Seule l'histoire n'a pas de fin.
Charles Baudelaire.

 

En 1989, un économiste américain publiait un article qui fit grand bruit1. Il y affirmait qu'après la chute du Mur de Berlin, la " fin du communisme " et la " fin de la guerre froide ", l'humanité connaissait " la fin de l'histoire ", étant entrée, qu'elle était désormais, dans le monde parfait et merveilleusement abouti de "la démocratie de marché ", le monde parfait et merveilleux du capitalisme, système humain le plus harmonieux et accompli.

Après quelques centaines de milliers d'années d'existence, l'homo sapiens (notre espèce) passe du statut de chasseur-cueilleur nomade à celui d'agriculteur sédentaire. C'était il y a à peine douze mille ans. L'agriculture fit découvrir à l'espèce humaine le processus d'accumulation. Greniers à grains et cheptels animaux, qui n'existaient pas auparavant, permirent à certains de posséder plus que d'autres, d’à accumuler donc une richesse qui leur permettait de dominer leurs semblables (nous le verrons, toutes les cultures humaines sédentaires n'ont pas suivi ce processus). Dominant leurs semblables, ils forcèrent ceux-ci à travailler pour eux. L'invention de " l'exploitation de l'homme par l'homme " est donc très récente. D'abord préhistorique (pas de traces écrites, pas de témoignages volontaires) mais essentiellement postérieure à l'invention de l'agriculture, l'exploitation de l'homme par l'homme est entrée dans l'Histoire (écrite par des chroniqueurs ou autres scribes) en même temps que l'Histoire (l'écriture, les témoignages, les traces écrites). L'Histoire, donc les " historiens ", ceux qui écrivaient l'Histoire à ses débuts, n'ont rien connu d'autre que l'exploitation de l'homme par l'homme et leur histoire est l'histoire de cette exploitation. Depuis environ cinq mille ans, les témoignages et chroniques humaines ne relatent que l'histoire mouvementée de l'exploitation de l'homme par l'homme, ses " produits dérivés " étant les guerres, les conquêtes, l'esclavagisme, le pillage, les massacres et autres joyeusetés attribuées improprement à l'espèce humaine comme étant constitutive de ses gènes (ce que l'on appelait " instinct " avant la découverte de la génétique). Nous naîtrions avec des gènes nous conditionnant irrévocablement à exploiter notre prochain… ou à subir l'exploitation que celui-ci exerce sur nous.

Imaginons que l'Histoire soit aussi ancienne que l'Humanité et qu'elle ait été répandue sur tout le globe habité. Nous apprendrions comment, il y a 195.000 ans, quelques centaines d'homo sapiens en voie de disparition à cause de la grande glaciation se sont réfugiés sur les côtes de l'actuelle Afrique du sud et se sont entraidés pendant 70.000 ans à ramasser les coquillages et déterrer les fymbos (géophytes, tubercules), ce qui a permis à l'espèce de survivre et à nous d'exister.

 

Nous apprendrions les grandes transhumances, les interminables migrations et les longs voyages entrepris par les groupes humains, s'adaptant tant bien que mal, se croisant sans conflit, changeant progressivement de couleur de peau, de physionomie et de langage. Nous apprendrions comment ils façonnèrent des cultures, découvrirent les vertus et les dangers des plantes, élaborèrent des habitats, creusèrent l'âme humaine et, la trouvant sans doute fort compliquée, cherchèrent à la soulager à l'aide de règles, de coutumes et de traditions.

Nous découvririons avec stupéfaction qu'ils connaissaient parfaitement l'agressivité animale dont est pourvu le mammifère homme et apprirent souvent, non seulement pour survivre mais parce que la vie peut être plus belle comme cela, à s'entraider plutôt qu'à se combattre. Nous apprendrions avec horreur, c'est le cas des Arawaks de l'île d'Hispaniola (actuelle Haïti) après le débarquement de Christophe Colomb, que certains n'opposèrent aucune résistance à leurs assassins parce qu'ils ignoraient à ce point la violence et l'assassinat, qu'ils regardaient leurs tortionnaires les tuer avec de grands yeux naïfs et les bras ballants.

Nos livres d'histoire ne racontent pas l'histoire de l'humanité. Ils racontent la période à partir de laquelle une partie de l'humanité s'est déchirée et s'est employée à déchirer l'autre partie. Et le malheur veut que, forts de cette histoire tronquée, incomplète et dérisoire, de grands " penseurs " d'aujourd'hui osent encore affirmer que " l'homme n'est qu'un loup pour l'homme " et que " la lutte pour la vie " est le fondement de son comportement et la condition nécessaire à sa survie. Ils en prennent pour preuve l'Histoire, ignorant ou cachant délibérément que l'Histoire ne raconte qu'un tout petit morceau de l'histoire des hommes et certainement la plus pénible. Projetant les cinq mille dernières années dans la nuit des temps, ils ne peuvent ou ne veulent concevoir que cette nuit des temps fut différente de l'ère présente. C'est de l'escroquerie, une tromperie intellectuelle majeure. Il ne faut pas être grand clerc pour comprendre que l'agriculture entraînant l'accumulation des richesses, celle-ci entraînerait l'exploitation de l'homme par l'homme. Comme l'Histoire (combien incomplète, on l'a vu) est finie, terminée, arrivée à son aboutissement, l'humanité est, dans leur esprit, condamnée à vivre de nouveaux siècles ou millénaires damnés. Ils ont photographié à la loupe une minuscule période de l'histoire humaine, l'opposition entre capitalisme et socialisme (ou communisme disent-ils pour faire peur) et, décrétant le communisme effondré, ils déchirent la photo et décident de la victoire éternelle d'un des protagonistes, le capitalisme.

Mais il ne s'agit pas d'affrontement entre deux systèmes économiques et sociaux récents (deux siècles d'existence à peine pour le capitalisme industriel, un peu plus d'un siècle pour le socia-lisme). Il s'agit plus fondamentalement du système de l'exploitation d'hommes par d'autres hommes, système produit par l'instauration puis la généralisation de l'agriculture. L'humanité a une histoire bien plus ancienne. Au cours de cette histoire, elle a vécu autrement qu'aujourd'hui. Elle a même vécu cette histoire ancienne jusqu'aujourd'hui (Indiens d'Amazonie) ou jusque récemment (cultures amérindiennes jusqu'à l'invasion des continents américains au XVe siècle). Ceux qui mettent délibérément fin à un ridicule morceau d'histoire pour décréter qu'elle n'a plus qu'à se poursuivre telle quelle sont des escrocs. Des escrocs qui occupent encore trop le devant de la scène.

Pendant que le discoureur est grotesquement seul sur scène, les profondes coulisses s'agitent dans l'ombre.

 

 

1 : La fin de l'histoire ? Revue américaine : National Interest. Traduction intégrale en Français : Revue Commentaire, N° 47, Automne 1989.