J'ai 24 ans. Je travaille à la chaîne. Un boulot éprouvant. La chaîne dicte ses droits. Chaque jour un peu plus disent les anciens. Elle prend de l'assurance tour après tour, elle impose sa méthode, elle égrène le temps. Sans relâche. Une roue, un volant, un moteur, un phare et on continue, encore et encore. Mais j'ai un boulot. Un avenir ? J'y croyais. Je me projetais. Je me voyais déjà installé, comme dans les publicités. Je méritais bien cela. Je travaillais dur pour y arriver. J'ai acheté une voiture. Je l'ai faite de mes mains. Rien qu'un petit peu, c'est vrai. Avec tous mes collègues, mes camarades de boulot. Chacun un petit morceau, sous la houlette de la chaîne. C'est une belle voiture. C'est obligé. La qualité, rien que de la qualité. Tout contrôler. Zéro défaut. L'attention totale, l'engagement sans faille. Du premier boulon à la dernière vis. Le mariage de la rigueur et du rendement. Du matin à la nuit. De la nuit au matin. L'esprit d'entreprise. Notre entreprise. " Votre entreprise, partenaires travailleurs ". LA MARQUE. Nous sommes " Elle ", vous êtes " Elle ". LA MARQUE, ce bateau dans lequel nous sommes tous sur l'océan démonté de la concurrence. Suivre la chaîne, aveuglément, pour rester à flot. Et prier. Prier tous les jours et suivre avec toute sa foi le Dieu unique, le Tout Puissant. Le nouveau Dieu, sans miséricorde aucune : LE MARCHE ! Chanter tous les jours ses louanges, guidé par les nouveaux grands prêtres du temple, de toutes les églises réunies, du syncrétisme moderne. Priez avec les grands patrons, ces capitaines de vaisseau qui guerroient sans relâche sur l'océan de la concurrence. Les seuls qui ne restent pas à la barre quand le navire coule. Jamais ils ne meurent noyés dans la timonerie.

Et mon avenir ? Je fais mes courses dans un hypermarché. C'est là que je l'ai vue. Je poussais mon chariot. Fatigué. Un rayon de soleil. Un vent de fraîcheur. Des yeux comme la mer d'Iroise. Je l'ai admirée. Je n'ai pas osé l'approcher. Je suis timide. J'y suis retourné tous les jours. Acheter une salade, une canette, une boîte de lait. Pour la voir. L'admirer. Rêver un court instant. Respirer. Je la voyais tenir son rayon. J'observais ses longs doigts fins ranger, ordonner, classer. J'ai pensé, au début, qu'elle avait de la chance de ne pas avoir LA CHAINE mais j'ai compris qu'elle avait LE RAYON qui ne devait jamais se vider. Elle l'alimentait sans cesse, comme un ogre qui ne pouvait se passer de nourriture. Nous voguions tous deux sur le même océan. On nous avait inculqué la même religion. Nous devions sûrement psalmodier les mêmes louanges, chanter les mêmes cantiques, chacun sous la férule d'un grand prêtre du marché.

En janvier, elle avait l'air morose. Peut-être cela m'a t-il donné du courage. Le cœur battant, je lui ai parlé. Rien de bien éloquent. " Pardon Mademoiselle, pouvez-vous me dire où se trouvent les boites pour chats ? " Elle m'a regardé, plus amusée que surprise " Vous venez souvent, je vous vois quasi tous les jours et vous ne connaissez pas le magasin par cœur. Seriez-vous trop occupé à autre chose ? ". J'étais démasqué, rouge de honte, les mains tremblantes. Je lui ai tout dit. Très vite. L'admiration qu'elle suscitait. Le trouble qu'elle engendrait. Elle m'a alors avoué que j'avais un "petit-je-ne-sais-quoi " qui lui plaisait également et qu'elle prenait plaisir à me voir ainsi chaque jour. Je l'avais d'abord intriguée, puis amusée et maintenant, elle m'attendait. Ensuite, tout bas, le regard flou, elle a soufflé que bientôt tout cela serait fini, que le magasin allait fermer, qu'elle perdait son travail. C'était drôle, si je peux dire. Moi aussi je me retrouvais sur le carreau. L'usine allait fermer. LA CHAINE allait s'arrêter. Je le lui ai dit. Dans la foulée, je lui ai proposé de la raccompagner. " OK " m'a-telle dit. " Rendez-vous à la sortie ".

Elle a craqué dans la voiture. Ce n'était ni du dépit ni du découragement, plutôt de la rage. Elle y avait cru. Elle s'était faite à l'idée d'être un maillon de LA MARQUE, de donner le maximum tous les jours, d'accepter des conditions de plus en plus difficiles, des horaires coupés, du temps partiel. Tout cela ne servait à rien, c'était de la poudre aux yeux. Le pire était à venir. La direction, les grands prêtres, l'accusaient d'avoir un salaire trop élevé. Les partenaires travailleurs trop gourmands mettaient LA MARQUE en difficulté. Nous sommes entrés chez moi. Je lui ai expliqué que j'étais dans le même cas. Mes camarades et moi savions que nous étions de bons ouvriers, que nous étions rentables, que notre usine tournait bien. Tout cela était inutile. Elle et moi, nous étions toujours dans le même bateau mais ce n'était plus qu'un rafiot de secours. Il allait falloir que l'on débarque sur des rivages accueillants. On pouvait tenter cela ensemble. Inutile pour nous, lui ai-je dis, d'attendre des excuses. Les grands prêtres, les papes, les rois ne s'excusent pas. Ils " déplorent " parfois, ils " regrettent " au mieux, mais s'excuser, jamais ! Elle a séché ses larmes et est restée là, pensive. Au bout d'un moment, elle a parcouru mon petit appartement du regard, comme si elle cherchait quelque chose. Elle a souri et m'a regardé avec tendresse. Je n'ai pas osé lui demander pourquoi. Je ne savais pas ce qu'elle cherchait, je n'ai compris qu'hier mais depuis ce premier jour, nous ne nous sommes plus quittés.

Hier, c'est moi qui avait le blues. Je suis dans la force de l'âge et j'ai trouvé une compagne avec qui partager ma vie. N'avons-nous pas le droit de débuter cela dignement ? N'est-ce pas une obligation de la société des Hommes de nous permettre de vivre pleinement un des grands moments de l'existence ? C'est elle cette fois qui m'a réconforté. " On ne va pas se laisser aller. Oui, c'est injuste, pour nous et tous nos collègues, jeunes ou moins jeunes. Cela va être dur, c'est vrai. Il y aura le chômage, la recherche d'emploi, le manque d'argent, les entretiens d'embauche, l'attente, la peur, le stress. Il y aura même des reproches, des réflexions blessantes et j'en passe. C'est ainsi. Ce n'est pas nous qui nous sommes mis dans ce pétrin. En ce qui me concerne, et tu devrais en faire autant, je suis vaccinée contre toutes leurs prières idiotes. Fini les grands prêtres. On ne m'aura pas une deuxième fois. Comment ai-je pu croire ceux qui d'une main nous prient de consommer quand l'autre bride nos salaires ou pire, nous licencie, juste pour un cours de bourse. J'aurai au moins perdu ma naïveté, c'est déjà cela. Nous valons tous les deux bien plus que cela et notre amour n'est pas distribuable aux actionnaires. Aller, viens. On sort. On va chercher un petit chat, il sera très heureux dans cet appartement ".

 

 

 

Remarques
2010 est l'année européenne de la lutte contre la pauvreté et de l'intégration sociale. C'est mal parti ! Selon la Commission Européenne1, entre juillet 2008 et juillet 2009, la crise économique a détruit 4.3 millions d'emplois dans les états membres. Le taux de chômage a augmenté en Belgique de 15 %, entre décembre 2008 et décembre 2009. On peut s'estimer heureux, nous faisons mieux que nos voisins. Seule l'Allemagne fait mieux encore avec une augmentation du taux de chômage de 6 %. 
Si la Belgique connait, heureusement, un régime d'indemnisation du chômage, il est loin d'être suffisant. Pour le pays (chiffres pour 2007), 4.4 % des travailleurs connaissent un risque de pauvreté quand pour les chômeurs ce risque est de 34.2 %2. En 2007, le taux de risque de pauvreté global était, en Belgique, de 15.2 %.

Si certaines entreprises connaissent des difficultés évidentes, notamment le groupe Général Motors qui est le propriétaire de la marque OPEL, pour d'autres, les difficultés sont toutes relatives mais les travailleurs trinquent également. Tous les licenciements ne sont pas dûs à la crise, nombreux sont les travailleurs tout bonnement sacrifiés pour accroitre la rentabilité.

L'analyse des comptes du Groupe " Général Motors " aux USA montre des pertes pour le moins " colossales ", l'entreprise ayant des fonds propres négatifs3 pour un montant de 86 milliards de dollars au bilan de 2008. C'est comme si un ménage n'avait aucun avoir propre, qu'il possédait tous ses biens grâce à l'emprunt et qu'en outre, perdant de l'argent année après année (parce qu'il dépense plus qu'il ne gagne), il finançait ses pertes par de l'emprunt. C'est, de fait, le cas des ménages surrendettés. La société Général Motors Belgium, qui produit notamment les voitures de la marque " OPEL " à Anvers, accuse des pertes de 34.600.000 € en 2007 et de 5.513.000 € en 2008. La situation de l'entreprise n'a cependant rien d'alarmant dans l'immédiat. Si Général Motors4 évoque des raisons économiques, notamment une surcapacité de production, tant de la part du groupe, que de la plupart des autres producteurs automobiles, d'autres, notamment les syndicats, évoquent une " real politique " : c'est Anvers qui ferme, même si elle est potentiellement rentable car en face, il y a les usines du poids lourd Allemand. On retiendra également que la très mauvaise santé du groupe est essentiellement imputable à ses activités américaines. Quoi qu'il en soit, allemands ou belges, ce sont les travailleurs qui trinquent mais dans le cas présent, les actionnaires du groupe Général Motors ne sont pas gâtés non plus. 
Pour le groupe Carrefour, la situation est différente. Les médias ont beaucoup insisté sur la diminution des parts de marché de l'enseigne en Belgique. En 10 ans, Carrefour a perdu son lea-dership en parts de marché pour être aujourd'hui la troisième enseigne belge, derrière Colruyt et Delhaize. Cependant, l'enseigne est bénéficiaire5, tant en Belgique que dans le monde. Carrefour Belgium, après avoir connu des exercices déficitaires a renoué avec les bénéfices en 2007 et 2008 (bénéfice de 31.894.000 € en 2007 et 66.244.000 € en 2008). Pour l'ensemble de tous les magasins de la chaîne, dans le monde entier, le groupe a vu son bénéfice net chuter de 74 % en 20096 pour malgré tout s'établir à 327 millions d'Euros. Cette diminution est principalement imputable à des charges non récurrentes de l'ordre d'un milliard d'euros. En Belgique, de telles charges seraient comptablement imputées en " charges exceptionnelles " . Cela signifie qu'il s'agit de charges qui n'apparaitront plus dans les comptes 2010 et qu'ainsi, toutes choses restant égales par ailleurs, le groupe ferait cette année un bénéfice d'environ 1 milliard 400 millions d'€ (le bénéfice 2008 était de 1 milliard 300 millions d'€). On notera qu'en 2009, en pleine crise, le chiffre d'affaire n'a diminué que de 1%. On relèvera également l'implantation en Belgique du centre de coordination de Carrefour. La définition d'un tel centre est la suivante : " Entreprise spécialisée dans la prestation de services à des groupes d'entreprises internationaux et bénéficiant d'un régime fiscal privilégié ".7
La lecture des comptes annuels du centre de coordination du groupe Carrefour montre en effet que pour l'année 2008, le bénéfice de cette société qui emploie...16 personnes est de 380.719.485 € pour un impôt de 33.225 €, soit un taux de taxation de...0,0087 % ! C'est, pour le moins, un régime fiscal " privilégié ". Le bénéfice cumulé de cette société est de 1.574.861.986 € au bilan de 2008.

Voici ce que vous pourrez lire sur un site de conseils en placements boursiers8 :

"Croissance du dividende Carrefour. Le dividende est passé de 0,28 Euros par action en 1990 à 1,08 Euros en 2008 ce qui représente une progression d'environ 8% par an. A ce rythme, le dividende va doubler tous les 9 ans, ce qui est tout à fait acceptable. Dans le même temps, le résultat net est passé de 0,2 à 1,3 Mds d'Euros ce qui représente une multiplication par 6 et une progression d'environ 11% par an. La progression du dividende est extrêmement régulière ce qui convient parfaitement à un investisseur de long terme. Il convient de noter que le dividende 2009 est attendu en légère baisse par les analystes (1,01 Euros)... Conclusion : dividende Carrefour note globale 18/20 . Le dividende est intéressant et sûr. Le groupe est néanmoins en difficulté depuis quelques années du fait du ralentissement de la consommation en hypermarchés, il est vrai que ce secteur est également très concurrentiel. Carrefour occupe une position de leader sur le marché de la grande distribution, ses parts de marché sont stables. Le cours de l'action 
n'a progressé que de 19 % en 2009 et est en baisse de 31 % sur 3 ans, le PER 2009 estimé se situe à 16,6. A ce niveau de cours, on peut cependant mettre le titre Carrefour en portefeuille pour son rendement. Déontologie : l'auteur de l'article ne détient pas d'actions Carrefour ".

Terminons par un court passage introductif du rapport annuel du groupe Carrefour en 20089 concernant la gestion des ressources humaines : " Etre un employé de référence : Les 495 000 collaborateurs sont les premiers ambassadeurs des enseignes auprès de leurs clients. Pour eux, le groupe Carrefour s'engage dans une dynamique d'employeur de référence et de préférence ".

 

1. ONEM - Rapport annuel 2009. http://www.rva.be/frames/Frameset.aspx?Path=D_stat/Jaarverslag/&Language=FR&Items=3/1
2. Statbel. http://statbel.fgov.be/fr/statistiques/webinterface/index.jsp?loadDefaultId=57&IDBr=tcm:326-22269-4
3. Général Motors : anatomie d'une faillite " Alternatives Economiques n° 282 - juillet/août 2009 
4. http://www.rtbf.be/info/economie/automobile/opel-anvers-fermeture-et-licenciement-collectif-annonces-179755
5. Comptes annuels 2008, accessibles par le site de la Banque Nationale de Belgique : http://www. bnb.be. 
6. Le Monde.fr http://www.lemonde.fr/economie/article/2010/02/19/le-benefice-net-de-carrefour-en-chute-de-74-en-2009_1308284_3234.html 
7.http://www.crisp.be/VocPol/vocpol.asp?terme=centre%20de%20coordination 
8. http://www.bourse-investir.com/dividende-carrefour.html 
9. http://www.carrefour.com/cdc/finance-fr/publications-et-presentations/rapports-annuels/