1. Corps, machine à gagner

Après deux ans de poliomyélite (bras et jambes paralysés), j'ai compensé en devenant très sportif : course de fond, athlétisme, foot, basket, escrime, aviron, tennis, volley-ball, équitation, cyclisme. Le foot, j'ai abandonné en entendant les pères de mes équipiers les insulter du bord du terrain. Le basket, j'ai abandonné quand un de mes coéquipiers, un prof d'université, a fondu en larmes après une défaite. L'escrime, j'ai abandonné après trois ans d'entraînement juste après mon premier tournois Le tennis, après avoir perdu un ami devenu un monstre de l'autre côté du filet et la course de fond après que mon entraîneur m'eu dopé à mon insu.

Des décennies plus tard, souffrant d'atrophie musculaire et de douleurs articulaires, je consultai un médecin du sport. A l'énumération de tout ce que j'avais pratiqué comme disciplines, il me dit que j'étais fou., que je m'étais détruit la santé.

A l'époque où l'homme vivait de chasse et de cueillette, il ne pratiquait d'autres sports que la course, le jet et la grimpette. Et encore, quand il en avait besoin (on estime qu'il " travaillait " alors deux jours par semaine seulement). Le " sport " est né en même temps que les civilisations. Et encore, comme jeux ou rites religieux.

Pendant des millénaires, ceux qui s'adonnaient à l'activité physique sans but étaient une infime minorité, généralement très aisée. Le mot sport vient tardivement (1828) de l'anglais disport: amusement.
Rien à voir encore avec compétition qui, jusque-à restait du domaine de la guerre.

L'activité physique orientée vers un but était le lot de presque tous : agriculteurs, ouvriers, artisans, voyageurs. Personne, parmi eux, n'avait le souci de se dépenser plus pour entretenir la forme, on se dépensait déjà trop. Et on savait parfaitement que la dépense physique excessive et/ou répétitive causait des désagréments graves, dos bloqués et douloureux, mains déformées et arthritiques, squelette usé, problèmes circulatoires et cardiaques, vieillissement précoce.

 

2. Corps martyr

On sait aujourd'hui que les sportifs professionnels doivent arrêter tôt la compétition. Non qu'ils soient trop vieux précocement pour rester " performants ", mais bien parce que leur pratique risque de les tuer prématurément (même sans substance dopante dangereuse). Un sportif professionnel ou de " haut niveau ", comme on dit, s'astreint pendant des heures à répéter les mêmes gestes, les gestes qui en font un athlète confirmé. Or la répétition des gestes, on le sait maintenant que l'on a reconnu et classifié les troubles musculo-squelettiques (TMS), troubles que l'on observe également et de plus en plus dans le travail à la chaîne, répétitif, avec stress physique ou mental et sans pause, la répétition des gestes est facteur d'usure physique importante.
(Je ne parle pas des activités physiques d'entretien, pour les trop sédentaires que nous sommes devenus dans notre monde : marche, jogging, nage, vélo, varappe, ski de fond, jeux ludiques ou d'adresse modernes (skate, roller, parapente, etc.).

Les TMS se manifestent généralement par des picotements dans les mains ou dans les pieds, par la sensation d'avoir des cordes brûlantes dans les bras, les mains ou les jambes, par des raideurs qui gênent l'activité, par des " coudes de tennis " (tennis elbow), un " genou de football ", un " doigt ressort ", un " clic dans le dos ", un " bras de souris " ou une " épaule gelée ". Il s'agit d'un ensemble d'atteintes douloureuses des muscles, des tendons et des nerfs, la tendinite, la compression des nerfs et des vaisseaux sanguins et le syndrome de la tension cervicale. Bref, ils témoignent de l'usure du corps et de son système moteur.
Lorsque les muscles se contractent, ils utilisent l'énergie chimique provenant du glucose et libèrent en retour d'autres produits ( par exemple l'acide lactique ) qui sont éliminés entre autres via le sang. Une contraction musculaire prolongée entraîne un ralentissement de la circulation sanguine. En conséquence, les substances produites par les muscles ne sont pas éliminées assez vite et s'accumulent. Cette accumulation irrite les muscles et engendre de la douleur, comme, par exemple, des jambes 'raides' après une longue marche. L'intensité de la douleur dépend de la durée des contractions musculaires et de la fréquence des moments de repos entre les activités pendant lesquels les muscles peuvent se débarrasser des substances irritantes (On ne mange pas la proie d'une chasse à courre, elle est empoisonnée par ses propres toxines).

Les tendons sont aussi affectés par une trop forte et trop fréquente sollicitation. Les tendons sont composés de nombreux faisceaux de fibres qui fixent le muscle à l'os. On distingue deux grandes catégories de lésions : celle des tendons à gaine (mains, poignets et pieds) et celle des tendons sans gaine (épaules, coudes, avant-bras, jambes).

Pour les premiers, la paroi interne de la gaine contient des cellules produisant un liquide glissant (le liquide synovial) qui lubrifie les tendons. Lorsque la main, le poignet ou le pied fait des mouvements répétitifs ou excessifs, le système de lubrification des tendons peut faire défaut, soit parce qu'il ne produit pas assez de liquide, soit parce que la qualité des propriétés lubrifiantes de ce dernier diminue. Le manque d'une bonne lubrification entraîne le frottement du tendon contre la gaine, ce qui cause l'inflammation et l'enflure du tendon. Lorsque les inflammations se répètent, un tissu fibreux se forme, ce qui entraîne un épaississement de la gaine et empêche le tendon de bouger librement. On appelle cette inflammation de la gaine du tendon une 'ténosynovite'. Il arrive que la gaine d'un tendon se remplisse de liquide lubrifiant, donnant ainsi naissance à un renflement sous la peau, appelé kyste synovial (ou ganglion synovial).
Quand les tendons sans gaine sont soumis à des mouvements répétitifs et à des positions non naturelles défavorables, le tendon devient épais et irrégulier, ce qui entraîne une inflammation : couramment appelée tendinite. Quand elles sont intensivement sollicitées, les fibres d'un tendon peuvent même se déchirer.
Les nerfs sont aussi affectés. Pendant une activité, les nerfs acheminent les signaux transmis par le cerveau pour contrôler le travail des muscles. Inversement, du corps au cerveau, ils transmettent l'information relative à la température, à la douleur, aux sensations tactiles et proprioceptives. Ils contrôlent des fonctions comme la transpiration et la salivation.
Les nerfs sont entourés par les muscles, les tendons et les ligaments. À la suite de mouvements répétitifs et de mauvaises positions, les tissus entourant les nerfs enflent et écrasent ces derniers. La compression d'un nerf provoque une faiblesse musculaire, des picotements ou un engourdissement. On observe parfois aussi une sécheresse de la peau et un ralentissement de la circulation du sang aux extrémités. L'abandon ou la non participation d'un(e) athlète à une compétition est de plus en plus fréquemment annoncée.

 

3. Quel corps ?

La menace de ces dégradations physiques doivent-elles nous empêcher de bouger et de pratiquer un sport ? Bien sûr que non. Au contraire. Mais pas comme on le pratique dans les stades où l'on forme de futurs champions destinés à être lancés dans les arènes olympiques.
Jean-Marie Brohm1, sociologue du sport, arguant contre le sport compétition d'aujourd'hui, et se défendant des critiques qu'on lui fait en disant : " depuis quand accuse-t-on un médecin qui procède à un diagnostic de vouloir tuer son malade ? ", estime que " le rapport au corps, c'est comme le rapport à la mort, à la sexualité, à l'inconscient, quelque chose d'opaque, de non maîtrisé. Et si justement l'emprise du sport marche si fort c'est que le corps sportif est un corps aveugle. En se jetant à corps perdu dans le sport de compétition, on ne remet pas en cause les préjugés dominants : il faut maigrir, il faut souffrir, il faut améliorer ses performances, bref, autant d'injonctions terroristes à se conformer au moule établi. Mais jamais on ne se pose la question : quels corps ? " Celui de " toutes ces " momies végétatives " ou " caniche de placard " qui se sont cuirassés par des pompes, des abdominaux et autres gestes imbéciles qui adoptent un mode de vie ascétique et répressif " ? Bien sûr que non.
Jean-Marie Brohm répond : " Je suis pour éviter toute spécialisation sportive au profit d'un apprentissage de toutes les techniques corporelles, d'une maîtrise de toutes les méthodes nouvelles (eutonie, relaxation, expression corporelle, etc). Je verrais très bien une éducation physique intégrale (…) qui serait harmonieusement combinée avec la musique, le dessin, les arts plastiques, les arts chorégraphiques et tous les arts du corps, car celui-ci n'est pas qu'une simple machine à produire des performances, mais est d'abord un vecteur de sens, un pôle esthétique et érotique. Aussi me paraît-il important de faire du corps un signe, c'est-à-dire à la fois un instrument de musique, une voix, un soufflé, une percussion, un résonateur, etc., toutes dimensions que nient systématiquement le sport de compétition ".
Utopie ? Délire ? Folie ? Que non ! Jean-Marie Pelt, biologiste renommé2 explique dans son dernier livre3 que " Darwin n'a pas dit que ce sont les plus forts qui survivent, mais les plus adaptés " (…). " La culture du résultat érigée en valeur suprême s'impose comme une véritable idéologie, à tous les niveaux, consultants, experts, cabinets d'audits et autres " coachs ". C'est une idéologie à haut degré d'animalité. Cela montre l'immense chemin qui reste à parcourir pour passer de l'individualisme à l'altruisme, de l'égoïsme à la solidarité et de la compétition à la coopération "4.
Rien ne justifie de faire mal à votre corps, sinon les conneries érigées en dogme par un système basé sur la compétition. Votre corps, respectez-le, aimez-le.

 

Gérard DE SELYS

 

1. http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Marie_Brohm
2. http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Marie_Pelt
3. La raison du plus faible, Fayard, Paris, 2009
4. Interview dans Le Soir, mardi 3 mars 2009, page 14 (Forum)