Sagesse et société.
Des cow-boys en dérive : histoire d’une conception malheureuse

“ Sans une révolution globale dans la sphère de la conscience humaine, rien ne changera dans le sens du mieux (…) et la catastrophe vers laquelle le monde se dirige - écologique, sociale, démographique, c'est-à-dire la destruction globale de la civilisation - sera inévitable. Vaclav Havel.”

Dans le premier article de cette série, je défends l'idée que si nous voulons avoir une chance de sortir de la crise majeure dans laquelle nous sommes en train de plonger, nous avons grand intérêt à changer radicalement notre manière de penser le monde. Ce sont nos modèles mentaux, nos systèmes de croyances et de valeurs, qui déterminent nos choix et ce sont des choix erronés qui nous ont conduits là où nous sommes, à savoir au bord d'une épreuve sans précédent dans l'histoire connue de l'humanité. Je suggère aussi de réhabiliter en la dépoussiérant l'ancienne notion de sagesse et de nous en inspirer pour élaborer le nouveau regard qui pourrait nous conduire à éviter le pire et à construire un futur durable et juste pour tous les habitants du vaisseau spatial Terre. Je me propose enfin de vous faire découvrir un certain nombre d'articles, de textes ou de citations qui partagent et approfondissent cette conception. 
Le présent écrit s'inscrit dans la même veine. Il se veut une lecture tentant de comprendre comment, depuis le siècle des lumières et son changement de paradigme fondamental, nous en sommes arrivés, de dérive en dérive, à pervertir ce remarquable saut qualitatif de notre évolution culturelle en une conception du monde à ce point auto-destructrice et donc à ce point dépourvue de sagesse. Il sert également d'introduction à la traduction d'un article du sociologue américain Duane Elgin intitulé " Our living universe " et qui vous sera proposé dans le prochain numéro de " Secouez-vous les idées". Elgin y expose une nouvelle manière de penser l'univers, qui réintègre la sagesse en lui rendant une place totalement compatible avec les avancées de la pensée scientifique la plus évoluée. Sa vision s'ouvre, de ce fait, sur l'espoir d'un changement éthique qui pourrait bien être déterminant pour l'avenir de notre espèce.

Le siècle des lumières et ses brillants penseurs permet un saut qualitatif important dans l'histoire de la pensée occidentale, car il transforme radicalement le modèle culturel de compréhension du monde régnant à l'époque. L'ancienne conception propre au mental pré-rationnel, pré-logique, et ethno-centrique, qui avait imprégné le moyen-âge et était dominée par le mythe, s'ouvre à la puissance cognitive du mental rationnel, logique et mondo-centrique, qui est dominée par la raison. Elle va se communiquer comme une traînée de poudre à l'ensemble du monde moderne en apportant dans ses bagages de nombreux bienfaits. Citons entre autres : l'abolition de l'esclavage, la démo-cratie, le développement prodigieux de la connaissance scientifique et des technologies subséquentes, une augmentation importante de l'espérance de vie moyenne, etc... C'est là un vrai progrès, reconnaissons-le. Très prometteur, peut-être trop prometteur, car l'enthousiasme qu'il suscite va probablement contribuer à provoquer la première des dérives que je me propose de pointer et qui nous ont conduits progressivement au cauchemar dans lequel nous risquons de sombrer aujourd'hui. Je veux parler du glissement de la rationalité au rationalisme, lequel peut lui-même se pervertir en rationalisation. Mais ne mettons pas la charrue avant les boeufs et envisageons d'abord ce premier glissement.
La rationalité c'est la capacité de penser de manière rationnelle, c'est-à -dire d'organiser le monde de façon cohérente au moyen de ce que Piaget nomme la pensée opératoire formelle qui manie les concepts abstraits et le raisonnement logique. Ce type de pensée interroge le réel, lui donne sens, le construit et élabore des modèles qui permettent d'agir sur ce réel. Néanmoins, dans son fonctionnement le plus évolué, elle reste consciente qu'elle n'en épuise jamais totalement la complexité et ne peut totalement en percer le mystère. Elle fait sienne cette célèbre parole de Shakespeare dans Hamlet : "Il y a plus de choses au ciel et sur la terre, Oratio, que nous n'en puissions concevoir dans toutes nos philosophies. " Mais ce dont elle est rarement consciente, par contre, c'est que dans l'échelle des différents niveaux de développement de la pensée et de l'outil qui la produit, à savoir le mental, elle n'est pas le dernier barreau. Elle n'est qu'un stade d'évolution parmi d'autres et pas le stade ultime. Le rationalisme, quant à lui va prétendre que la raison est l'instrument suprême de compréhension du réel et qu'il n'est nulle connaissance valable en dehors d'elle. C'est bien là le glissement et dieu sait s'il reste fortement incrusté dans notre culture puisque Piaget lui-même, le grand spécialiste occidental du développement cognitif, ne décrit pas, dans son modèle, de stade supérieur à celui de la pensée opératoire formelle, ce qui correspond à la rationalité. Même Morin, le père de la pensée complexe, brillant intellectuel s'il en est, va longtemps sembler ignorer complètement les niveaux de développement trans-rationnels de la pensée, qui transcendent et incluent les capa-cités rationnelles et sont précisément la source de toute sagesse. Rares sont les savants contemporains à en mentionner même l'existence, à l'exception d'Albert Einstein, homme humble et conscient d'être profondément inspiré, qui aurait déclaré : 
" le mental intuitif est un don sacré, le mental rationnel un serviteur fidèle. Nous avons créé une société qui honore le serviteur et a oublié le don ." Il faut se tourner du côté des psychologues transpersonnels et de leurs précurseurs pour trouver une rationalité qui présente des modèles théoriques incluant la conscience de stades d'évolution qui la dépassent. Ainsi, ce qu'on peut appeler le mental intuitif supérieur apparait-il entre autres chez Jung avec le concept du Soi, chez Assagioli avec la notion d'inconscient supérieur, chez Lerède avec le concept de surconscient, chez Graf Durkheim avec le moi essentiel, chez Grof avec le niveau de conscience dit holotropique ou encore chez Wilber avec son spectre de la conscience qui s'inspire des grandes traditions orientales et distingue encore cinq niveaux de développement supérieurs au niveau du mental rationnel. Mais revenons à nos philosophes des lumières, qui, tout contents
d'utiliser à plein leur nouveau jouet, la raison, l'élèvent au niveau de jouet ultime et ce, bien que nombre de leurs prédécesseurs, parfaitement conscients de ces niveaux supérieurs, les avaient décrits (par exemple Plotin et sa grande chaîne de l'Etre) ou à tout le moins mentionnés (par exemple Socrate et son Daïmon).

J'introduis ici une métaphore que je vais conserver pour illustrer d'autres étapes de mon propos : c'est un peu comme si, au milieu des années trente, des cow-boys d'une région reculée du Texas et toujours habitués à leur diligence, découvrent la voiture à essence et sont tellement enthousiasmés qu'ils se croient en présence du moyen de transport le plus rapide, le plus performant et le plus évolué. Pourtant l'avion existe, mais ils n'en savent rien, car ils n'en ont jamais vu et n'en ont, à fortiori, aucune expérience concrète. Si quelqu'un leur en parle, ils ne vont pas comprendre de quoi il s'agit.

Donc pour ces esprits éclairés, la raison est le vrai seul mode valable de connaissance de la réalité. On va lui mettre un grand R et elle va se donner de grands airs en colonisant le monde du savoir officiel jusqu'à nos jours. Actuellement nombre d'intellectuels ignorent encore les niveaux post-rationnels, ce qui conduit à un amalgame malheureux qui a causé, et cause encore hélas, bien des souffrances, à savoir : la confusion pré/trans. Le philosophe Ken Wilber a magistralement étudié la question dans son ouvrage "les trois yeux de la connaissance " et je ne vais pas m'étendre trop longuement sur ce sujet. Disons simplement que pour un rationaliste pur et dur, toute expérience d'une réalité que la raison ne peut percevoir, vu qu'elle dépasse son domaine de compréhension, va bien sûr être considérée comme irrationnelle. Autrement dit, cette expérience qui est en réalité trans-rationnelle, puisqu'elle est accessible grâce à l'ouverture d'un état de conscience qui trans-cende et inclut la rationalité, va être interprétée comme pré-rationnelle, pré-logique, infantile, voire pathologique. Par exemple en psychologie, pour un freudien, une authentique expérience mystique de contact direct avec ce que Jung appelle le " numineux ", la dimension sacrée du réel, va être interprétée comme une régression à un stade de développement océanique et pré-natal. Par conséquent, la personne en demande d'aide, bouleversée par la profondeur de cette expérience nouvelle à laquelle elle cherche à donner sens, se sentira profondément blessée d'être à ce point méconnue dans un vécu aussi essentiel. En outre, elle se verra peut-être disqualifiée par l'humiliant diagnostic suscep-tible d'être posé (délire psychotique). Sa souffrance s'en trouvera dès lors renforcée, au point de parfois provoquer un déséquilibre temporaire, qui tendra bien évidemment à confirmer le diagnostic en question. Ainsi la victime de la confusion pré/trans risque-t-elle, au mieux d'être gentiment méprisée et au pire de se voir interner. Pour reprendre notre métaphore, les cow-boys découvrent un avion échoué à cause d'une panne d'essence, pensent qu'il s'agit d'une charrette et l'attèlent à leurs chevaux pour transporter du fourrage.

Restons en là pour l'analyse de cette première dérive et penchons nous à présent sur la seconde, qui va d'emblée pervertir ce qui aurait pu être une excellente nouvelle apportée par les lumières, à savoir la différenciation des trois grands domaines explorés par la connaissance humaine. Auparavant, ceux-ci sont relativement confondus, fusionnés et mélangés dans le pa-radigme antérieur dominé par le mode de pensée mythique pré-rationnel. Le pouvoir religieux régente tout ce que les individus sont censés penser dans les différents aspects de leur vie. En d'autres termes, l'appréhension de la sphère individuelle (l'intériorité), de la sphère culturelle (l'intériorité partagée) et de la sphère naturelle (le monde extérieur) est considérablement influencée par l'église qui tente de tout contrôler et d'enfermer l'ensemble de la représentation du réel dans le cadre de ses dogmes. Par conséquent, les frontières entre les différentes sphères sont mal définies et donc assez floues. Il convient en effet de bien distinguer ces trois domaines et de considérer qu'il y a " je ", le contenu de la conscience individuelle, qu'il y a 
" nous ", les contenus de la conscience collective et qu'il y a 
" cela ", à savoir l'univers observable, à première vue objectivement perceptible. Il s'agit de dimensions différentes de la réa-lité dans la mesure où la dernière est directement accessible à l'étude, puisqu'elle concerne les données délivrées par les sens (cela) alors que les deux autres (je et nous) ne sont pas directement accessibles à l'étude puisqu'elles concernent les données de l'intériorité, la face cachée du réel. La réalité observable est localisable dans l'espace, on peut la mesurer et elle est donc quantifiable, on peut la toucher et la décrire par un monologue sans devoir lui parler pour la connaître. Elle est monologique et elle s'occupe de surfaces et d'objets. La réalité intérieure n'est pas directement observable, elle n'est pas localisable dans l'espace, on ne peut ni la toucher, ni la mesurer et on ne peut la connaître que par l'instauration d'un dialogue avec celui qui la vit. Elle est dialogique et elle s'occupe de profondeur et d'expérience vécue.

Eclairés par la raison, les penseurs des lumières ont eu l'excellente intention de différencier les domaines définis plus haut, mais ils sont allés trop loin, René Descartes en premier. De fait, il va clairement distinguer ce qu'il nomme la " res cogitans " (domaine de l'esprit, de la conscience, de la pensée) de la " res extensa " (domaine de la physis, de la nature empirique révélée par les sens). Il va laisser à la religion et à la philosophie le soin de s'occuper de la " res cogitans " et il va réserver à la science le domaine de la " res extensa ". Fort bien, sauf que le ver est déjà dans la pomme (celle qui va tomber sur la tête de Newton), car en plus de différencier, Descartes dissocie totalement en affirmant qu'il s'agit là de domaines radicalement séparés, qui n'ont rien avoir l'un avec l'autre. Cela conduit au dualisme cartésien entre le corps et 
l'esprit. Le corps, participant de la " res extensa " devient un objet d'étude absolument indépendant de la conscience, participant de la " res cogitans ". Autrement dit, le corps est une chose et dans la foulée, la nature aussi est un ensemble de choses. Cette conception conforte et renforce l'idée qu'il existe une réalité extérieure, composée d'éléments qui ont une existence propre, tout à fait indépendante du sujet qui les observe et est censé les décrire. Connaître la nature consiste dès lors à représenter le plus fidèlement possible ces choses qui existent là dehors et les relations qu'elles entretiennent. Connaître, c'est cartographier (réaliser Descartes) en oubliant totalement le fait que le cartographe influence nécessairement la carte qu'il trace et influence même ce qu'il est en train d'observer. De plus, il suffit de bien comprendre les parties (analyser) pour bien comprendre le tout. Enfin, le but de la science est de contrôler la nature, de la dominer, de l'asservir. La nature a perdu sa dignité. On va la réduire en esclavage, on va l'exploiter, on va la piller et on va la saccager en toute bonne conscience. Nous avons là les fondements du modèle du monde qui va imprégner l'ensemble de l'ère industrielle avec les conséquences que l'on sait.
Donc, ce modèle nouveau qui est en train de voir le jour est un modèle qui sépare et qui chosifie. L'esprit est séparé du corps, l'homme est séparé de la nature, la nature elle-même est constituée d'éléments séparés et pour la comprendre il faut analyser, c'est à-dire séparer. En plus, puisqu'on est séparé de la nature, on peut la traiter n'importe comment. Cette séparation va s'intensifier à un point tel que la conscience, sans laquelle aucune espèce de connaissance n'est possible, va se perdre elle-même en cours de route. Ainsi les trois domaines, non contents d'être dissociés, s'effondrent-ils en un seul qui va sortir grand vainqueur et dominer largement la représentation du réel jusque il y a peu, en l'occurence le savoir scientifique. Pour le nouveau modèle tout puissant, la religion est affaire de croyances obsolètes et la philosophie un passe-temps réservé à une élite d'intellectuels coupés du monde. La " vraie " connaissance du " vrai monde ", c'est le pri-vilège de la Science et la science s'occupe de ce qui est observable. 
De là à dire que ce qui n'est pas observable n'existe pas, il n'y a qu'un pas. C'est la troisième dérive. Elle doit beaucoup à un mouvement de pensée qui émerge à l'époque et est promu à un bel avenir : l'empirisme. Pour l'empirisme, toute connaissance valable doit nécessairement passer par l'expérience sensorielle. Rien ne peut être connu qui ne soit transmis par les sens physiques. L'empirisme " soft " ne nie pas l'intériorité, mais la considère sans intérêt puisqu'elle est inconnaissable. L'empirisme " hard "franchit le pas : le non-observable n'existe pas.

C'est absolument fabuleux de contradiction : la conscience, sujet connaissant, en vient à nier sa propre existence. Donc, exit la conscience du sujet, exit l'intériorité, exit la profondeur, exit la liberté, exit les valeurs. Avec Descartes la question du sens pouvait encore trouver sa place dans la " res cogitans ", mais ici plus rien. Nada. Nous nous retrouvons face à un univers morne et plat, formé d'objets physiques et de surfaces perceptibles, localisables, quantifiables, mesurables, déterminées, contrôlables et neutres. A la trappe aussi tout le domaine des réalités invisibles qui revêtent immanquablement le statut d'illusions. Au revoir les fées, les elfes, les korrigans, les fantômes, les esprits, les anges, les guérisons à distance...Le monde n'est plus qu'une vaste terre plate et désenchantée, sans relief, sans profondeur, sans verticalité et sans transcendance, vouée à l'absurde. Plus de magie, plus de merveilleux. Il nous reste à contempler les miracles de la Science, avec son grand " S " et qui va résoudre tous les problèmes. Ici surgit un autre mouvement de pensée qui s'entend comme larrons en foire avec le précédent : le scientisme. C'est la quatrième dérive et pas la moindre. Le scientisme affirme effectivement haut et clair que la science peut résoudre tous les problèmes, y compris les problèmes traditionnellement réservés à la philosophie. Et pourtant, bien plus tôt, Rabelais nous prévient déjà en déclarant : 
" science sans conscience n'est que ruine de l'âme ". Deux mots de trop pour nos positivistes : " conscience " et " âme ".

Le matérialisme, autre larron sévissant dans l'air du temps, apporte sa contribution au grand nettoyage épistémologique en établissant comme vérité définitive que tout dans l'univers, est purement et simplement matière. Que tout le monde se rassure : on va trouver le sens de la vie en disséquant le cerveau, pour autant qu'on aille suffisamment loin dans l'opération. D'ailleurs, le bonheur chimique fait partie du voyage, tout au moins pour ceux qui auront les moyens de se l'offrir. Le matérialisme est à mon sens une cinquième dérive qui va bétonner la chosification de l'homme et de la nature dont il était question plus haut, puisque l'homme se réduit à son corps et que ce corps lui-même se réduit à un paquet d'atomes reliés mécaniquement. L'expression 
" excusez du peu " prend ici tout son sens. Si l'homme et la nature sont des choses, l'homme et la nature ne méritent de respect que pour leur valeur marchande. Ils acquièrent la glorieuse dignité réservée à la marchandise et nous voyons ici se pointer la base de l'idéologie capitaliste. Comble d'ironie, les mouvements de gauche issus du marxisme et censés combattre le capitalisme, ne l'atteignent nullement dans ses fondements pour la bonne et simple raison qu'ils les ont longtemps partagés et se sont aussi fait avoir par le cocktail destructeur des " ismes " de la terre plate : rationalisme, empirisme, scientisme, matérialisme,...Il n'est pas loin le temps où, dans les milieux de gauche, oser parler de méditation provoquait un sourire condescendant à la limite du mépris.

Quand Marx dénonce avec raison " l'opium du peuple ", il vise à libérer l'homme du modèle religieux infantile et aliénant propre au monde pré-rationnel, qui sévit gravement à l'époque (et qui sévit toujours actuellement dans les différentes formes d'intégrismes). Cela n'a rien à voir avec la spiritualité authentique qui est une exploration intérieure et expérientielle de la profondeur de l'être et qui relève des niveaux trans-rationnels (cf. supra, la confusion pré/trans). Imprégné qu'il était des dérives idéologiques de son temps, Marx a malheureusement jeté le bébé avec l'eau du bain et la gauche l'a suivi dans cette méprise, ce qui ne l'a guère servie dans la poursuite de son idéal.

Alors, pour reprendre notre métaphore, les cow-boys ont placé la voiture au sommet des moyens de locomotion, mais en plus, ils considèrent à présent que seules les plaines du far-west valent la peine d'être parcourues et certains, de plus en plus nombreux, vont même jusqu'à croire sincèrement qu'en dehors du Texas il n'y a rien. On peut vraiment se demander où est l'obscurantisme ! 
Et ce n'est pas fini, le matérialisme nous conduit tout naturellement à la sixième dérive qui est aussi l'héritière de messieurs Descartes et Newton. C'est le fameux pa-radigme dit cartésien-newtonien qui conçoit l'univers comme une grande horloge dont tous les éléments séparés se relient mécaniquement. Alors, puisque les successeurs de Descartes et Newton ont classé verticalement les domaines subjectifs de la conscience et de la morale (cf.supra), l'univers, non content d'être devenu plat et morne, totalement désenchanté, l'univers est un univers mort, une machine sans vie. Réductionnisme et méca-nisme, deux " ismes " supplémentaires à ajouter au bel arbre généalogique de la crise actuelle.
La représentation d'un univers mort donne une société mortifère. La représentation d'un univers désespérément vide de sens, donne une société désespérée de son manque de sens. La représentation d'un univers fragmenté donne une société fragmentée où les fragments luttent chacun pour soi, séparés les uns des autres, en compétition pour avoir toujours plus et compenser ainsi leur manque d'être, puisqu'ils vivent dans un univers sans Etre.
Les cow-boys ne se sont même pas rendu compte que leur voiture était en panne et ne roulait que sur trois cylindres. Pire, ils sont convaincus jusqu'à la moelle de conduire la meilleure voiture du monde et de tous les temps. C'est cela qu'on appelle la rationnalisation et c'est aussi la septième et dernière dérive que je veux souligner. C'est peut-être bien la plus grave, car elle met la pensée en état d'arrestation et empêche toute évolution, toute transformation. Elle consiste à enfermer la réalité dans un système cohérent et à considérer tout ce qui remet ce système en question comme irréel, illusoire, voire inexistant. Elle s'attache à son mo-dèle du monde au point de l'ériger en dogme, en absolue vérité et en refuse radicalement toute remise en question, comme si elle 
détenait la connaissance complète et définitive de tout ce qui peut être connu. Elle nourrit tous les intégrismes et tou-tes les into-lérances. Si nous recevons la carte rouge cosmique en cours de partie, ce sera dû à une faute de rationalisation. 
J'invite ceux qui veulent continuer le match à se laisser interpeller par le prochain article de cette série intitulé " notre univers vivant " (à lire dans le numéro suivant de notre revue). A mon sens, il donne des pistes intéressantes pour rame-ner la sagesse sur le terrain terrien. Celle-ci reprend progressivement sa place et regagne ses lettres de noblesse. Les nouvelles sont plutôt bonnes. La rationalité vraie accepte avec humilité la remise en question et s'est toujours inscrite en faux contre la rationalisation. Le modèle systémique est en train de supplanter le modèle mécaniste. Les valeurs écologiques fleurissent un peu partout sur la planète. La physique quantique, le constructivisme et la pensée complexe réintroduisent la conscience du sujet comme un incontournable de l'épistémologie. La psychologie transpersonnelle et la para-psychologie scientifique recueillent par des méthodes rigoureusement rationnelles des données véri-fiables, qui révèlent l'existence d'une réalité multi-dimensionnelle et qui secouent les fondements du rationalisme positiviste, au point que nombre de ses postulats sont en passe de devenir des cro-yances obsolètes au regard de la raison même. Le mouvement de la transdisciplinarité restaure la légitimité académique à des modes de connaissance du réel autres que purement rationnels tels que l'intuition, la poésie, la philosophie, l'intériorité, l'expérience spirituelle authentique. 
Après tout, il n'est peut-être pas impossible que la partie se poursuive...