C'est une expression courante dans le jargon journalistique. Derrière se cache l'ombre de l'autocensure qui pousse les journalistes à anticiper les pressions qui s'exercent parfois pour qu'un texte qui dérange ne soit pas publié ou, en tout cas, pas tel quel. Ces pressions diffuses peuvent venir de différentes sources, comme en témoigne Jacques Gevers, l'une des grandes figures du journalisme de la presse écrite belge.

Jacques Gevers : "L'une des définitions du dictionnaire Robert de la censure est " l'obligation de soumettre un projet de publication pour avoir l'autorisation de la diffuser ". Il s'agit d'une forme de censure directe, comme elle existe dans les pays à régime totalitaire. Cette forme de censure est interdite en Belgique, mais existe encore dans certains pays démocratiques. C'est le cas en situation de guerre. En 91, lors de la guerre du Golfe, les journalistes occidentaux qui couvraient les événements sur place devaient présenter leur texte : ils se trouvaient alors face à la censure militaire. Israël est un pays démocratique où la presse connaît une censure permanente. En dehors de cette censure officielle, rendue obligatoire par la puissance publique, on peut rencontrer chez nous une censure officieuse, beaucoup plus diffuse. Même s'il s'agit d'une rupture de l'ordre normal des choses, même si cela reste l'exception, cela crée des situations difficiles. Je vais parler de ma propre expé-rience journalistique. J'ai travaillé dans deux types de journaux. Des quotidiens régionaux, tout d'abord : La Meuse - La Lanterne, aujourd'hui publiés par le groupe Sud Presse. Puis j'ai rejoint le Vif/L'Express, un hebdomadaire dont l'audience s'étend à toute la Communauté française de Belgique. Je peux en conclure, et c'est très net, que plus un média est petit, et plus il est exposé au risque de censure. Autrement dit, plus un organe est petit, plus il est fra-gile. Ceci pour une raison assez simple : le pouvoir dans ce média ne rencontre pas, en son sein même, beaucoup de contre-pouvoirs. "

Contre-pouvoirs
Jacques Gevers : " Qu'est-ce qu'un contre-pouvoir dans un média ? Ce sont des journalistes organisés et suffisamment conscientisés à la déontologie. Je donne un exemple : si j'avais voulu contraindre un journaliste de la rédaction du Vif à parler en bien de quelqu'un ou de quelque chose, ou à ne pas en parler, j'aurais déclenché immédiatement une réunion de la société des journalistes, dont les représentants m'auraient dit : " Arrête, tu es en train de nous empêcher de faire notre travail. En bref, j'aurais rencontré un contre-pouvoir organisé, intelligent et conscientisé qui m'aurait fait barrage. Je trouve cela d'autant plus salutaire que je suis moi-même, historiquement, le premier président de la société des journalistes. Dans les médias plus petits, on ne dispose pas de ce type de contre-pouvoir. Alors, il y a des dérives possibles du genre : "Au nom de l'intérêt supérieur du journal, de notre région, on ne va tout de même pas critiquer notre industrie ou nos pouvoirs locaux. Pouvoirs locaux dont, par définition, la presse régionale est proche. On est intime, on mange à la table des ministres, du bourgmestre et des échevins, on blague. Il y a une complicité qui se crée. Les
hommes politiques locaux ou régionaux aiment faire plaisir aux journalistes. Ils leur donnent des informations exclusives, mais dans une optique de donnant-donnant. En contre-partie, on ne va tout de même pas crier au loup avec les autres lorsque commencent des critiques. On ne corrompt pas dans le sens où l'on ne donne pas de l'argent, mais on entretient les bonnes relations. Si on organise une mission commerciale au Mexique ou au Guatemala, on va inviter les journalistes nationaux spécialistes des matières concernées, mais aussi le journaliste régional du coin, qui fera un bon article, avec photo, que vont pouvoir lire les gens de ma région, mes électeurs. Et puis, entre deux rendez vous officiels, on pourra se détendre au bar et faire mieux connaissance. Cela favorise la détente, l'amitié. On se tutoie. Comment dire du mal d'un ministre populaire, sympathique, qu'en plus on tutoie ? Cela devient difficile… "

Pression des annonceurs
Jacques Gévers : " Il y a aussi une grande fragilité des médias au pouvoir économique, c'est-à-dire aux annonceurs. Ici aussi, j'ai constaté une différence considérable entre les journaux régionaux et le Vif. Lorsque je travaillais à la Meuse - La Lanterne, j'étais journaliste politique, économique et social au sens très large. Je couvrais la thématique de l'énergie durant les soubresauts du choc pétrolier de 1978-79. Dans un de mes papiers, j'évoque un jour la position ambigüe des sociétés du monde pétrolier, et en particulier, de l'une d'entre elles, Shell. En substance, je constatais que le secteur pétrolier n'avait pas intérêt à ce que l'industrie automobile réduise trop la consommation des voitures grâce à des moteurs plus sobres. Pour écrire mon article, je me base sur différentes publications de qualité, y compris certaines publiées par le secteur automobile et pétrolier. Un soir vers 18 heures, je reçois un coup de fil d'un cadre important du journal, qui me donne la leçon " Avons-nous vraiment intérêt à vexer des annonceurs comme Shell ou Esso qui sont de très bons clients, je répète, de très bons clients. " Cela me rend furieux. Je dis que je ne suis pas d'accord. Il me dit que c'est très imprudent, que nous sommes en crise. Bref, il me fait la morale, en m'expliquant qu'il fallait être très prudent. Finalement, il a dû passer beaucoup de temps à saupoudrer l'article de fioritures poisseuses afin d'édulcorer la teneur de mes propos et de dorer la pilule aux annonceurs afin qu'ils ne se vexent pas, croyait-il. Quand je suis passé au Vif, cela aurait été inimaginable : personne ne posait la question de savoir si ce qu'il écrivait aller froisser un annonceur. "

Incitation à l'autocensure
Jacques Gévers : " En revanche, la crainte du cadre de la Meuse - La Lanterne n'était pas forcément dénuée de tout fondement. Un exemple -rarissime- au Vif. Notre journaliste spécialisé en environnement consacre un article au Parc Paradisio. En substance, il écrit que le Parc, c'est très bien, mais que considérer Paradisio comme un exemple unique de gestion des animaux, organisé de manière totalement respectueuse de l'environnement, c'est un peu exagéré. La réaction à cette petite critique du directeur du Parc de l'époque a été fulgurante. Il a envoyé un courrier à l'administrateur-
délégué de Roularta en écrivant en substance : " Cher Monsieur l'administrateur délégué, nous avons l'habitude de placer de la publicité dans le supplément Week-end du Vif. Mais j'apprends par votre journaliste Philippe Lamotte -et il le cite nommément dans son courrier- que le Parc Paradisio ne serait en vérité pas le paradis de l'environnement des animaux que nous décrivons. Dès lors, je m'en voudrais de vous obliger à accepter dans votre journal de la publicité pour une société aussi discutable que la nôtre. " Autrement dit : faites en sorte que ce type d'article ne paraisse plus, ou renoncez à notre manne publicitaire. La réaction a été assez saine. L'administrateur-délégué n'a pas perdu son temps à répondre à la lettre. Il l'a transmise au directeur du Vif, qui me l'a fait suivre en tant que rédacteur en chef. J'ai signalé la chose au journaliste en lui disant de ne pas en tenir compte. Pas pour l'inciter à la prudence, mais parce que je trouve important qu'il connaisse la position de sa propre hiérarchie par rapport à un comportement de ce type. Je donnerai un autre exemple significatif. Il s'agit de la Sabena. Le directeur de l'époque n'aimait pas nos articles, car ils s'alimentaient notamment auprès de l'association des pilotes de ligne, souvent critique envers la société, et il aurait préféré que l'information vienne principalement de la direction. A plusieurs reprises, la Sabena envoie son porte-parole qui nous suggère de choisir un autre journaliste pour couvrir cette matière, au risque d'amener l'entreprise à prendre une décision qui ne nous serait pas favorable. C'est ce qui s'est passé : la Sabena a cessé, comme elle le faisait auparavant chaque semaine, d'acheter le Vif en plusieurs centaines d'exemplaires pour les présenter dans ses avions. Il s'agissait d'un sérieux manque à gagner, qui a duré deux ou trois ans. C'était quelque chose de très violent, car la Sabena était à l'époque une société anonyme de droit public. Elle appartenait encore à l'Etat pour plus de la moitié du capital. On le voit et même si ce n'est pas du tout le cas de la majorité, on ne peut pas dire que les annonceurs n'essaient jamais de faire du chantage. Il ne s'agit pas de censure au sens classique du terme, mais de quelque chose de diffus, qui veut pousser les médias à une prudente " réserve ", pour parler de manière euphémique de l'autocensure. "

Du côté des actionnaires
Jacques Gévers : " Une autre source de pression peut venir du propriétaire du journal, c'est-à-dire des actionnaires majoritaires qui n'aiment pas qu'on critique leurs amis, leur famille, leurs proches ou leurs clients importants. J'ai connu un cas, avec l'enlèvement d'un petit garçon dans la famille De Clercq, propriétaire du groupe textile Beaulieu. Celui-ci était à l'époque dans le collimateur de la justice, et il était impossible d'aborder l'enlèvement sans évoquer la chose. L'éditeur responsable a eu cette position : " Oui, on peut en parler, mais il faut être très prudent et ne pas être à la pointe des critiques adressées au groupe Beaulieu. Un autre exemple concerne l'Express, alors propriété du Groupe Dassault, avec à sa tête Serge Dassault, grand industriel de l'aviation civile et militaire. C'était au moment de la publication, par un journal danois, des caricatures de Mahomet. Le directeur de rédaction de l'Express décide de les publier. L'apprenant, Serge Dassault lui demande d'y renoncer, pour ne pas froisser ses clients saoudiens. En l'occurrence, il sera trop tard, car les rotatives tournent déjà, et les caricatures seront publiées. Mais on se trouve bien là devant une tentative de censure par le propriétaire du journal lui-même. "

Ça ne passera pas !
Jacques Gévers : " Ai-je moi-même eu des problèmes de censure ? Oui, une fois et cela s'est une fois de plus résolu. Nous sommes en avril 1990 et le Roi Baudouin décide de ne pas signer la proposition de loi dépénalisant partiellement l'IVG. Je décide de faire un éditorial sur le sujet. J'écris dans celui-ci que le Roi vient de commettre une faute politique majeure. J'explique que c'est une faute politique majeure, car il ne peut pas s'attribuer des pouvoirs qu'il n'a pas. Il est obligé de signer dès lors que la proposition a été adoptée par le Parlement. Je dis encore que le fait de refuser de signer cette proposition est une faute politique majeure car ce geste va considérablement affaiblir la monarchie et qu'affaiblir la monarchie, c'est augmenter le risque de séparatisme. L'éditeur responsable cale sur le texte, considère qu'on ne peut pas écrire que le Roi commet une erreur politique. Je refuse de changer mon texte et mets ma démission en balance. A ce moment, je ne suis rédacteur en chef que depuis 4 mois ! L'éditeur en réfère à l'administrateur-délégué, qui rejoint l'avis de l'éditeur. Mais à l'époque, le Vif appartient encore, à 50%, à L'Express et le dernier mot en matière rédactionnelle appartient à son directeur de rédaction, qui va trancher en ma faveur en décidant que mon édito paraîtra tel quel. "

Situations de rupture
Jacques Gévers : " Pressions politiques, économiques ou en provenance des actionnaires : il y a, on le voit, des situations précises de censure diffuse, mais je ne parle ici que de situations de rupture de l'ordre habituel des choses. C'est arrivé 12 ou 15 fois en 30 ans de carrière. Elle a été également marquée par la pression toute particulière des lobbies pro-israéliens. J'avais, en tant que rédacteur en chef et directeur de rédaction du Vif une position assez critique : celle de constater que l'Etat hébreu viole en permanence le droit international dans son conflit avec les Palestiniens. Mes articles m'ont valu des centaines d'interventions de la part de l'Ambassade d'Israël mais, surtout, de Juifs de la diaspora belge, d'associations et de groupes organisés, sous les formes de mail, de lettres et de coups de téléphone. J'en suis arrivé ici à la constatation, aujourd'hui avérée et reconnue par les praticiens unanimes de cette matière, que tout journaliste qui critique la politique d'Israël s'expose au risque d'être qualifié d'antisémite. J'y vois une dérive du langage extrêmement dangereuse, car elle banalise complètement le terme ''antisémitisme'', en tant qu'il désigne le comportement inacceptable de la haine des Juifs."

 

Sources et Infos
Jacques Gevers, aujourd'hui journaliste indépendant, est licencié en droit et diplômé de l'Institut d'étude des pays en voie de développement de l'UCL. Après avoir exercé les fonctions d'avocat au bar-
reau de Bruxelles, il a enseigné le droit, l'économie politique et les finances publiques au Centre de formation administrative d'Oran, en Algérie. Jacques Gevers a commencé sa carrière comme journaliste politique, économique et social aux quotidiens La Meuse - La Lanterne (aujourd'hui, groupe Sud Presse), puis il est entré en 1986 au Vif/L'express, dont il est devenu le rédacteur en chef puis le directeur de la rédaction, de 1989 à 2005. En 2007, la rupture est consommée entre ses conceptions journalistiques et les intentions de la nouvelle direction. Dans la revue " La Matière & l'esprit " (numéro 12-13 novembre 2008 - Avril 2009), Jacques Gevers trace, dans une écriture vivante, directe et incisive, le récit de "la vie d'un hedbo " et de la " mort d'un projet ".

Emotocratie : émotion, médias et pouvoir
Numéro 12-13 - Novembre 2008- avril 2009. Emotocratie : émotion, médias et pouvoir. Jean-Jacques Jespers (Histoire d'un mot) - Gilbert Boss (Emotions et démocratie) - Jean-Jacques Jespers (Médias, émotion et pouvoir) - François Jost (Pragmatique des émotions télévisuelles) - Jacques Gevers (Le Vif/L'Express : vie d'un hebdo, mort d'un projet) - Jean-Pierre Cléro (Réflexion sur une émocratie à la française) - Roland Breeur (Furies et émotions) - Chris Paulis (Emotocratie)