De La Panne à Nice, en passant par Rochefort, c'est toujours pareil. Louez un meublé pour vos vacances, vous y trouverez sans doute quelques bandes dessinées, des romans, un scrabble et un jeu de 51 cartes. Durant mes congés, après une rando éreintante, j'ai eu envie de lire une BD.  Je me suis laissé tenter par « La croisière s'amuse ».  J'avais quelques craintes sur le contenu mais en vacances, on peut bien bêtiser un peu.  Quel récit étonnant !  Le commandant d'un paquebot, un certain Jean Bart allait trouver les gens de son peuple pour qu'ils partent en croisière avec lui.  Il était persuasif, son discours était simple. « Nous sommes un peuple courageux, fier et fort. Nous sommes riches, nous devons pouvoir diriger nos affaires et notre destinée selon les principes de cette époque : gloire aux plus forts, vive les plus méritants !   Notre peuple est de ceux-là, il n'a besoin de personne. Rester à terre brise notre élan, nous y subissons l'influence néfaste des autres quand on ne doit pas subvenir à leurs besoins.  Nous réussissons bien mieux ce que nous faisons seuls. Nous parlerons notre langue sans obstacle, nous protégerons notre culture.  Je vous promets un monde meilleur, nous serons encore plus riches, notre labeur n'alimentera que notre seul bonheur ».  A chaque fois, il leur offrait un petit drapeau à l'effigie d’un gros chat griffu et les paroles de la chanson « le chat de chez nous ».

« Laaarguer les amarres ». Un beau matin, le  « Notre Peuple d'abord » appareillait.  Les plus convaincus, une grosse poignée de participants,  s'étaient réunis sur le pont supérieur. Ils chantaient et agitaient les drapeaux.  Ils raillaient ceux qui restaient à quai, les regardaient avec mépris, ces moins que rien, sans projet, sans avenir. Les autres, très nombreux, vaquaient à leurs occupations.  Ils partaient mais n'avaient rien contre ceux qui restaient au port. Une croisière et des promesses de richesses, c'était toujours bon à prendre, ils n'allaient pas rater cela.  Beaucoup espéraient rester près des côtes. Le grand large ne les rassurait pas, ils avaient leurs habitudes près des quais et allaient volontier boire une trappiste dans les collines de l'arrière pays. C'était mal connaitre Jean Bart. L'homonyme d'un corsaire fameux ferait la course au large, pas du cabotage.  Quelques curieux assistaient au départ sur la jetée, un peu amusés, un peu interloqués.  Qui étaient donc ces gens qui se comportaient comme des enfants et qui voulaient tout faire tout seul.  Certains étaient envieux. Ils se disaient que d’autres navires prendraient bientôt le large, des ports d'Edimbourg, de Venise ou de Barcelone. On entendait même qu'un paquebot quitterait bientôt Anvers mais les gens ont tendance à raconter n'importe quoi.  Au début, la croisière se passait bien.  Le soleil était de la partie, le bateau glissait sur une mère d'huile. Le peuple était contant et Jean Bart aux anges.  Bien vite cependant, le vent se levait et certains avaient le mal de mer. Ils demandaient au commandant de faire quelque chose, de manœuvrer un peu, quitte à aller moins vite.  Les mieux amarinés protestaient avec vigueur.  Pas question de réduire la vitesse, les plus faibles ne pouvaient pénaliser les autres. Ce peuple puissant ne partait pas en haute mer pour renouer avec la puanteur des docks.  « Prenez des médicaments et tout ira bien ».  Certes répondaient les malades, mais ils coutent chers, on pourrait avoir une aide pour  les acheter.  Ceux qui avaient le pied marin refusaient catégoriquement, tout comme le commandant.  Toutefois déclarait ce dernier, pour ne pas ralentir la vitesse et prendre les vagues sous un meilleur angle, je vais encore donner un petit coup de barre à tribord , cela vous fera du bien.  Malheureusement pour lui, le vent tournait, forcissait et le ciel s'assombrissait.   Ce grand paquebot n'était pas si bien construit que cela, il donnait des signes de faiblesses et les peuples, aussi riches et courageux soient-ils, ne commandent ni aux vents ni à la houle. L'eau s'infiltrait dans les ponts inférieurs, occupés par les troisièmes et quatrièmes classes.  Ils ne pouvaient plus se loger et voulaient occuper partiellement les ponts supérieurs qui étaient bien assez grands.  Vous imaginez la suite. Les premières et deuxièmes classes faisaient un tollé.  Elles payaient bien assez cher pour rester sur ce bateau, il n'était pas question qu'elles cèdent la place. « Apprenez à vous débrouiller, réparez les avaries, cessez de compter sur les autres ».  Jean Bart suivait une fois de plus les chanceux et les puissants mais, magnanime, il promettait aux deux parties de donner encore un petit coup de barre à tribord afin de bien positionner le navire. C'était en pure perte car les avaries se succédaient.  L'air conditionné des classes supérieures était en panne mais personne ne pouvait réparer du matériel coréen ultra sophistiqué.  Le moteur donnait des signes de fatigue mais par malchance, il venait d'Italie.  Un axe d'hélice était faussé mais l'usine la plus proche était encore en Wallonie. Les télécommunications et l'informatique commençaient à battre de l'aille, rongés sans doute par le sel et l'humidité.  Malheureusement,  les antennes et les radars étaient suédois et les écrans japonais. Il y avait bien à bord une entreprise spécialisée en informatique, les célèbres établissements I. VAN TAADIJK mais les logiciels avaient été conçus par des spécialistes indiens qui seuls pouvaient les modifier. La révolte commençait à gronder.  Pour Jean Bart, perdre les télécommunications était une tuile. Son navire était de plus en plus isolé et lui même ne pouvait plus arranguer les ponts inférieurs ni en distraire les occupants. Des délégations défilaient.  C'était quoi cette organisation ? La croisière ne s'amusait plus du tout. Le commandant réunissait ses officiers car la situation était grave.  Les plus fanatiques, ceux qui remuaient sans cesse les petits drapeaux en chantant « Le chat de chez nous » s'entêtaient dans leur entreprise. Jean Bart était de ceux-là. Une fois encore, il allait donner un bon coup de barre à tribord pour couvrir les rouspétances dans le vent dominant.  Les plus futés avaient compris depuis longtemps. Ils répétaient, sans plus se cacher « à force de coups de barre du même côté, on fini par tourner en rond ».  La dernière case de cette BD disait « Cette histoire vous a plu ? Lisez la suite de cette aventure dans la seconde partie  Changement de Cap ». J'ai fébrilement fouillé la bibliothèque afin de mettre la main sur ce volume mais je n'ai trouvé que  « Les Amis de Martine font la cuisine » pour assurer l'avenir des petites filles  et un « Michel Vaillant », dont j'ai oublié le titre, pour que les petits garçons puissent, plus tard, être riches, polis et courageux afin d'épouser des Martine.

Je ne sais pas pourquoi je vous raconte cette histoire.  Elle n’est pourtant rien d’autre qu’une petite BD d’aventure destinée à distraire les enfants pendant que les parents prennent une Rodenbach, une Orval ou sirotent un Ricard.   Je m'en excuse d'ailleurs car je vous laisse sur votre faim. Peut-être avez-vous envie d’en imaginer la suite ?  En ce qui me concerne, elle m’inspire une réflexion sur l’éducation permanente. Notre mission n’est-elle pas d’éduquer tous ceux qui ont envie d’embarquer sur le premier rafiot venu pour tenter une aventure mal préparée ? Ne sommes nous pas là pour faire comprendre à tous que les idées dominantes, standardisées et simplistes entraine les Hommes sur des océans déchainés ?  Agitons vigoureusement, au shaker, pas à la fourchette, les idées afin que la pensée soit ce cocktail puissant mais gouleyant, au bouquet fleuri et au nez épicé, alcoolisé mais  jamais traître, qu'elle aurait du rester. Déversons aux égouts cet infâme long drink industriel qu'est la pensée unique, insipide, d'une banalité affligeante, que l'on ingurgite insidieusement et qui nous laisse la barre à jamais.

Finalement, au CESEP, la seule croisière qui nous préoccupe est celle que tous les Hommes vivent depuis des milliers d'années sur un drôle de bateau ivre. N'importe quel commandant de bord vous dira qu'en croisière, le client est roi.  Il n'est pas concevable de le loger en fond de cale, encore moins de le jeter par dessus bord.  Vue de cette façon, l’éducation permanente a encore de beaux jours devant elle.


Jean Bart, Jan Bart ou Jan Baert, Corsaire Français, né le 21 octobre 1650 à Dunkerque, mort le 27 avril 1702 à Dunkerque.

La droite d'un bateau lorsqu'on s'y trouve et que l'on regarde vers l'avant.