C'est une forme de domination. Elle vise à empêcher la prise de parole. Ou elle utilise la liberté d'expression pour faire le contraire de ce à quoi elle doit servir. Elle est brutale ou diffuse, simple ou complexe. Elle a des contre-pouvoirs qui seront d'autant plus efficaces qu'ils s'articuleront, selon Jean Blairon1, autour de réseaux réels.

Jean Blairon : " La censure est une forme de domination. Pour la définir, je repartirais de Luc Boltanski qui distingue la domination simple de la domination complexe. La domination simple, c'est la répression directe et, plus largement, tout ce qui empêche la prise de parole. On pourrait penser qu'elle n'existe plus chez nous mais, lorsque l'on lit Noam Chomsky, on est abasourdi de la façon dont elle s'exerce encore en s'appuyant sur l'absence de parole. Il faut regarder et comparer la couverture médiatique de l'assassinat du prêtre polonais Jerzy Popieluszko et celui de l'archevêque de San Salvador Oscar Arnulfo Romero. D'un côté, il y a un prêtre assas-siné par un pouvoir communiste honni aux USA. La couverture de son assassinat et du jugement des coupables a été sans précédent dans les annales médiatiques. De l'autre, une victime d'une dictature mise en place et soutenue par l'Amérique. Le suivi de ce crime a été négligeable dans la presse, dans un rapport de 1 à 10 selon l'étude de Chomsky. Ce que le chercheur pointe du doigt, ce sont les médias assujettis à l'idéologie dominante qui participent de manière (pro)active à la fabrication de l'opinion publique. De l'autre côté, il y a la censure complexe, diffuse, que Bernard Noël traduit par un néo-logisme : " sensure " 1. Avec la sensure, on se trouve en face d'une censure qui s'exerce par la privation de sens. Elle traduit une domination sans contrainte, qui passe par des abus de langages. On parle de disparitions et non pas d'assassinats. On castre mentalement les individus, en proposant comme s'enorgueillissait le directeur de TF1, du temps de cerveau disponible ".

Censure complexe
Jean Blairon : " Virer Michel Polac après qu'il ait consacré son émission " Droit de réponse " au nouveau propriétaire de TF1, le groupe Bouygues, c'est de la censure simple. Certains débats organisés à la télévision relèvent pour moi de la censure complexe. On y invite tellement de gens, avec un temps de parole tellement réduit, qu'ils ne peuvent rien signifier. Je m'intéresse à l'aide à la jeunesse. Que peut-on retirer d'un débat de 10 personnes sur la délinquance dans la jeunesse ? Cela ne peut que renforcer le poujadisme ambiant : les jeunes sont des délinquants, etc. Il y a pour moi, dans la tendance systématique à mettre sur un plateau toutes les tendances, une neutralisation exercée au nom de la liberté d'expression. Il y a l'apparente place laissée aux auditeurs dont l'avis est toujours circonscrit aux réactions d'opinion. On les réduit à des sondages qui ne veulent rien dire ". Cela pose d'ailleurs la question de participer ou pas à ce genre de " manifestation ". Ne pas y aller, c'est manquer une occasion de présenter une pensée progressiste. Y aller, c'est risquer que cette idée soit " sensurée " dans un contexte qui ne laisse aucune chance à la pensée. "

Répondez à la question
Jean Blairon : " Je prendrai un autre exemple avec
l'émission " Répondez à la question " de la RTBF. D'abord le titre de l'émission postule que les sujets de l'émission, les hommes politiques, n'y répondent pas. C'est quand même étonnant, par rapport au champ politique, d'imaginer qu'on ne répond pas aux questions posées. En second lieu, on ne leur laisse de toute façon pas le temps de répondre. Troisième étonnement : un média prétend qu'il va obliger ses invités à répondre à des questions : c'est un peu prétentieux, non ? Le média télévisuel a de plus en plus la prétention d'être le lieu où les choses se font, où la réalité se constitue. Il faudrait un peu de modestie : ce n'est jamais qu'un point de vue sur un point de vue. "

Sans commentaires
Jean Blairon : " Quatrième étonnement : comme personne n'arrive à répondre aux questions, cela donne aux téléspectateurs une image du politique pourri, menteur et fourbe. Or le champ politique fonctionne sur d'autres règles que la transparence. Cela ne veut pas dire que les hommes politiques mentent, mais qu'ils font un travail de traduction. Avant qu'on arrive à cette traduction, c'est à dire au compromis, en présenter les prémisses, c'est tuer l'initiative. Lorsque l'on invite le premier ministre et que tout le monde sait qu'à ce moment, c'est Jean-Luc Dehaene qui est chargé de chercher une solution pour BHV, pourquoi encore cuisiner Leterme sur ce sujet ? Il a dû limiter sa réponse à plusieurs reprises par des "no comments ". Le lendemain, on a dit de Leterme qu'il était le premier ministre "no comment ". On touche au poujadisme le plus abject ! La censure complexe apparaît également dans les contraintes qu'épingle Bourdieu dans le traitement de l'information. Il faut aller vite, être bref et niveler l'information par le bas. Il faut parler simple, ce qui revient à dire qu'on demande de ne rien exprimer comme idée. J'ai été contacté il y a une vingtaine d'années par la RTBF pour des interventions sur la littérature à destination du monde scolaire. A ce moment, il n'apparaissait pas comme incongru d'évoquer des pensées de théoriciens du roman tels que Alain Robbe-Grillet ou Jean Ricardou. Quelques années plus tard, on m'a demandé d'aborder la " sociologie de la littérature " mais le mandat était explicitement de le faire sans référence théorique à la sociologie. Le basculement est terrible : on ne peut plus prendre le temps de présenter et d'expliquer des concepts, d'analyser. C'est significatif de la pente qui se profile : on peut parler de tout mais d'une manière qui confine au mépris et au ravalement de la pensée. Il y a aussi la dérive des structures. A partir du moment où l'on finance en partie la télévision publique par la publicité, on aboutit à un certain nombre d'émissions qui sont partiellement construites et rythmées en fonction de ces espaces vendus. "

Quels contre-pouvoirs ? Comment lutter contre la censure complexe ?
Jean Blairon : " En premier lieu, il faut savoir prendre du temps, de l'espace, ne pas hésiter à déployer un argument. Mais cela n'est faisable qu'en connexion à une pratique de réseau réel. Qu'est-ce qui fait que l'on va lire un article de plusieurs pages ? Parce que l'on se situe dans un réseau d'adhésion -ou d'opposition- aux idées présentées et débattues. On trouve ces espaces de pratiques de réseau réel dans de nombreux champs, comme celui de l'éducation permanente. Leur rôle est de fournir une marche entre un rien et un Chomsky. De présenter ses idées, d'ouvrir l'accès à son raisonnement pour donner envie aux gens de prendre un jour le temps de découvrir son œuvre plus en profondeur. Pour Paul Virilio, la lecture est un des points de résistance majeure, qu'il est très important de ne pas perdre. "

Ecart technique
Il y a en second lieu le formatage du champ. C'est une vraie question. Faut-il aller jusque dans les écarts techniques pour montrer -et dénoncer- le caractère formaté des médias d'aujourd'hui ? On parle de presse alternative, de télévisions locales mais est-ce que ces médias ne sont pas tous obsédés par le côté technique des " grandes " chaînes, au détriment d'une audace qui devrait faire leur différence ? Faut-il absolument s'inscrire dans le formatage du champ, se laisser aspirer par lui, pour être pris au sérieux ? "

D'autres témoins
En troisième lieu, il faut tenter de (re)trouver des témoins qui s'inscrivent dans la réalité de leur terrain et qui ont encore un regard sur le monde. Il faut se mettre à leur service, aller à la rencontre de ces acteurs qui sont évacués des grandes chaînes et de l'espace pu-blic. Ils sont notre seule chance de voir le monde autrement. "

 

Sources et infos
1. Sur Jean Blairon
Jean Blairon est docteur en philosophie et lettres, formateur d'adultes, directeur de l'asbl RTA (Réalisation Téléformation Animation) qui publie le magazine Intermag. Alliant publications scientifiques et traitement journalistique d'une question, Intermag se conçoit également comme un média de critique sociale inspirée par l'analyse institutionnelle.

La fabrication du consentement
Oscar Arnulfo Romero était à l'époque l'une des figures emblématiques de l'opposition à une dictature soutenue par les Etats-Unis. La couverture de son assassinat a été négligeable face au déchaînement des médias lorsque Popieluszko a subi le même sort, victime de la police d'un pouvoir communiste naturellement intolérable aux yeux de la culture dominante en Amérique du Nord. Que le communisme apparaisse au grand jour dans toute sa brutalité était en phase parfaite avec l'idéologie en place aux USA et en Europe de l'Ouest d'où la différence du rapport de force. Noam Chomsky & Edward Herman ont (notamment) analysé cette différence de traitement pour en arriver à la conclusion que des médias dont le postulat démocratique affirme qu'ils sont indépendants " passent le plus clair de leur temps à donner l'image d'un monde tel que les puissants souhaitent que nous nous le représentions, qu'ils sont en position d'imposer la trame des discours, de décider ce que le bon peuple a le droit de voir, d'entendre ou de penser. " Noam Chomsky & Edward Herman : "La couverture accordée à l'assassinat du père Popieluszko constitue une étape majeure en matière de traitement de l'information et de propagande. On ne trouve d'équivalent pour aucune victime dans le monde libre. L'affaire Popieluszko fit dix fois la une du New York Times, et l'intensité de la couverture fut telle qu'aucun lecteur (américain) ne pouvait ignorer qui il était, qu'il avait été assassiné, et que c'était dans un pays communiste qu'on avait perpétré ce crime sordide. Inversement, le public ne vit jamais paraître les noms du père supérieur des Franciscains du Guatemala, Augusto Ramirez Monasterio, assassiné en novembre 1983, ni du père Miguel Angel Montufat, prêtre guatémaltèque qui disparut le mois même où fut assassiné Popieluszko, ni ceux de dizaines d'ecclésiastiques qui furent tués ces années-là dans différentes régions d'Amérique latine et qui bénéficièrent pour certains d'une couverture médiatique conséquente dans les pays mêmes où on les avait tués "

Source : Edward Herman, & Noam Chomsky La fabrication du consentement, Contre-Feux Agone, 2008

 

La sensure
" La censure bâillonne. Elle réduit au silence. Mais elle ne violente pas la langue. Seul l'abus de langage la violente en la dénaturant. Le pouvoir bourgeois fonde son libéralisme sur l'absence de censure, mais il a constamment recours à l'abus de langage. Sa tolérance est le masque d'une violence autrement oppressive et efficace. L'abus de langage a un double effet : il sauve l'apparence, et même en renforce le paraître, et il déplace si bien le lieu de la censure qu'on ne l'aperçoit plus. Autrement dit, par l'abus de langage, le pouvoir bourgeois se fait passer pour ce qu'il n'est pas : un pouvoir non contraignant, un pouvoir " humain ", et son discours officiel, qui étalonne la valeur des mots, les vide en fait de sens - d'où une inflation verbale, qui ruine la communication à l'intérieur de la collectivité, et par là même la censure. Peut-être, pour exprimer ce second effet, faudrait-il créer le mot SENSURE, qui par rapport à l'autre indiquerait la privation de sens et non la privation de parole. La privation de sens est la forme la plus subtile du lavage de cerveau, car elle s'opère à l'insu de sa victime. Et le culte de l'information raffine encore cette privation en ayant l'air de nous gaver de savoir. Ce processus fait partie de la paupérisation actuelle - une forme de paupérisation elle aussi très subtile puisqu'elle consiste à donner une aisance qu'elle supprime en créant sans cesse des besoins qui maintiennent l'aliénation, mais en lui enlevant son caractère douloureux. "

Bernard Noël dans " l'outrage aux mots " cité par Daniel Durand dans Médias et Censure. Les éditions de l'Université de Liège - 2004, p.13