Dans son " éthique ", Spinoza donnait un principe " on ne sait pas ce que peut un corps " .
Spinoza ne prêtait pas, par là, au corps des pouvoirs surnaturels, des énergies occultes. Il offre le constat d'une multiplicité infinie de rencontres alors que nous n'en avons conscience que d'une infime partie. Et, ce qui est vrai pour les corps l'est aussi pour la pensée. On pourrait également dire : " on ne sait pas ce que peut une pensée ". C'est une des pistes pour sortir de cette étroite et pauvre " culture du résultat ".

Performance et lien social

Revenons-en maintenant à notre question initiale et regardons la difficulté que pose la performance dans le travail social, socioculturel ou culturel avec ce nouvel éclairage et le détour que nous avons fait par l'étude de la performance dans le champ sportif.

Lorsqu'on veut " améliorer les performances ", la réflexion suivante s'enclenche de plus en plus : " à quoi sert ceci ou cela? ", quel résultat peut-on constater ? Et surtout quel résultat peut-on mesurer ? À quoi sert une ligne de train où très peu de monde circule ? Une maternité qui ne fait pas beaucoup d'accouchements, à quoi sert un théâtre, à quoi sert l'immigration, etc. ? Cette question se démultiplie à l'infini, à tous les niveaux. A quoi sert une ligne de train ? Mais aussi chacune des ces gares, chaque quai d'un gare, et. Ou chaque usine, chaque unité de production, chaque ouvrier, chaque geste de cet ouvrier, etc.

" A quoi ça sert " fonctionne de la manière suivante : on isole un élément et on se demande : pourquoi est-il là ? Et le mouvement que la question implique ne peut être qu'une mécanisation de la société. Car le modèle même de cette question est la machine. Lorsqu'on a affaire à une machine, il y a toujours un " pourquoi ? ". Dans la mesure où si tel ou tel engrenage est à une certaine place, il y a un pourquoi auquel l'ingénieur peut répondre. Pourquoi faut-il des bougies dans un moteur à explosion ? La réponse est simple, les bougies remplissent un rôle précis pour que le moteur réalise la fonction en vue de laquelle il a été constitué. Le sens de tel ou tel élément d'une machine est toujours bien défini parce qu'il ne vient pas de l'élément matériel en lui-même, mais de l'idée de l'ingénieur qui l'a conçu. Dans ce paradigme, on mesure, on juge la performance de chaque élément séparément et d'après une logique qui est extérieure et idéale. Ainsi, on sera un bon joueur de tennis si l'on arrive à mimer le coup droit idéal au mouvement près. Une gare sera performante si elle atteint son quota de voyageurs, etc.
Quiconque fréquente des enfants le sait bien, des " pourquoi ? " on peut en poser à l'infini. Et plus on répond plus ça devient abstrait. Pour en finir il n'y a qu'une solution, passer à un autre niveau. Cette engrenage est là parce que l'ingénieur l'a voulu.
Pourquoi cette gare est là ? Parce qu'on veut transporter du monde. Ce qui est vrai mais représente une partie seulement de la vérité. Une gare n'est pas seulement un instrument pour transporter des gens. C'est aussi une construction architecturale, un lieu de rencontre, de commerce etc., puis un train transporte des gens concrets,

donc permet, ou non, tels types de vie, de rencontres, d'activités.Cette gare n'est pas isolée, elle est dans une situation concrète. La gare n'est pas seulement l'œuvre de la volonté d'un ingénieur ou d'un homme d'affaires c'est surtout celle d'une époque qui l'a fabriqué. Et sa valeur ne vient pas d'ailleurs mais des agencements dont elle participe dans cette situation, dont beaucoup sont perçus inconsciemment.

Performance en situation

En effet, le rapport univoque (du moins à première vue) entre l'ingénieur et les éléments de sa machine est une illusion. Il faut revenir à cette phrase : " on ne sait ce que peut un corps ". Encore une fois, on l'ignore non pas parce que le corps a des qualités occultes, mais parce qu'il s'agence en permanence avec une infinité d'autres corps. On ne peut jamais circonscrire un corps ou une pensée car ils sont dans un devenir permanent. Comme le disait Héraclite l'Obscur : " On ne se baigne jamais deux fois dans un même fleuve ". En ce sens, une performance n'a de sens que dans une situation concrète.

Par exemple, il y a au moins une question à laquelle ne saurait répondre un nageur de haut niveau : pourquoi nage-t-il? Certes, il peut fournir toutes sortes d'explications. Mais au fond, il n'y a aucune raison de passer une partie de sa vie dans une piscine pour tenter d'aller quelques secondes, voire quelques centièmes de seconde plus vite. Cela ne sert à rien. Car si nous pouvons savoir ce que nous désirons, nous ne pouvons désirer ce qu'on désire (Liebniz). Le désir n'a pas d'explication, il ne vient pas de l'intérieur de l'individu, c'est l'individu qui est traversé par des désirs. Le désir vient de ces agencements infinis, qui à un moment donné émergent comme une sorte d'exigence, que la personne peut assumer ou pas.
Le désir de nager ne vient pas de la tête du nageur, il existe dans une société qui fabrique des piscines, dans laquelle d'autres personnes ont déjà nagé et nagent encore. Il existe dans une planète où l'eau est un élément important, où il est un être vivant donc lié fondamentalement à l'eau, etc., et. Le désir de nager provient aussi des rencontres que ce nageur a fait, les adversaires qu'il a affronté, d'autres sports qu'il a pratiqués, de ses lectures, d'une attirance physique pour l'eau, etc. En assumant son désir de nager, le nageur donne vie, en quelque sorte, à cette rencontre, cet assemblage hétéroclite.
Un nageur pourrait se dire : " je ne m'intéresse qu'au quantifiable, au résultat ". Sa manière de nager sera alors considérablement appauvrie. Il peut aussi tenir compte de cet assemblage qui fait son style particulier et tenter de le développer. En ce sens, une performance a y voir avec une situation, elle n'est jamais compréhensible, il n'y a jamais de réponse. Pourquoi celui-là est-il un champion ? Ou alors cette question ouvre sur une réponse infinie et en constante évolution.

Un athlète peut être conscient d'un certain nombre d'éléments, y compris de savoirs techniques, mais lorsqu'il développe son style, il en travaille infiniment plus.

Lorsqu'on assume ses désirs, quand l'on s'embarque vers une histoire de vie, les rencontres, le lien social devient possible car on est en train de travailler l'ensemble des questions qui s'assemblent dans le désir.
Un nageur travaille des questions liées au corps. Ce travail permet l'émergence de tout un savoir médical (la médecine du sport est une branche très féconde). Ce travail permet aussi d'aborder l'alimentation comme le fait Carlos Perez ou de s'intéresser à l'instar de François Bigrel à la physiologie.

A l'opposé de ceux qui assument leurs désirs, l'individu idéal, le self-made man peut répondre à tous les " pourquoi " de chacune de ses actions. Il est celui que l'on présente comme modèle et dont les politiques d'intégration ont pour objectif de faire que les autres lui ressemblent. Or, c'est justement cet individu idéal qui est le plus éloigné de tout lien social.
Il s'agit d'individus très peu performants car peu capables d'assumer des désirs, des exigences qui lui viennent de la situation dans laquelle il est. Or, c'est dans le travail du désir que le lien social se développe, que l'on génère des échos, des conflits, des nouvelles questions.

Une société performante donc capable d'imagination, de création est celle d'un lien social fort, celle qui s'oppose à la culture du résultat et aux self-made men.

Le corps social n'a pas un équilibre à atteindre. Il est toujours déséquilibré, toujours en mouvement.

La question se déplace de " pourquoi ? " à " comment cela fonctionne ? " Comment le désir plus ou moins manifeste de chacun peut s'agencer, se développer ?

 

1. Pour une analyse lumineuse de cette phrase: Gilles Deleuze, "Spinoza, philosophie pratique " éditions de Minuit, chapitre II.