Mise en perspective d'un témoignage de producteur de café qui ne veut pas participer à un programme qui lui propose un avenir plus juste

 

Don Ignacio est ce qu'on appelle un petit producteur qui sur ses 2 hectares de terre cultive le café, le cacao et quelques fruits. En août 2008, après avoir ensemble trié le café récolté du jour, l'avoir mis dans les sacs et sauté dans la camionnette qui chaque jour lui permet, à lui et ses voisins, de descendre la montagne et au centre du village vendre son produit et faire quelques achats pour la maison, nous avions échangé quelques mots sur le parcours du café et l'avenir de sa finca .1
Il m'a dit que des étrangers sont venus au village pour lui proposer un autre marché pour son café. Il m'explique alors que ces personnes paient " un peu plus " le taro
2 de café au producteur. Que " ce n'est pas beaucoup mais quand même bien ! ". Comme pour répondre à la question que je n'ai pas encore posée, il ajoute qu'il a décidé de ne pas vendre sa récolte à ces personnes parce qu’il a " l'habitude de traiter avec son compadre", que celui-ci " l'aide à transporter sa récolte, à l'amener jusqu'au village et à transporter ses achats le jour du marché " jusqu'à sa maison. Il insiste encore en soulignant que " c'est son travail à lui et qu'il a toujours fait comme cela ". Il reconnaît ce travail comme une activité génératrice de revenu décent.

 

Lettre à Don Ignacio, producteur de café

Beaucoup d'hommes et de femmes, de jeunes et de moins jeunes ne trouvent pas dans le village de quoi faire vivre leur famille. Ils doivent le quitter pour s'engager dans d'autre acti-vités, souvent bien loin et bien souvent sans leurs proches. C'est le cas notamment de vos enfants Don Ignacio. Certains d'entre-eux, je sais, ont quitté le village soit pour ouvrir un commerce en ville, soit pour trouver d'autres occupations dans les services domestiques ou encore pour se faire embaucher comme ouvrier dans les grandes entreprises ou exploitations agricoles des régions plus éloignées.
Ceux qui restent au village développent la petite restauration pour le tourisme local qui depuis quelques années est un nouveau créneau d'activité durant les fins de semaines.

Ils n'ont jamais été très nombreux les commerçants- intermédiaires du village mais aujourd'hui comment développent-ils leur activité d'achat - vente et assurent-ils le transport des récoltes vers les lieux de stockage dans la ville la plus proche ? Et ceux qui stockent les produits afin de mener les grains vers les torréfacteurs, que deviennent-ils ? Qu'est devenu Don Horacio qui mettait sa camionnette au service de tous pour le transport des grains, des fruits, du maïs, tout comme pour emmener le malade vers l'hôpital ou encore pour dépanner un compadre dans la montagne ?
Ces commerçants intermédiaires que vous nommez negociantes et que certains acteurs du commerce équitable appellent des " coyotes ", qui sont vos cousins, frères, pères, voisins ou amis, vont-ils laisser place aux acteurs de l'équitable qui proposent un meilleur prix pour le grain ?
Moins d'intermédiaires, moins de frais, meilleurs prix, plus de revenus pour le producteur ? En est-on sûr ? Est-ce si simple ? Et à quel prix ?

 

" Pensé par les uns, pour et sans les autres, un commerce équitable serait une idée, à peine conceptualisée, que déjà marchandisée "

Par cette présente lettre, j'aimerais vous faire part des questions et réflexions qui sont restées pendantes. Votre témoignage, Don Ignacio, mérite d'être mis en perspective, vous qui faites valoir par votre propos l'importance d'un véritable dialogue autour des intentions et des méthodes des uns et des autres pour construire un échange plus juste.
Vous interrogez les logiques mises en place au nom du développement et du développement durable en l'occurrence.
Quelle logique trouve-t-on derrière ce grain de café, acheté équitablement au paysan du village ? Quels impacts cela aura-t-il sur l'environnement socio-économique des villages ? Qui sont les acteurs qui font du commerce équitable de produits que nous achetons au Nord dans nos supermarchés qui n'ont rien d'équitables ?

Vers la fin du siècle dernier, nous nous familiarisions avec l'idée que l'agriculture peut être biologique. A la même époque, nous, consommateurs et citoyens, nous cherchons à nous approcher d'une formule de production et d'échange commercial plus juste.
Au début des années 2000, nous entendons et déclarons vouloir bâtir un monde meilleur avec une agriculture biologique et des échanges justes. Les termes de développement durable, croissance soutenable, commerce éthique et solidaire fleurissent.
Le commerce équitable naît dans le mouvement antimondialiste bientôt appelé altermondialiste. Le commerce équitable se donne pour but, en plus de garantir le respect des droits humains, d'apporter un revenu suffisant à chaque travailleur, qui lui permette de prendre en charge ses besoins fondamentaux et de préserver son environnement naturel, social, culturel et économique .
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Ce commerce repose sur un triple engagement, celui des producteurs et des consommateurs arbitré par de nouveaux intermédiaires, " les acteurs " du commerce équitable ".
Christian Jacquiau le rappelle dans son ouvrage citant les quelques mots empruntés en 2003 à Elisabetta Bucolo, chercheur au CNRS, membre du Conseil scientifique d'Attac
4. " En acquittant un supplément au prix d'achat d'un produit, le consommateur contribue à améliorer les conditions sociales et écologiques dans la région de production ".
Les producteurs, eux, s'engagent à " organiser leur fonctionnement collectif, souvent sous forme d'une coopérative, de manière démocratique et prennent soin de respecter les prescriptions environnementales et sociales qu'édictent pour eux les " acteurs " venus du Nord. Ces derniers s'engagent à acheter ou faire acheter une production à un prix qu'ils définissent comme juste tenant compte des coûts réels de production, de la rémunération des producteurs et de leurs salariés. De plus et surtout, les " acteurs " du commerce équitable assurent aux producteurs des relations de longue durée en participant directement à la mise en place de projets de production et de développement local ".

Il s'agit donc pour nous, consommateurs du Nord5, d'orienter nos achats de façon à soutenir le développement dans les pays du Sud de productions soutenables écologiquement, correctement rémunérées et organisées.

Généreux principes ? Qu'en est-il des pratiques des uns et des autres ? A quelle logique cela répond-t-il ? Qui sont les bénéfi-ciaires ?
Les logiques s'affrontent sur le terrain de l'équitable. Ainsi, pour les uns et leurs partenaires commerciaux qui défendent une approche par produit du Sud, consommés au Nord, il faut s'inscrire dans une recherche de traitement de volumes toujours plus importants, au profit supposé des petits producteurs (dans la logique de " l'effet des retombées " (d)énoncé notamment par Serge Latouche).
Pour les autres, il faut se positionner dans une approche de filières et de généralisation d'un commerce équitable au Nord comme au Sud. Cette approche propose une vision plus universelle et/ou l'équité dans les échanges économiques qui concerne tous les travailleurs impliqués dans la filière - du producteur à l'emballeur, au transporteur, au transformateur, au prestataire de service, au commerçant et au client -. Chacun doit pouvoir décider de sa vie économique et vivre correctement de son travail, que la filière soit du Nord au Nord, du Sud au Sud et dans tous les sens possibles.

Derrière le vocable commerce équitable, nous trouvons donc différentes manières de faire et un peu de tout. Ainsi, par exemple, des produits seront 5% équitables et d'autres plus. Mais nous gardons ce vocable même si un seul des anneaux de la chaîne s'ins-crit dans une démarche inéquitable.

Mais reste que le débat doit aussi reposer la question d'un commerce équitable pour faire quoi ? Pour combler une niche inexploitée ? Pour glisser une petite touche ethnico-éthico-équitable ? Pour " être dans le coup " ? questionne Ch. Jacquiau en nous donnant rendez-vous au supermarché le plus proche.6

Construire une économie durable, équitable, organisée démocratiquement, respectueuse de l'environnement, n'est pas continuer à construire un système où s'il est vrai que le producteur gagne un petit peu plus d'argent sur sa récolte, les termes du contrat resteront dans les mains des acteurs de l'équitable, des grands torréfacteurs (la trilladora) qui cherchent le bon grain pour l'exportation et des grands distributeurs (trans et multinationnales) qui en font un emblème éthique.
Les quelques centimes de dollars de plus par sac pour le producteur ne doivent pas nous faire oublier de prendre en considération dans les frais de la production du paquet de café, les démarches que suppose une évaluation des modes de productions et des filières et surtout les tapageuses campagnes publicitaires nécessaires pour faire connaître le produit que payent les consommateurs. Nous savons aussi que les organisations du commerce équitable (labélisé notamment) ont reçu et reçoivent des subsides pour leurs activités et se constituent en monopole
7 tant sur le marché européen que dans votre village, Don Ignacio.

Qui paye et pour faire quoi ? Entre les producteurs et les consommateurs, une poignée de géants de la torréfaction se partagent le butin avec les géants de la distribution8.

Les quelques centimes de dollars de plus gagnés sur le sac de café (sur une partie seulement de votre production) ne vous permet pas de mieux payer les journaliers. Les quelques euros de plus sur le paquet de café, payés par le consommateur au Nord en final ne vous revient pas à vous agriculteurs, encore moins à vos compadres commerçants locaux. Les gagnants dans la chaîne sont les torréfacteurs qui eux n'ont rien changé à leur manière de faire. Ils gagnent la réputation d'acheter et de vendre un café plus équitable.
Les nouveaux intermédiaires dits les " acteurs équitables " prennent la place des négociants locaux (et deviennent ainsi à leur tour les intermédiaires- coyotes ?) et de surcroît, vous lient, vous, les paysans, par une convention à long terme vous engageant dans une relation contractuelle non tant sur les prix que sur les processus d'organisation de la production. Les paysans sont pieds et poings liés pour quelque temps. Involontairement, vous participez au démantèlement de votre organisation locale, des relations nées et tissées dans le temps, vous paraissez vous désolidariser des vôtres pour entretenir une relation contractuelle avec les acteurs de l'équitable étranger. Cette relation contractuelle qui est certainement durable, est-elle soutenable et/ou désirable pour beaucoup d'entre vous ?

La dynamique, même liée à de bonnes intentions, mais basée uniquement sur une évaluation des uns sur les besoins des autres (ici les besoins économiques des paysans du Sud) est-elle destructrice de formes de liens sociaux fondamentaux et tissés au long des années dans les collectivités.
Doit-on voir ceci comme des dommages collatéraux ? Mieux vaut l'évaluer.

En d'autres termes
Le " commerce équitable " qui ne représente aujourd'hui qu'à peine 0,00875% du commerce mondial
9 permet certainement d'interroger les rouages de la mondialisation qui nous échappe. Il questionne les rapports humains et les valeurs. Si c'est son rôle, il " doit sortir des rayons des supermarchés où il s'enferme et devenir une exigence politique de régulation et de relocalisation des échanges économiques au Sud comme au Nord ".
Derrière les louables intentions certains grands acteurs tentent de récupérer le concept et de cacher des pratiques quotidiennes d'exploitation des producteurs et de culpabilisation des consommateurs.

Aujourd'hui, Don Ignacio, nos routes et nos villes d'Europe sont prises d'assaut par nos agriculteurs qui sur leur tracteur manifestent leur désarroi. Sachez que le lait produit chez nous n'est pas issu d'un commerce équitable.

Don Ignacio, votre témoignage met en lumière :
- d'une part, que le producteur, en acceptant d'entrer dans le programme, compte parmi les producteurs de café dont le nombre augmente et donc l'organisation du Nord compte plus de sacs de café à acheter au Sud pour distribuer au Nord sous
le label équitable. Cela " pourrait avoir " des retombées positives en termes de pouvoir d'achat pour les producteurs eux-mêmes - des retombées locales de ce qui se passe ailleurs -.
- d'autre part, que le producteur en acceptant d'entrer dans le programme, met en concurrence de petits commerçants locaux avec de grosses structures qui peuvent s'accaparer une sorte de monopole et ainsi dicter leurs lois. Il ne s'agit donc pas de revitalisation ou de renforcement du tissu local, d'un projet de développement local.
- et enfin, que la croissance reste la logique dominante et le développement local répond ici à des logiques globales. Voilà que la dynamique locale est dévoyée, récupérée, marginalisée dans la logique de l'économie et du développement. La
logique marchande basée sur le seul profit (de quelques-uns) prend le pas sur les organisations locales, les solidarités, les liens sociaux à conserver ou renforcer et les démarches éthiques.

Mal informés, non informés, désinformés, nous les consommateurs risquons de nous détourner d'une " posture éthique " pour une " imposture équitable " et surtout " durable ".
Don Ignacio vous m'avez interpellée par votre témoignage et m'avez montré que, comme le dirait ici Serge Latouche
10, le risque est pour vous et pour les producteurs de lait chez nous d'être " sur un territoire sans pouvoir à la merci de pouvoirs sans territoire ".

 

 

Sources
DON IGNACIO, producteur de café en Equateur, août 2008.
JACQUIAU CHRISTIAN, Les coulisses du commerce équitable, Mensonges et vérités sur un petit business qui monte, doc. Mille et une Nuits, mai 2006
LATOUCHE Serge, Survivre au développement, de la décolonisation de l'imaginaire économique à la construction d'une société alternative, Ed. Mille et une nuits, oct.2004
LATOUCHE Serge, Petit traité de la décroissance sereine, ed. Mille et une nuits, oct.2007

1. La finca est une petite exploitation
2. Unité de mesure - petit seau
3. JACQUIAU CHRISTIAN, Les coulisses du commerce équitable, Mensonges et vérités sur un petit business qui monte, doc. Mille et une Nuits, mai 2006
4. Jacquiau Chr., ibidem, p.12
5. A la façon Max Havelaar et maintenant inscrit dans la loi Galland (2005 art.60)
6. Le produit phare du commerce équitable est le café mais très vite divers produits reconnus comme issus d'un commerce équitable se retrouvent sur les étagères dans nos supermarchés non équitables.
7. Ibidem p.427 -435 pour réduire le commerce équitable à une marque
8. Selon les propres chiffres de Max Havelaar cité par Ch. Jacquiau , la rémunération brute du petit producteur est inférieure à un centime d'euro. Sur le prix facturé pour une tasse de café équitable dans un bistro (1,20 euros à Paris), à peine 0 ;0078 euro revient au paysan, p.23
La marque reconnait que son " système " ne génère pas plus de 4 euros par mois pour chaque paysan qui lui fait confiance p.443
9. Ibidem p.443
10. In survivre au développement, p.49