Internet est, à l'évidence, un espace de liberté d'expression. Les pouvoirs totalitaires en sont conscients, qui tentent d'en prendre le contrôle. Mais, en même temps que des voix s'élèvent, avec raison, pour défendre ce lieu de liberté d'expression, d'autres comme Paul Virilio, pointent du doigt la " propagande du progrès ". Pour le philosophe, la vitesse est plus importante que le passage de la censure et l'immédiateté est le contraire de l'information.

Le 12 mars 2010, Reporters sans Frontières a organisé la journée mondiale contre la cyber-censure. Celle-ci est destinée à soutenir un Internet libre et accessible à tous. Lucie Morillon Responsable du Bureau Nouveaux Médias de RSF et Jean-François Julliard, Secrétaire général : " Dans les pays autoritaires, où les médias traditionnels sont sous la coupe du régime, Internet offre un espace unique de discussion et d'échanges d'informations, mais aussi le moteur de la contestation et de la mobilisation. Les nouveaux médias, et en particulier les réseaux sociaux, ont mis à disposition des populations des outils de collaboration qui permettent de remettre en cause l'ordre social. La jeunesse les a pris d'assaut. Facebook est devenu le lieu de ralliement des militants empêchés de descendre dans la rue. Une simple vidéo sur YouTube - Neda en Iran ou la marche safran des moines birmans- peut suffire à exposer au monde entier les abus de gouvernements. "

Soixante pays concernés
" Le temps où Internet et les nouveaux médias constituaient le champ réservé des dissidents et des opposants est révolu. Les dirigeants de certains pays ont été pris de court par cette émergence des nouvelles technologies et l'apparition d'une nouvelle scène de débat public. La prise de conscience a été brutale lorsque les "Révolutions de couleur" sont devenues des "Révolutions Twitter". Il n'est désormais plus question de laisser le contrôle du cyber-espace aux voix discordantes. Censure de contenus politiques ou sociaux grâce aux derniers outils technologiques, arrestations et intimidations de net-citoyens, surveillance omniprésente et fichage destinés à mettre en danger l'anonymat des internautes : les gouvernements répressifs sont passés à l'acte. Une soixantaine de pays ont été concernés en 2009 par une forme de censure du Web, soit deux fois plus que l'année précédente. Le World Wide Web se fait grignoter progressivement par la mise en place d'intranets nationaux, au contenu "validé" par les autorités. UzNet, Chinternet,TurkmenNet, etc. "

Ennemis d'Internet 2010
Comme chaque année, RSF publie sa liste des ennemis d'Internet, où l'on retrouve les principaux pays qui restreignent l'accès de leurs citoyens à Internet : Arabie Saoudite, Birmanie, Corée du Nord, Chine, Cuba, Egypte, Iran, Syrie, Tunisie ou encore Viêt-Nam. " Parmi ces pays, certains décident d'empêcher à tout prix leurs citoyens d'avoir accès à Internet : la Birmanie, la Coree du Nord, Cuba et le Turkmenistan. Autant de pays où les obstacles techniques et financiers sont conjugués avec un contrôle d'Etat et l'existence d'un intranet très limité. Coupure d'Internet ou ralentissement majeur sont monnaie courante en périodes de troubles. L'Arabie saoudite et l'Ouzbékistan optent pour un filtrage massif et incitent leurs internautes à l'autocensure. La Chine, l'Egypte, la Tunisie et le Viet-nâm misent sur une stratégie de développement des infrastructures à des fins économiques mais contrôlent de près le contenu politique et social (les systèmes de filtrage chinois et tunisiens sont de plus en plus sophistiqués) et montrent une profonde intolérance vis-à-vis des voix critiques. La grave crise interne qui traverse l'Iran depuis des mois a pris dans ses filets les net-citoyens et les nouveaux médias, devenus, à leur tour, des ennemis du régime. "

Sous surveillance
A côté des " ennemis d'Internet ", RSF publie une liste de pays placés " sous surveillance ". On y trouve plusieurs démocraties. C'est le cas de l'Australie, en raison de l'implantation prochaine d'un système poussé de filtrage du Net et la Corée du Sud où des lois encadrent les internautes, en remettant en cause leur anonymat et en incitant à l'autocensure. La Turquie et la Russie font leur entrée dans cette liste des pays sous surveillance. En Russie, suite au contrôle exercé par le Kremlin sur la majorité des médias. En Turquie, les sujets tabous tournent principalement autour d'Atatürk, de l'armée, de la question des minorités (kurde et arménienne notamment) et de la dignité de la Nation. A ce titre, plusieurs milliers de sites sont bloqués, dont YouTube.

Révolution 2.0
Reste que la nature même d'Internet rend difficile son contrôle total. " Les révoltes urbaines en Moldavie (avril 2009) et en Iran (depuis juin 2009) ont pour la première fois, explique le blogue de l'équipe solidaire, dans leur traitement médiatique en tout cas, laissé une place presque prépondérante aux nouveaux médias numériques ". A la fois comme source d'information des médias étrangers dans des pays soumis à la censure et comme instruments de mobilisation politique. Twitter s'imposant presque exclusivement, si l'on suit le traitement médiatique de l'époque, comme le symbole de ces révolutions 2.0. "

Ressentir au lieu de réfléchir
Des révolutions au service de la démocratie. Mais la formidable capacité d'outils comme Twitter à traiter l'information en temps réel modifie également en profondeur la façon dont on appréhende l'information. Comme le déclare Clay Shirky " Au fur et à mesure qu'un média devient plus rapide, il devient plus émotionnel. Nous ressentons plus vite que nous ne réfléchissons ". Regis Debray évoque pour sa part la "tyrannie de l'actualité ", qui ferme la porte à toute perspective critique et historique. Le philosophe Paul Virilio va dans le même sens en évoquant la tyrannie de l'instant1. " Il y a une tyrannie aujourd'hui du temps réel, de l'immédiateté, de l'ubiquité, de l'instantanéité. Cette tyrannie commence effectivement à être présente dans ce qu'on appelle la mondialisation. La mondialisation est une mondialisation au niveau du temps, et non pas au niveau de l'espace. Les antipodes sont toujours aux antipodes, les ruptures sociales entre le Nord et le Sud sont toujours là, les climats n'ont pas changé. La mondialisation, c'est le fait d'arriver dans ce point unique, qui est un point absolu, délirant, où il n'y a plus que du présent, de l'immédiateté. "

L'instant contre la démocratie
Et de continuer, dans une interview accordée au Journal du Dimanche2 :"Le progrès est en même temps la pire des catastrophes; le pire et le meilleur sont liés, indissolublement; Twitter n'échappe pas à cette règle. Plus on entre dans l'accélération des phénomènes, plus on brouille les repères. On n'a plus d'affrontement entre la vérité et le mensonge, mais une succession toujours plus rapide d'instants irréfutables : des émotions globales, synchrones, instantanées, à l'échelle du monde entier. Tous les musicologues vous le diront: c'est le rythme qui mène la danse; désormais, le rythme mène l'actualité, et ce rythme est infernal, ou divin: il n'a plus rien d'humain. L'échelle de l'homme et de la démocratie, c'est le temps long: une information arrive, je peux l'assimiler, l'analyser, décider de ce que j'en fais? L'instantanéité, l'immédiateté et l'ubiquité, ce sont des attributs du divin: Dieu est partout et, partout en même temps, et immédiat, incontestable et impensable. Ainsi va l'information instantanée, qui échappe au jugement humain. "

Planète Internet
Paul Virilio : " On célèbre la planète Internet, ces informations qui franchissent les censures. C'est ce que j'appelle la "propagande du progrès". En réalité, la vitesse est plus importante que le passage de la censure. L'immédiateté est le contraire de l'information. Prenez l'Iran. Au moment où l'empathie devenait réelle, Michael Jackson est mort, et c'était fini. On a célébré le dieu mort du show-biz, universellement et instantanément, et l'Iran a été chassé de l'immédiat. L'instant était passé. Des militants des droits de l'homme s'en sont désolés. Ils pensaient qu'il s'était passé quelque chose de décisif auparavant. Mais ils étaient abusés par la "propagande du progrès". En réalité, l'Iran n'avait pas imprimé nos consciences. On avait eu une séquence en gros plan, avec le visage de cette malheureuse jeune femme tuée dans une manifestation; j'ai déjà oublié son nom. Elle a joué son rôle : Deleuze appelait ça la visagéité ; une figure exemplaire qui a fait son office sentimental; ensuite est venu le visage de Jackson.

On croit qu'on défend la démocratie, en réalité, elle est minée. La démocratie s'adresse à un corps social réfléchi, pas à un agrégat d'individus rois faussement unis dans une émotion collective. Tant qu'on n'aura pas pensé ce problème, on n'arrivera pas à inventer une démocratie de notre temps. Il faut inventer une "économie politique de la vitesse". Conjurer l'instantanéité trompeuse et garder le véritable avantage d'Internet: la densité et la profusion de l'information. C'est un énorme travail de réflexion pour nos contemporains. Et nous devrons y parvenir seuls. Le principe même de l'immédiateté rend le passé obsolète. Ce n'est pas en exhumant Nietzsche, Marx ou Darwin, comme le font les journaux, qu'on s'en sortira. Leur monde disparu est inadapté à nos techniques. Il faut une intelligence collective aujourd'hui."

Sources & Infos
Reporters sans Frontières : www.rsf.org
La liste des ennemis Rapport d'enquête : www.rsf.org/IMG/pdf/ennemis_internet.pdf
Le blogue de solidaires du monde : http://regardsurleweb.solidairesdumonde.org
Paul Virilio : " Cybermonde, la politique du pire ", entretien avec Paul Virilio, Ed. Textuel, 1996, 110 pages

 

1. La tyrannie de l'instant par Paul Virilio, L'Humanité : Article paru dans l'édition du 22 février 2002 de l'Humanité.
2. L'instant contre la démocratie, entretien publié dans le Journal du Dimanche du 11 juillet 2009 : http://www.lejdd.fr/Medias/Actualite/L-instant-contre-la-democratie-par-Paul-Virilio-16059/