Le 24 novembre 1859, il y a 150 ans, une première édition d'un ouvrage intitulé " De l'origine des espèces " est publiée à 1250 exemplaires et épuisée en quelques heures. D'autres éditions suivront et rencontreront le même succès de librairie. Pourquoi ?

En Grande Bretagne, où les commémorations sont très nombreuses, un député travailliste a déposé une proposition de loi visant à instaurer un jour férié supplémentaire, le 12 février. Pourquoi ?
L'UNESCO a proclamé 2009 année internationale de l'astronomie et a mis l'accent sur le mois de juillet. Pourquoi ?

On pourrait certes encore ajouter quelques dates anniversaires, mais les trois dates mentionnées ici constituent des moments particulièrement importants dans l'Histoire des sciences.

Remontons le temps jusque 1609 pour présenter la démarche d'un expérimentateur méticuleux et génial, Galilée. Il y a 400 ans en effet, le professeur de mathématiques Galileo Galilei présente une lunette d'approche fournissant des images d'une netteté incomparable et offrant un grossissement de 9 fois. Les amiraux, chargés de la défense de la ville, sont enthousiastes et savent qu'avec un tel instrument, ils ne devront plus craindre d'attaque surprise et ils connaîtront l'armement de l'ennemi bien avant l'attaque éventuelle.

Il est exclu que l'invention de la lunette puisse être revendiquée par Galilée, mais le poli des lentilles et la qualité de l'image obtenue sont bien supérieurs à ceux de l'instrument original, provenant, semble-t-il, de Hollande. Quoi qu'il en soit, les ressources financières de Galilée et sa réputation s'améliorent nettement : la République de Venise lui garantit en outre la li-berté totale de pratiquer des recherches.

Il perfectionne sa lunette pour arriver à un grossissement de 30 fois, ce qui lui permet d'observer Jupiter et ses satellites, ensuite Vénus, ainsi que leur progression dans le ciel. Les observations sont de plus en plus nombreuses et précises ; elles amènent Galilée à la conclusion que l'astronome Ptolémée et le philosophe Aristote se trompent et que c'est l'hypothèse de Copernic qui est la bonne, c'est-à-dire que la Terre n'est pas le centre de notre univers, mais bien le soleil.

Tout cela est contraire au texte de la Bible; une première interdiction de diffuser ses observations intervient en 1616 ; Galilée ruse et attend 16 ans avant de publier. Le nouveau pape Urbain VIII le fait traduire devant le tribunal de l'Inquisition … On connaît la suite : sous peine d'être emprisonné pour avoir diffusé des idées contraires à la foi catholique, il doit renoncer publique-
ment au système de Copernic et jurer par écrit qu'il n'en dira plus rien, sauf en aparté, au moment du jugement, du moins est-ce l'histoire propagée…

C'est plus d'un siècle plus tard -en 1758- que le pape Benoit XIV sera obligé de prendre en compte l'idée selon laquelle le soleil est au Centre de notre galaxie. Le livre de Galilée dans lequel il présente ses résultats et conclusions sera néanmoins encore interdit de lecture jusqu'en 1835 ! Et c'est plus récemment encore que Jean-Paul 2 reconnaîtra que l'Eglise a commis une erreur en condamnant Galilée.

L'approche scientifique, rationnelle et libre a permis de vaincre la croyance, le dogme, les diktats de l'Eglise dominante… mais il en a fallu du temps, du courage et de l'obstination. Et encore, ne s'agit-il ici que de l'astronomie.

Remontons le temps jusqu'en 1809 : Charles Darwin naît le
12 février 1809 dans une famille qui va certainement lui donner des exemples à suivre, tant du côté paternel que maternel. Cette famille est unie dans une contestation des idées dominantes en matière de politique et de religion ; elle se passionne pour les sciences, apprécie la démocratie, combat l'esclavage.

L'une des figures les plus originales est le grand-père, Erasmus Darwin, médecin, qui publie en 1796 " Zoonomia, or the Laws of the Organic Life ", dans lequel il stigmatise le dogme de la création spéciale et de la fixité des différentes catégories d'êtres vivants ; " sous l'action des besoins, les organismes et les espèces se transforment progressivement ". L'héritage culturel de Charles est donc important.

Après quelques années d'études de médecine d'abord, de théologie ensuite, il entretient des contacts étroits avec des personnalités scientifiques, botanistes, géologues, naturalistes,… Remarqué et apprécié par le botaniste Henslow qui renseigne un poste non rémunéré pour un voyage circumterrestre, Charles Darwin embarque le 27 décembre 1831 à bord du navire
" Beagle " avec son matériel de naturaliste.

Il reviendra à Londres près de cinq ans plus tard -en octobre 1836- avec une moisson étonnante de notes, de résultats d'expériences, de réflexions, de collections d'oiseaux, de reptiles, de roches et de fossiles. Nanti d'une expérience inégalée après cinq ans de navigation et rempli de doute, il attendra encore de nombreuses années avant de publier le fameux texte sur l'origine des espèces (24 novembre 1859).

Certaines réflexions seront cependant publiées très tôt dans ses récits de voyage entre 1839 et 1842, plusieurs contributions scientifiques seront soumises aux sociétés savantes anglaises et, enfin, les collections ramenées du voyage seront confiées aux meilleurs spécialistes.

Il écrira donc énormément et se confiera à des amis, des familiers, des membres de la Royal Society, …et réfléchira pendant 23 ans avant de publier. Sa conviction se forgera lentement, avec inquiétude dans ses questionnements, plein d'audace dans ses hypothèses, plein de prudence dans ses conclusions. Ses lettres, ses carnets de notes en témoignent ; deux exemples : " je suis presque convaincu (contrairement à l'opinion que j'avais au début) que les espèces ne sont pas immuables " ; " le changement n'est pas produit par la volonté de l'animal, mais par la loi d'adaptation… je suis arrivé à la conclusion hétérodoxe qu'il n'existe rien de semblable à des espèces créées indépendantes, que les espèces ne sont que des variétés fortement définies ".

Stimulé par Lyell, le géologue Lyell qui défend l'idée d'une évolution lente et progressive des terrains géologiques et qui est membre de la Royal Society, la décision de Darwin de publier, résulte de l'envoi d'un manuscrit de Wallace, un naturaliste comme lui, qui pourrait lui ravir l'antériorité, alors qu'il travaille à son œuvre depuis tant d'années.

Ce sont surtout les similitudes et les variations des espèces vivantes dans les différentes contrées visitées qui ont provoqué cette profonde réflexion de Charles Darwin ; un terrain particulièrement fructueux est l'ensemble de l'archipel des Galapagos, dans l'océan Pacifique, sur l'équateur.

Cet archipel d'îles, d'origine volcanique récente, présente des particularités intéressantes : (je cite) " la plupart des productions organiques sont indigènes et on ne les retrouve pas ailleurs ; tous ces organismes ont cependant un degré de pa-renté avec ceux de l'Amérique " ; des espèces végétales ont été observées par Darwin ; il les a classées en fonction de leur île d'origine et constate que l'isolement dans les îles a autorisé une sélection des espèces végétales.
Ces végétaux ont évolué de manière différente en fonction de leur localisation !

Plusieurs espèces animales ont également été étudiées (poissons, reptiles, mammifères), mais incontestablement, ce sont les espèces de pinsons qui ont marqué les esprits : en fonction de la localisation, des terrains, des végétaux et insectes nourriciers, les pinsons ont évolué (par sélection progressive, seule explication rationnelle).

Je pourrais poursuivre, tant le nombre d'observations commentées par Charles Darwin sont nombreuses, correctement argumentées et permanentes. Les exemples qu'il a donnés sont toujours d'actualité ; de très nombreuses observations et études plus récentes confirment jusqu'à présent les hypothèses à la base de la théorie présentée par Darwin.
Des représentations ultérieures sont connues sous la forme d'un " arbre " dont la première représentation est due à Haeckel, zoologiste allemand et vulgarisateur réputé; nous savons aujourd'hui qu'elle est incomplète et qu'il faudrait voir plutôt un " buisson " pour remonter jusqu'à LUCA (" last unique common ancestor ")

Aujourd'hui, la très grande majorité des scientifiques a abandonné la thèse fixiste de la création par un démiurge organisateur qui aurait écrit les textes bibliques. Certains évan-gélistes, surtout aux Etats-Unis, défendent encore l'idée d'une création de la terre et de ses habitants, il y a environ 6000 ans, mais le " roman " n'a plus vraiment la cote, du moins en Europe. La coexistence des dinosaures, des autres espèces animales que nous côtoyons et nous-mêmes relève de la poésie et du cinéma à effets spéciaux, du type " Jurassic Park ".
D'autres milieux, isla-mistes, refusent toujours la transformation des espèces (l'évolution), malgré les progrès des connaissances en génétique, en immunologie.
D'autres enfin, attachés à la création, acceptent le principe de l'évolution, mais affirment que ce serait Dieu qui la dirige : cette " hypothèse " est habile et a pris nom de " dessein intelligent ". La présentation d'apparence scientifique peut induire en erreur les citoyens non formés à la démarche scientifique rigoureuse.

Face à ces attaques, quelle peut être notre position, en défenseurs de la démocratie, en citoyens respectueux des personnes ? Si nous n'avons aucun droit d'affirmer atteindre LA VERITE, nous revendiquons le droit de penser autrement que ce qu'ont voulu et veulent encore imposer les religions de toutes ori-gines ; au nom de la liberté religieuse que les laïques défendent, il n'y a cependant pas place pour une " législation religieuse "
qui dirigerait la conduite des citoyens de la naissance à la mort.

Dès lors, comment organiser la société en préservant la liberté de pensée et d'action de l'individu sans impositions dogmatiques de groupes de pression politiques et religieux ? La démarche scientifique peut fournir des arguments essentiels
pour apporter des réponses favorables à une plus grande démocratie. Les " certitudes " des mammifères supérieurs sont basées essentiellement sur l'observation personnelle directe et visuelle: du moins, est-ce l'image embellie de la science auprès de ce qu'on appelle le " grand public ".

Déjà avant Francis Bacon (1561-1626), mais depuis ce philosophe surtout, il est largement admis que les sciences de la nature sont inductives, c'est-à-dire qu'elles reposent sur le raisonnement consistant à passer d'énoncés relevant de l'observation ou de l'expérience à des énoncés universels, lois théories (c'est le passage du particulier au général).

La démarche actuelle est tout autre ; je cite Stephen Jay Gould (décédé en 2002) : " la science est constituée par une batterie de techniques d'observation et de déduction, toutes dirigées vers la mise à l'épreuve de propositions qui peuvent, en principe être réfutées catégoriquement. La restriction de son domaine d'application aux seuls phénomènes directement observables entraverait son fonctionnement de façon intolérable " .

Désormais, la démarche scientifique -et ce depuis Einstein et Popper notamment- procède par l'adoption provisoire d'énoncés généraux, de théories préconçues, qui, si elles sont sérieuses, doivent être falsifiables, c'est-à-dire susceptibles d'être réfutées totalement ou partiellement par l'analyse objective d'une situation dans laquelle la théorie pourrait être mise en défaut.

La démarche scientifique procède toujours de cette manière en mettant en doute les résultats obtenus, en les répétant et en les soumettant à l'analyse statistique la plus rigoureuse possible.

Cela n'exclut pas les éventuelles fraudes ou tricheries (les scientifiques soumis à des pressions d'ordre économique, parfois politique, ne sont que des hommes et ils ne sont pas tous probes !) ; elles sont généralement démasquées rapidement, notamment par la rigueur déployée par les " reviewers " (lecteurs) des articles chargés d'en faire l'analyse critique. L'attitude générale est néanmoins la préservation d'une honnêteté intellectuelle à toute épreuve et d'une culture du doute permanent.

Les principales religions monothéistes d'Europe, mais pas seulement elles, visent la domination non seulement des idées, mais aussi celle des Etats, éventuellement par la force. A cet égard, ce sont en particulier les mouvements intégristes islamistes qui occupent la scène depuis quelques années et, pas seulement depuis les attentats sur le " World Trade Center " à New York le 11 septembre 2001. Nous n'avons sans doute pas été assez vi-gilants ou interpellés par des témoignages comme ceux de Gilles Kepel, chercheur au CNRS et professeur à l'Institut
d'études politiques de Paris. Le constat accablant des poussées religieuses est argumenté et démontré : la résurrection du judaïsme orthodoxe, la rechristianisation par " le bas " après l'effondrement du système communiste ou " par le haut " avec le contrôle de filières d'enseignement supérieur assurant la formation des élites rechristianisées (catholiques, évangélistes protestants, pentecôtistes, …).

Mais il n'y a pas que les religions " reconnues " qui se manifestent : les sectes telles la " Reverend Sun Myung Moon's Unification Church ", visaient dès 1972, par l'intermédiaire de ses membres, à unifier non seulement le christianisme mondial, mais aussi les sciences. L'un de ses membres, Jonathan Wells, est convaincu que l'évolution est une donnée fausse parce qu'opposée à la croyance de sa secte ; il consacre sa vie à combattre le darwinisme jusqu'à la destruction finale et défend les idées créationnistes avec -notamment- Phillip Johnson, promoteur du programme de diffusion de l'idée selon laquelle la science en général, l'évolution en particulier, sont responsables d'une philosophie matérialiste et athée. Selon Wells, " la théorie de Darwin exclut le dessein et donc exclut logiquement Dieu ".

Un créationnisme dit scientifique est élaboré (" Intelligent Design "), reprenant les thèses anciennes de l'archidiacre anglican William Paley (1743-1805) qui avait défendu avec succès la théologie naturelle, soit l'expression d'une organisation divine et harmonieuse de la Nature. Ce dogme du créationnisme tente de s'insérer dans les cours scientifiques et certains Etats ont déjà répondu favorablement aux pressions religieuses dans cette voie. On connaît son impact aux Etats-Unis, il est aussi présent en Europe. Avec les incertitudes et les inquiétudes -réelles ou fantasmatiques- concernant notre survie sur la planète, un ca-tastrophisme renaissant se développe, inquiète et trouve écho chez des esprits faibles ou non préparés à l'analyse critique.

L'ambiguïté entretenue par les religions (vouloir imposer l'équi-valence sur le plan scientifique de la biologie darwinienne et du dessein intelligent) constitue une grave atteinte en faveur d'un retour à l'obscurantisme moyen-âgeux.

Georges Sand, docteur en sciences,
membre fondateur du CESEP
secouezvouslesidées@cesep.be

 

Bibliographie

Isabelle Stengers : L'invention des sciences modernes, 1993, éd. La découverte

Stephen Jay Gould : Comme les huit doigts de la main, réfle-xions sur l'histoire naturelle ", Seuil, 1996.

Gilles Kepel : Les banlieues de l'Islam, Points, 1990 et La revanche de Dieu, chrétiens, juifs et musulmans à la reconquête du monde ", Seuil, 1991

Charles Darwin : Voyage d'un naturaliste autour du monde, Maspero

" Pourquoi le créationnisme, c'est vraiment n'importe quoi ", 29/09/2008, Niou Taiknologie Geekeries & Cie.