Carlos Perez est responsable depuis 25 ans du gymnase FireGym dont il est le fondateur. Il fut également champion de Belgique toutes catégories et deux fois champion d'Europe d'haltérophilie. Il a récemment publié " L'enfance sous pression " aux éditions Aden. Le club est fréquenté par des athlètes de très haut niveau, un champion du monde en Kick Boxing, un sélectionné JO en lutte. D'autres jouent en club de football inscrits en D1 et D2, un jeune a été sélectionné à la NBA (Fédération de basket U.S). Enfin, le club est fréquenté par des " sportifs du dimanche ".
Fire Gym est aussi profondément intégré dans un quartier populaire de Jette. Au fil des années, il a développé le travail avec les enfants, souvent en relation avec les écoles et les associations. Actuellement, il accueille environ 800 personnes par mois.

 

D'où vient l'idée d'ouvrir un gymnase ?

Continuer dans le sport. Nous, on a été très tôt initiés à la boxe. Le sport nous a permis de nous émanciper. Pour nous, il s'agissait de continuer cette logique plutôt que d'aller travailler à la chaîne en entreprise.

Quelle est votre manière de travailler ?

Nous voulons d'abord travailler la motricité générale, car développer des aptitudes spécifiques très tôt chez l'enfant, c'est l' handicaper pour le reste de sa vie. Beaucoup de clubs détruisent les enfants plus qu'ils ne les construisent. Ils mettent les enfants à faire des exercices spécifiques pendant 10 ans et ils les abrutissent complètement. Ils travaillent en circuit fermé. Donc, ils développent seulement quelques paramètres et pas l'ensemble du potentiel physique, psychique, physiologique ; ainsi ils handicapent ainsi le reste du corps.
On n'a pas non plus de multi-sport. Les gens viennent pour faire du judo, de la boxe, etc. On développe des activités annexes, mais toujours en tenant compte de la boxe, c'est une base, un outil qui va nous permettre de développer autre chose. On fait beaucoup de jeux, l'enfant doit sortir souriant d'ici, mais ces jeux développent la motricité, l'explosibilité, la créativité. Ils vont développer de façon cognitive toutes sortes de sensations qui vont l'aider dans sa discipline.
Moi, j'ai fait de l'haltérophilie et avant ça, de la boxe, et avant ça encore, quelque chose qui peut paraître paradoxal pour un enfant d'immigré : de la danse classique. C'est ma sœur, elle ne voulait pas qu'on traîne dans la rue. Ça nous a quand même donné une très bonne motricité, la danse nous a beaucoup aidé.

Pourquoi développe-t-on surtout des " aptitudes spécifiques ", pourquoi cette spécialisation à outrance ?

Parce qu'ils ont une vision trop étroite, uniquement compétitive ; la compétence et l'excellence. Ils ne regardent pas l'enfant en tant qu'être social, mais en tant que ressource humaine. Comme un produit sur lequel il faut avoir une plus-value.
On est dans une société où la compétition compte tout le temps, c'est essentiel d'être bien placé, pas seulement dans le sport.
Donc les centres qui évitent les tournois trop vite et trop tôt ne sont pas considérés comme des bons centres. Les petits enfants ne vont pas sur le podium, donc c'est mal considéré. On dit que ces centres ne font pas de champions.
Penser qu'on perd son temps à jouer avec un enfant, c'est faux.

Cette tendance à la spécialisation à des conséquences aussi sur le haut niveau ?

Dans le haut niveau, il n'y a pas une pensée intégrée, globale de l'athlète. Il doit se débrouiller avec des clubs qui s'occupent de la discipline précise, mais qui ne s'occupent pas de sa personnalité ni vraiment de son physique, ni de la qualité de son groupement musculaire. Chaque entraîneur est cloisonné : le nutritionniste, le kiné, le préparateur physique, chacun s'occupe de l'athlète séparément.
Voici un exemple très concret : Beaucoup de footballeurs développent le muscle agonique mais ne s'occupent pas du muscle antagonique. Donc, des carences musculaires vont amener à des traumatismes précoces. Plus ils sont jeunes, plus le déséquilibre arrive rapidement, parce qu'il n'y a pas encore de masse musculaire.
On les voit arriver 10 ans après : ils ont des muscles en carence et des parties hypertrophiées, ça peut laisser des séquelles graves. Nous, on essaye de donner un équilibre fonctionnel aux athlètes.

Et vous comment travaillez-vous l'équilibre fonctionnel ?

Pour nous, la référence, c'est l'enfant. Nous participons à des compétitions, mais en tenant compte que le plus faible, c'est l'enfant, qu'il faut le protéger.

Puis autour de l'aspect sportif, nous développons beaucoup de paramètres. On fait des fêtes, on essaye d'avoir une vie sociale forte autour.
Par exemple ici, avec Laurent. Laurent est un jeune champion du monde de kickboxing. Notre objectif est d'aider, avec son expérience, avec ses connaissances à travailler la question de l'obésité. Il vient d'Espagne, le pays le plus touché en Europe par l'obésité, et même de Tenerife, région la plus touchée d'Espagne. Il faut toujours rendre à la communauté ce qu'on apprend.
Chez nous, beaucoup de sportifs ont une implication sociale ; laquelle, par ailleurs, les aide dans leur " après carrière ". Ils ne sont pas dans le moi-je, moi-je... ça leur sert aussi, leur donne la possibilité de faire autre chose que terminer comme portier de nuit ou comme…. drogué. Ce qui arrive à la majorité des sportifs moyens ou " bons ".

À propos de société, Philipon Toussaint2 me disait que les enfants ont une condition physique de moins en moins bonne, ils s'essoufflent vite …

Oui, je constate ça. Dans le cadre scolaire, on n'évalue que l'écrit. Ni la motricité ni l'expression orale. En fait, ils ont beaucoup de sollicitations, mais il n'y a pas de vrai travail sur les enfants.
On ne s'occupe pas de cette expression par le corps. Quand un enfant bouge en classe, on le dit hyperactif et on l'envoie dans le médical. On n'a pas le temps de développer la motricité, je ne sais pas pourquoi, mais on a de moins en moins de temps pour perdre du temps. Alors que perdre du temps, c'est le principe de base de la pédagogie. Cette motricité n'est pas évaluable, n'est pas quantifiable.

Et… ce qui n'est pas quantifiable, n'existe pas...