Les régimes démocratiques entretiennent avec le pouvoir médiatique des rapports étroits mais ambigus. Etroits, dans le sens où la liberté d'opinions et d'expression de ces dernières est une condition sine qua non de l'existence même du principe démocratique. L'affirmation d'opinions divergentes et le débat entre elles est en son coeur et doit, en théorie, permettre de dégager, au-delà des intérêts contradictoires, le compromis et les conditions du vivre ensemble. De ce point de vue et tout aussi théoriquement, les médias se voient conférer une véritable mission politique puisque les faits et les opinions qu'ils mettent en lumière sont censés éclairer les tendances, les intérêts et les enjeux en présence et permettre en retour tant aux citoyens qu'aux membres de la classe politique de se faire une représentation du monde aussi proche de la réalité que possible et d'effectuer leurs choix politiques, d'assumer leur responsabilité respective en connaissance de cause. De ce point de vue, on peut affirmer que c'est précisément parce que les médias constituent dans nos sociétés démocratiques, le lieu privilégié de formulation de la parole collective, qu'ils sont confrontés d'emblée à des rapports de force inégaux entre paroles de pouvoir et paroles de contre-pouvoir.

Il reste que s'arrêter à la seule vision idéalisée d'une presse veillant au bon fonctionnement démocratique, reviendrait à valider la notion d'objectivité dont la profession elle-même s'accorde à reconnaître qu'elle n'existe pas. Cela reviendrait à demander aux journalistes, instruments de cette "objectivité", de toujours se placer au-delà de leurs propres perceptions du monde. Cela reviendrait à oublier que l'information se "construit" c'est-à-dire qu'entre le fait et sa relation existent une série d'opérations (de choix des sujets, de mise en forme, de traitement) qui pour naturelles qu'elles soient n'en constituent pas moins un prisme plus ou moins déformant en fonction de la rigueur et de l'indépendance avec laquelle elles sont menées1.

C'est donc aussi parce que les médias assument cette fonction de relais et de diffusion de l'information, celle par laquelle sont ou ne sont pas exposées certaines problématiques, sont dites ou ne sont pas dites les autres institutions (politique, économique, sociale, culturelle), qu'ils deviennent l'enjeu d'une lutte pour le contrôle de leur production. Autrement dit, c'est parce que le champ journalistique assure la production de biens symboliques et façonne les représentations qui influencent en retour le fonctionnement des autres champs (politique, économique, social ou culturel) qu'il est lui-même soumis à de fortes contraintes externes qui réduisent de fait ses prétentions à l'autonomie.

Une entreprise comme les autres…
A ces contraintes résiduelles inhérentes à la fonction intermédiaire occupée par les médias, viendront à partir des années 80 s'en ajouter d'autres qui modifieront profondément le paysage médiatique, son fonctionnement et son éthique. L'arrivée de grands groupes financiers ou industriels sur le marché de l'audiovisuel ; la privatisation d'une chaîne publique en France ; la création et le développement de chaînes privées en Europe mais aussi le recours à l'audimat pour mesurer l'audience et fixer les tarifs des spots publicitaires vont accentuer les pressions économiques sur le paysage audiovisuel d'abord, sur l'ensemble des médias ensuite. Avec l'audimat, le lien est rapidement fait entre l'audience des émissions et les ressources qui leur sont consacrées. Les programmes et dans la foulée les journaux, ont un coût qu'il s'agit de rentabiliser en maximisant l'audience, en collant au plus près des attentes présumées du public. Et l'ingérence des annonceurs dans la conception même des programmes, voire des lignes rédactionnelles des journaux télévisés, qui ne sont après tout que des produits devant servir la valorisation des leurs, sont de plus en plus fréquentes. La télévision devient rapidement le média dominant du champ journalistique. Par les audiences qu'elle génère, sa capacité de diffusion immédiate et élargie, son pouvoir d'influence mais aussi par les flux financiers qu'elle draine au détriment des journaux, la télévision renverse le rapport de force face à la presse de référence. Jusque là Le Monde en France, et dans une moindre mesure Le Soir en Belgique, incarnaient un journalisme sans concession, à l'abri des pressions politiques et pouvaient à ce titre imposer ou à tout le moins rendre enviables leurs critères de qualité et leurs codes éthiques. Dorénavant, l'influence se fait dans l'autre sens.

Une marchandise (presque) comme les autres
Quelques années plus tard, ce sont les titres de presse qui font l'objet des assauts des groupes financiers et industriels2. La concentration économique s'accentue, la pression économique s'accroît et la concurrence entre les titres s'installe. Dans le même temps, les chiffres de vente des journaux ne cessent de reculer. La première des conséquences de ces transformations successives est la marchandisation de l'information dans son ensemble. Bien sûr, l'objectif de ces nouveaux propriétaires est la rentabilité maximum et immédiate du produit ; c'est-à-dire qu'il soit fabriqué pour un marché de masse, le plus rapidement possible et en immobilisant le moins de compétences et de salariés qu'il n'en est nécessaire. Mais ce n'est pas le seul car au-delà de la rentabilité immédiate générée par un organe de presse, l'intérêt réside aussi dans l'utilisation de son pouvoir symbolique. Autrement dit, il s'agit de mettre ce vecteur de diffusion au service d'une stratégie économique plus globale3.

Le règne de la communication
En 1999, Ignacio Ramonet analysait les changements structurels subis par les médias. " Trois sphères, disait-il, sont en train de fusionner : la sphère de l'information, celle de la communication (le discours publicitaire, la propagande, le marketing, les relations publiques…), et celle de la culture de masse, c'est-à-dire une culture soumise par définition aux lois du marché, et qui se soumet à la sélection du marché. Plus précisément, l'une de ces sphères, celle de la communication, absorbe les deux autres. (…). De plus en plus, un discours publicitaire et un titre de journal sont imaginés sur le même principe : accrocher, prendre des licences parfois importantes par rapport au contenu. L'effet de communication compte plus que l'effet d'information. Ce qui compte c'est d'avoir un contact qu'il soit visuel ou sémantique, etc. ? avec celui qui lit." 4 En opposition avec une information rigoureuse, exigeante qui suppose du temps, des compétences et les moyens de son indépendance, il distinguait trois objectifs recherchés par cette nouvelle information communicationnelle : la simplicité, la rapidité, la distraction. Trois "qualités " propres à la culture de masse et au marketing qui ont peu à peu investis les médias d'informations, même les plus sérieux. Mais les schémas de la communication et de la culture de masse ne se limitent pas à tout réduire, à tout simplifier jusqu'à l'outrance. Dans le même temps, ces schémas inondent, asphyxient ceux qui les consomment par la surabondance et la vitesse qui est celle de l'immédiateté. La relation informationnelle précédente, nous dit encore I. Ramonet, était triangulaire entre l'événement, le médiateur et le citoyen. Aujourd'hui, il n'y a plus que l'événement et le consommateur. Entre les deux, une caméra ou un micro suffisent. Le journaliste est devenu un excédent et l'information réduite à une transmission. Les médias contemporains pensent faire de l'information quand ils donnent à celui qui l'absorbe l'illusion d'assister à l'événement, que voir signifie forcément comprendre, et qu'y être, même par écran interposé, suffit pour savoir.

Et aujourd'hui ?
La situation s'est encore un peu plus dégradée. L'apparition de journaux gratuits a accentué la concurrence dans la presse écrite et le développement d'Internet et des médias électroniques a encore accéléré la rotation des nouvelles qui pose sans cesse aux journalistes de nouvelles exigences de rapidité, de concision et de brièveté. Ces exigences ne sont évidemment pas sans conséquences sur les formes et les contenus. Les journaux se sont tous, sans exception, résignés aux formats tabloïd et les articles se sont vus réduits en conséquence. Quant aux contenus, on pourrait dire, si l'on ne crai-gnait d'être trop lapidaire, qu'à une information qui se permet la complexité correspond une pensée et une argumentation riche parce que complexe et qu'à l'inverse une information sommaire ne peut déboucher que sur une pensée forcément diminuée. C'est aussi, pour rappel, parce que les médias ont la fonction de dire les autres institutions (politique, économique, sociale ou culturelle), que les transformations qu'ils subissent ont des effets non seulement sur le discours journalistique lui-même mais aussi sur les univers dont ils rendent compte. Symptomatiquement, le discours de ses institutions, par mimétisme, par souci de lisibilité ou par volonté de s'adapter au rythme, à la temporalité ou à l'esprit du temps, est contraint à se réduire lui aussi et la communication prend désormais le pas, elle se traduit par de petites phrases ou des slogans sommaires. Pascal Durant résume ainsi cet état de fait : " l'accélération et la segmentation du rythme journalistique, tel qu'il est définit par les contraintes journalistiques, est favorable au stéréotype, au cliché, à la pensée conforme, et dévaforable à la pensée complexe et à fortiori hétérodoxe."5 La structure du champ journalistique, poursuit-il, exerce sur l'expression de la parole collective, une triple contrainte, qui est de fait une triple censure : contrainte propre à l'événementialité comme catégorie discriminante, qui évacue de la représentation et de la relation toute donnée du monde échappant à l'événementiel au profit d'une sur-représentation saturante de tout ce qui, au contraire, en relève ou s'y adapte ; contrainte formelle de formatage médiatique (faire bref et rapide pour répondre aux attentes des médias) ; contrainte sémantique, portant à la simplification, au stéréotype, et à la redondance, c'est-à-dire à la conformité avec l'ordre de ce qui, à force d'être répété dans le discours social, prend de facto le statut d'une vérité reçue.

De la politique sans le dire
Sous couvert d'un rejet presque effarouché des idéologies (ce mot, comme tant d'autres, est lui-même devenu politiquement incorrect), le discours véhiculé par les médias forge peu à peu une apparente unanimité sociétale et ce faisant prêche, sans le vouloir, pour la soumission à un ordre de plus en plus établi. Ce discours se con-struit d'évidences qu'il voudrait tellement indiscutables (des réformes seront nécessaires, des efforts voire des sacrifices devront être consentis) qu'il s'exonère lui-même de l'argumentation et surtout de l'analyse des causes ou des alternatives. Il suffit pour s'en convaincre d'entendre ici et là les éditoriaux et les analyses mesurées mais toujours lucides qui rendent compte de la crise financière grecque ou des nécessaires réformes des retraites. Mais quel est donc cet ordre qui, à force de récurrence semble relever de l'état de Nature. C'est, nous dit encore Pascal Durand, "le sens économique qui domine doublement le champ politique et journalistique par l'obligation qu'il prescrit de façon si banale désormais, de penser le monde, les décisions politiques, les choix de sociétés en termes avant tout économiques"6. "Ce qui est donc bien à craindre, c'est la soumission de l'ensemble de la presse à une opinion si commune qu'elle se fait oublier comme opinion."7. Alors bien sûr, des résistances existent, tout comme les journalistes soucieux de leur indépendance et respectueux d'un cadre professionnel éthique. Mais les pressions sont importantes et les moyens de s'y soustraire souvent inversement proportionnels. Et le recours à la déontologie n'est pas toujours efficace pour enrayer un processus qui s'installe insensiblement, qui se diffuse plus par contagion que par manque de scrupules. Tout comme il serait injuste autant qu'inopérant de faire porter la responsabilité à une profession qui dans la plupart des cas subit elle-même l'effet des glissements qui surviennent.

Des solutions envisageables ?
Au nombre de celles-ci, Pascal Durand cite l'organisation collective des journalistes au sein des rédactions ; des mesures politiques (notamment par la constitution d'un Conseil supérieur des médias) ayant pour double objectif d'empêcher les mouvements monopolistiques et de garantir le pluralisme du secteur ; le développement de médias alternatifs ; la formation des aspirants journalistes à la réflexivité critique permanente seul moyen fiable de limiter les automatismes qui insidieusement permettent à la pensée dominante de se reproduire ; enfin, parce que le temps accéléré génère les clichés, les stéréotypes, il suggère une reconquête du temps médiatique, c'est-à-dire un aménagement de la temporalité, des cadences, des conditions dans lesquelles l'information est produite et diffusée.

A ces solutions, et sachant que toute parole est située, il nous semble opportun d'en ajouter d'autres. Les missions d'information critique et de mobilisation de la parole collective relèvent également des missions d'éducation permanente qui sont les nôtres. Le développement des médias alternatifs, pourrait donc être porté de manière pertinente par les organisations qui rencontrent ces missions. Les relations privilégiées qu'elles entretiennent avec le terrain ; le travail d'éclairage des réalités souvent occultées ou négligées ; les incitants à la lecture critique de l'environnement et à la mobilisation des acteurs sociaux et le travail de mise en réseau et de valorisation des initiatives sont dans cette perspective des atouts qu'il conviendrait de cultiver. A l'heure qu'il est, nous avons encore, à notre mesure bien sûr, les moyens de cette temporalité plus longue qui permet de répondre à ces missions. Il nous appartient d'être vigilant afin de préserver ces moyens face à une marchandisation qui par ailleurs nous menace aussi.

 

 

1. Du reste - nous dit Pascal Durand, en référence à Pierre Bourdieu - “ toute expression, écrite ou orale, parce qu'elle est le fait d'un agent appartenant à un univers social donné, est modelée par la structure de ce champ, façonnée par les formes autant que par les contenus, qu'il impose au discours. Etre journaliste, c'est avoir intériorisé comme une seconde nature, un certain nombre de normes d'écriture mais aussi de comportements et, en amont, une certaine vision du monde, c'est-à-dire un certain nombre de catégories d'entendement, d'appréciation, et de perception du monde. Au plus général, ces catégories porteront à une conception purement événementielle du monde, c'est-à-dire à n'en retenir que ce qui est susceptible d'être événementialisé et de passer au crible des genres et rubriques journalistiques. Par conséquent, la vision journalistique - comme toute vision- est d'office censurante et autocensurée en ce qu'elle exclut autant qu'elle retient et en ce qu'elle est d'autant plus portée, en ce qui la concerne, à retenir tel fait ou telle manifestation que ceux-ci répondent ou se prêtent au moule de l'événementiel, forme neutre de ce qui, à un autre degré, constitue ce qu'il est convenu d'appeler le sensationnel “
Pascal Durand , “ Censure et sens commun professionnel “ in Médias et censure. Figures de l'orthodoxie. Edition de l'Université de Liège, 2004.
2. (En France), “ le groupe Socpresse, qui édite quelque 70 titres dont Le Figaro, L'Express, L'Expansion et des dizaines de journaux régionaux, a lui-même été acquis par un fabricant d'armes, M. Serge Dassault. Et l'on sait qu'un autre industriel de l'armement, M. Arnaud Lagardère, possède déjà le groupe Hachette (1), qui détient quelque 47 magazines (dont Elle, Parents, Première) et des quotidiens comme La Provence, Nice-Matin ou Corse-Presse.
Hachette Filipacchi Médias, filiale de Lagardère Media, est (aussi) le premier éditeur de presse magazine au monde, avec 245 titres publiés dans 36 pays. Cf. le site : www.observatoire-medias.info. Au sein du groupe Le Monde SA - actionnaire principal (51 %) du Monde diplomatique SA -, le groupe Lagardère est actionnaire (10 %) de Midi libre et du Monde interactif. “ Source : I. Ramonet, Médias en crise, Le Monde diplomatique, Janvier 2005.
3. Ainsi, à ses conseillés qui trouvaient le prix fixé pour TF1 trop élevé et lui conseillait de laisser tomber, Bouygues a répondu “ C'est offert. C'est très bon marché, j'achète. Ce n'est pas une télé que j'achète, c'est un instrument d'influence “. Pierre Péan, Fayard, 1997. Cité par I. Ramonet, Médias en crise, Le Monde diplomatique, Janvier 2005.
Dans le même ordre d'idée, en 2004, Marcel Dassault, lors du rachat du Figaro exprimait ses motivations en ces termes “ Un journal permet de faire passer un certain nombre d'idées saines, c'est-à-dire les idées qui font que ça marche. Par exemple les idées de gauche sont des idées pas saines. Faut pas travailler, il faut gagner beaucoup d'argent, faut partir en vacances. (…) Aujourd'hui nous sommes en train de crever à cause des idées de gauche qui continuent. Les idées pas saines, c'est les idées qui trompent le monde. La vérité c'est la vie ; la vie, c'est ce qui marche. Aujourd'hui quand on pousse les gens à ne pas travailler, on est dans l'erreur, quand on parle des acquis sociaux…non ! Y a pas d'acquis sociaux ! Cité par P.DURAND “La censure invisible”
4. Source : http://www.acrimed.org/article189.html
5. Pascal Durand , “ Censure et sens commun professionnel “ in Médias et censure. Figures de l'orthodoxie. Edition de l'Université de Liège, 2004. pg 13
6. Pascal Durand, La censure invisible, Editions Actes Sud, 2006, pg 37
7. Idem pg 52