels n'auraient pas existé longtemps sans l'exploitation des " inférieurs " etc…). Jamais, auparavant, la classe supérieure, dominante, possédante, n'avait usé de la science pour justifier sa position et ses exactions. La religion l'avait fait pendant des siècles (" souffrez sur terre pauvres hères, vous gagnerez le pa-radis qui sera fermé aux riches " et blablabla) mais les philosophes l'avaient affaiblie. Il était impératif dès lors de se tourner vers la 
science quitte à la détourner. Le dévoiement des travaux de Darwin se poursuit encore aujourd'hui. Des pseudo scientifiques tentent toujours d'expliquer que la " nature " humaine est de se battre entre forts (les possédants) et faibles (les non possédants) et que c'est on ne peut plus naturel, donc dans l'ordre des choses et que l'ordre des choses de la nature veut que les forts l'emportent sur les faibles. On appelle cela le " darwinisme social ". Donc, comme il est " naturel " qu'il y ait des riches et des pauvres, c'est " folie " de s'y opposer. Personne n'aime être taxé de fou. Ce détournement scandaleux de la science va jusqu'à qualifier les mouvements sociaux de " schizophrènes ", " enfièvrés ", " malades ", " délires " et même " autistes ". Ne lit-on pas dans les journaux aujourd'hui qu'il faut faire tomber la " fièvre sociale", qu'il faut appliquer une " cure d'amaigrissement " au budget du chômage, qu'il faut " éviter la contagion " de la grève d'une usine à l'autre ? Personne n'aime être malade.

Par opposition, mais cela n'a rien de paradoxal, les mêmes médias aseptisent leur vocabulaire. Ils euphémisent le monde : sans-abri devient SDF, pauvreté devient endettement, aveugle devient mal voyant, bombardement devient frappe chirurgicale, les civils tués dans ces bombardement sont des dégâts collatéraux, les guerres sont des interventions humanitaires, le marché aux esclaves devient le marché de l'emploi, les grèves des mouvements ou mécontentements sociaux, etc.

Donc, deux procédés : l'édulcoration et la scientification de la langue. Nous sommes devenus des choses fragiles et souffreteuses à qui il ne faut point infliger de chocs psychologiques. Les mots durs et violents sont réservés aux sports et à la bouche haineuse de certains hommes politiques. Le résultat escompté est que nous ne supportions plus d'être " hors normes ", voire " malades " et que nous rejetions les excès, les extrêmes que sont les grèves, mouvements et autres conflits sociaux. Nous n'avons plus qu'à nous terrer chez nous, bien au chaud devant notre télé sédative, à attendre que ça passe.
Réchauffement climatique, risque de conflit nucléaire, appauvrissement général, faim dans le monde, augmentation du chômage, fossé croissant entre riches et pauvres, autant de " phénomènes naturels ", " Darwin l'a dit ", soit ! Mais faire le gros dos, cela ne marche pas fort. Oui, pendant quelques années, quelques dizaines d'années peut-être, mais les " endormis " finissent par s'éveiller.

De la prévention à la répression par les mots

Les mots sont des armes. C'est parce qu'ils le savent mieux que d'autres que les possédants les utilisent comme on l'a vu plus haut pour stigmatiser, endormir ou vendre...
Vendre ? Oui, chacun connaît la publicité et l'importance que revêtent pour elles les mots bien choisis. D'innombrables études psychologiques ont montré l'impact des mots. C'est pourquoi la classe dominante s'est emparée de ces études et les utilise abondamment.
Pour faire passer des concepts inacceptables, pour faire accepter des idées dangereuses et pour stigmatiser ceux qui refusent ses ordres. Ce que l'on ignore, généralement, c'est que des fortunes colossales sont dépensées à ces fins.
Le budget communication de la Maison blanche seule atteint le budget annuel de la plus importante télévision du monde. Les grands organismes tels que la Banque mondiale, le Fonds monétaire international et la Commission européenne paient des fortunes à des agences de communication spécialisées pour vendre les salades les plus indigestes au public. Ainsi, la Banque mondiale a inventé le concept de " développement durable ", faisant acter par là que le développement (des bénéfices d'une entreprise) reste souhaitable. La Commission européenne a payé cher les sigles Esprit, Erasme, Leonardo et autres Tic (technologies de l'information et des communications) financées par l'impôt des Européens pour développer plus rapidement les technologies productrices de chômage.

Mais, et Joseph Goebbels, ministre de la Propagande d'Hitler l'avait bien compris, les mots peuvent aussi punir, écarter, condamner. Ainsi, les résistants à l'occupation nazie étaient tous des " terroristes ". Le sens commun du mot terroriste étant lié à une violence aveugle frappant en général des civils innocents, le terroriste était rejeté par la population des pays occupés. Résultat : les résistants, souvent dénoncés par de gentils civils craignant un bain de sang, étaient fusillés après avoir été longuement et atrocement torturés. La force des mots !
Quelques mots qui condamnent aujourd'hui : voyous, drogués, jeunes, immigrés, isolés, autonomes, en marge, sans papiers, délinquants, extrémistes, demandeurs d'asile, gauchistes, casseurs, terroristes (bien sûr), marginal, réfugiés, asocial, etc… Le problème étant que si Goebbels fabriquait son lexique en temps de guerre et pour une dictature, les mots stigmatisants utilisés aujourd'hui le sont quotidiennement par les médias dominants et en temps de paix.
L'usage permanent de ce lexique (parfois renouvelé ou complété) instille dans les esprits la présence d'ennemis menaçants, sournois et omniprésents. Il faut donc être sur ses gardes et, le cas échéant, dénoncer, rejeter, accepter ou encourager la mise au ban de la société ou le bannissement de l'ennemi. Et, si l'on est cet ennemi, se cacher, se dissimuler, ruser ou avoir un sacré moral pour tenir bon, rester ouvertement ce qu'on est et professer librement ses opinions. Ainsi sont jugés aujourd'hui pour crimes de guerre ou crimes contre l'humanité des gens qui, il n'y a pas si longtemps, auraient été unanimement applaudis pour leurs actions et à qui, d'aventure, il aurait été décerné le prix Nobel de la paix.

De la résistance aux mots à la guerre des mots

Comment résister à ces armes langagières diverses et puissantes ? C'est un apprentissage. Un apprentissage solitaire (être attentif en permanence, réfléchir, se demander pourquoi l'usage d'un tel mot) et en groupe (en parler systématiquement). Il faut débusquer les mots et les concepts dangereux, ceux qui manipulent. Et il faut répliquer, dénoncer la manipulation et oser répondre. Pendant longtemps, celui qui employait le mot " capitaliste " était soupçonné ou accusé de communisme. On inventa alors pudiquement " économie de marché ". Puis vint la crise boursière et financière de 2008. Tout le monde se mit à parler de capitalisme. Tout s'est passé comme si le système (capitaliste) retournait à ses sources. La dangerosité d'un mot varie selon le temps. Les juifs qui combattaient les britanniques en Palestine avant la création de l'Etat hébreu se qua-lifiaient eux-mêmes et avec fierté de " terroristes ". Aujourd'hui, le même mot dans les mêmes bouches désigne les résistants palestiniens.
Il est difficile de tenir tête à la malveillance ou à l'opprobe qui s'expriment par des mots. Il ne faut pas y prêter importance, ni individuellement, ni en groupe, parce qu'elles vieillissent plus vite que vous et qu'elles se retournent souvent contre ceux qui les utilisent. 
Quant à vous, utilisez les mots dans leur véritable sens, avec tout le tranchant de leur sens premier. Fuyez les euphémismes, les analogies et les synonymes édulcorés.
Des milliards de mots sont imprimés chaque jour dans les journaux. Infiniment plus de mots sont échangés chaque jour entre les hommes.

 

 

1 : Annales médico-psychologiques, Paris, 1871