Il rasait les murs et claudiquait, tête basse et épaules rentrées. Quand vous lui adressiez la parole, il répondait d'une voix menue, comme pour s'excuser d'exister. Mais quand vous l'entendiez commenter un match de football à la radio, c'était la tempête, l'invective, voire même l'injure, et un enchaînement continu de superlatifs extrêmes. Sa voix était forte, il hurlait, vitupérait, insultait, distribuait les blâmes et les bons points comme un Zeus tout puissant à la voix de tonnerre. C'était une brute. Le lendemain, il rasait à nouveau timidement les murs des couloirs.

Comment un être si doux, si réservé d'apparence, timide à l'extrême, pouvait-il devenir un tel monstre de brutalité verbale une fois installé devant son micro de commentateur sportif ?

Un jour, avant les jeux olympiques de Séoul, j'ai consacré une émission au sport. J'y faisais parler Jean-Marie Brohm1 et Michel Caillat2, deux historiens et analystes du sport. Ils y démontaient, entre autres, les dessous idéologiques de la compétition sportive. Je ne l'ai plus croisé dans les couloirs, mon collègue timide. Il s'enfermait dans son bureau pour éviter de me rencontrer. J'ai tenté de le voir pour parler de mon émission. Vainement. Il a fallu des mois avant que je ne le rencontre à nouveau dans les couloirs : " Bonjour, bonsoir ". C'était tout.

N'était-ce, de sa part, que de la brutalité verbale ? Un ballon roulant sur une pelouse suffisait-il à le métamorphoser en un enragé éructant ? Non, je ne pense pas. Il n'était pas le seul dans ce cas. Une collègue, petite, plutôt chétive, rien du profil de la sportive, se comportait de la même manière. D'autres encore. Mes collègues journalistes sportifs étaient en général plus gentils et abordables que les autres, mais se transformaient pratiquement tous en dragons sur antenne. Pourquoi ?

Parce qu'ils servent un dieu Moloch impitoyable : la compétition. Certains diront que nous avons besoin de cela. Qu'il est utile que nous puissions faire notre catharsis (Selon Aristote, effet de purification des passions produit chez les spectateurs d'une représentation dramatique.) régulièrement et que le sport spectacle en est l'occasion. Vraiment ? Avons-nous besoin d'écraser l'autre, de l'éliminer, de le tuer pour purifier nos mauvaises passions et nous sentir mieux ? Le sport moderne et de masse, ce n'est pas un hasard, est apparu pratiquement en même temps que l'ère industrielle. Le baron Pierre de Coubertin, " colonialiste convaincu " selon ses propres termes, crée les jeux olympiques modernes à une époque (1894) de confrontations majeures, et souvent guerrières, entre Etats européens et de sanglantes conquêtes coloniales. Il s'agissait, pour lui, de doter les jeunes hommes de " pectoraux d'acier " pour la guerre. D'emblée, le sport de masse était présenté comme outil de domination du fort sur le faible. Plus encore, comme expression " naturelle " de
" besoin " de domination.
C'était l'époque, également, où des éthologues et anthropologues distingués commençaient à élaborer des théories selon lesquelles " l'homme est un loup pour l'homme ".
Les mots ont vite suivi. Le vocabulaire " sportif " (des journaux d'abord, puis des radios et télévisions) s'est adapté à ce qu'on attendait de lui : persuader que la compétition est naturelle, qu'elle est inscrite dans les gènes humains, comme l'irrépressible besoin d'écraser l'autre, de le dominer, de le frapper, de l'anéantir et, en
même temps de dominer soi-même, d'être au-dessus, de briller et, aujourd'hui, de gagner beaucoup d'argent. Personne ne s'étonne qu'il faille des arbitres pour contrôler les sportifs dont la première règle est, en principe le " fair-play " (respect loyal des règles).

La " langue sportive " (plus que l'image) est donc le vecteur indispensable de transmission, de matraquage de " l'idéologie dominante ", celle du monde capitaliste, pour faire ingurgiter et banaliser le credo selon lequel la vie est une lutte à mort contre l'autre (le fameux " struggle for life ") et que le plus faible ne peut s'en prendre qu'à lui-même, aux défauts de sa morphologie ou à son inaptitude au combat, l'arbitre ne maniant plus en l'occurrence le sifflet mais la matraque et ne distribuant plus de cartons de couleur mais l'échec ou la misère.
Dans une bataille, on ne se fait pas de quartier. On ne s'envoie pas de politesses (n'est-ce pas Cambronne ?). On hurle à mort, on taille, on frappe. De même avec les mots. Les mots hurlent, taillent et pourfendent. Et on emprunte aux termes guerriers, au langage médical, au aux locutions religieuses, aux proverbes qu'on massacre, à la mythologie qu'on anone, voire au délire raciste.

Ainsi, mes timides journalistes sportifs sont-ils de brillants spécialistes de formatage des foules. Qu'ils le veuillent ou non, et souvent ils le veulent même s'ils poussent des hurlements (encore !) d'indignation si vous le leur faites remarquer.
Faites une expérience. Regardez un match de football à la télévision en coupant le son. Vous verrez des hommes (en général) habillés de couleurs voyantes et de logos d'entreprises, courir derrière un ballon d'une circonférence de septante centimètres, d'un diamètre de vingt-deux centimètres, d'un poids de quatre cent cinquante grammes, gonflé d'air à une pression d'environ1,1 atmosphère soit onze cent grammes par centimètre carré, se le passer, essayer de se le voler et tenter de l'envoyer dans un espace plan vertical de deux mètres de hauteur et trois mètres de largeur devant lequel évolue un nerveux. Si vous n'êtes pas un " mordu " du foot, une lourde torpeur vous fera plus ou moins rapidement fermer les paupières. Si vous le pouvez, juste avant de sombrer dans le sommeil, mettez le son. Vous comprendrez alors que vous assistez à un épouvantable pugilat dont le sort d'une nation et d'un peuple tout entier dépend. Que chaque geste auquel vous assistez vaut ses vitupérations les plus hargneuses ou ses dithyrambes les plus éthérés. Et vous vous éveillerez à coup sûr. Le commentaire fait tout. Lisez le lendemain un compte rendu écrit du match, le débit échevelé des commentateurs de télévision sera remplacé par d'impossibles métaphores (et lieux communs) destiné à vous faire revivre les moments fabuleux de la veille ou à vous faire partager l'indignation du journaliste si le club national ou régional a " honteusement " perdu.

Non content d'être le vecteur d'une idéologie monstrueuse, le commentateur, tel un chaman, aura été choisi pour son talent à vous mettre en transe ou en extase et à maintenir cet état aussi longtemps que l'étrange messe dédiée au sacrifice du plus faible durera.
Le plus grand prêtre de cette étrange liturgie fut Alphonse Tetaert, alias Luc Varenne, connu pour la rapidité de son débit, ses " c'est terrible !", ses " oh la la la la la ! " et le fait que les téléspectateurs regardaient l'image à la télé… en écoutant Varenne à la radio.
Ne pouvant vous faire écouter le son, je me contenterai de vous faire lire les mots.

Première caractéristique du commentaire sportif, l'adjectif extrême comme moyen de faire monter la pression et de la maintenir3 :
Fabuleux, vertigineux, orageux, époustouflant, extrême, superlatif , extraordinaire, stupéfiant, désastreux, mirifique, formidable, redoutable, immense, microscopique, gigantesque, bouleversant, sans précédent, sans commune mesure, assassin, matamoresque (sic), purulent, déséquilibré, infernal, inaccessible, épique, inabordable, inextricable, abyssal, monstrueux, exacerbé, splendide, titanesque, torturé, honteux, abominable, infâme, gangrené, purulent, pestiféré, renversant, ahurissant, dérisoire, minuscule, considérable, effroyable, épouvantable, atroce, ridicule, rédhibitoire, incroyable, catastrophique, invisible, inimaginable, inexorable, ténor, vertigineux, horrible, enthousiaste, impressionnant, périlleux.
Faites l'essai : choisissez un texte normal et remplacez-y tous les adjectifs par un adjectif choisi ci-dessus, vous verrez que le texte d'origine est méconnaissable et ne veut pas dire la même chose.

Deuxième caractéristique : l'usage de mots guerriers ou empruntés à la panoplie guerrière : efficacité offensive, porte-drapeau, sans armée, mission accomplie, victoire impérative, prendre la direction.

Troisième, le recours à la vie et à la mort : agoniser, sauver, survie, étouffer, un pied dans la tombe, survivre, ressusciter, autopsie, tuer, héritage, le paradis, l'enfer, étrangler, pendre, assassiner, coup de Jarnac, empaler, écarteler, scalper, raideur cadavérique, pendu, décapiter.
des opérations, prendre les commandes, division offensive, trêve, conquérir, régénérer ses troupes, seule la victoire compte, attentat, ultimatum, neutralisé, déverrouiller, lutte, embuscade, écraser, pulvériser, campagne victorieuse, convertir en victoire, débâcle, retraite, débandade, brèche, esquive, reculade, subterfuge, duel de la peur, victoire flattée, tuer, exploser, domination, âpre combat, lutte incessante, le dernier carré, esprit de vengeance, sales draps, épopée, effet de surprise, embuscade, duel, bagarre, mitrailler.

Quatrième, l'usage d'expressions médicale et psychologiques : angoisses, avaler la pilule, masochiste, sadique, mal être, regrets, humiliations, honte, psychologique, simulateur, apathique, handicapé, perdre la raison, emplâtre, hémorragie, saigner, malade, fou, autiste, sourd, muet, aveugle, étouffer, sauvé in extremis, ausculter.

Cinquième, les référence au religieux et parapsychique : bardé d'épine, devin, la messe est dite, messie, martyr, miracle, ressusciter, sombres présages, boule de cristal, damné, solution miracle, pelouse fétiche, frappé par la malédiction, consécration, mea culpa, silence religieux, le paradis, l'enfer, … et, parfois, des considérations " philosophiques " telle que : " l'être humain n'a aucune prise sur son destin ".

Sixième, tous les termes ayant trait à la compétition, bien sûr : ensablé, repêché, raboté, débarrasser, revers de fortune, tombeur, reprendre la main, attendre de pied ferme, être la proie, carences, insipide, élite, point d'honneur, à bras-le-corps, largué, s'incliner, scotché, fusible, ridicule, avoir un œuf à peler, déchet, éclair, jouer son va-tout, le mal est fait, riche en déchet, condensé atomique de bêtise (sic), piège grand comme une maison (sic), émoussé, à la dérive, concédé, empoché, six longueur de retard (sic), salvateur, s'enflammer, débiner, cartonner, cannibale, jouer la gagne (sic), imposer, tomber de son piédestal, être sur la sellette, ingrédients de la recette, meilleurs, bénéfices, dividendes, longueur d'avance, hold-up, tricherie, fissuré, encaisser, ressort cassé, cadors de l'antichambre de l'élite (sic), forger un exploit, ne faire qu'une bouchée, botter le cul, étriqué, sonnés, géant, véritable drame, favoris, grosse explication, malpropre, noblesse, talon d'Achille, baisse de régime, monter en puissance, pisser des jets (sic), à prix d'or, ogre, vengeance, faire fort, compétiteur, rapport qualité-prix, au faîte de la hiérarchie, faire du dégât, chef, impérial, dominateur… flahute (pour "Flamand ").

Enfin, l'usage intempestif d'expressions figurées, de proverbes martyrisés et de clichés : " Tant va la cruche à l'eau qu'elle déborde " (sic), tenir en haleine, docteur Jekyl et Mister Hyde, climat délétère, occasion galvaudée, être sur la même longueur d'onde, " on a toujours besoin d'un plus costaud que soi " (sic), capable du pire comme du meilleur, manger son pain noir, chas de l'aiguille, resserrer le boulons, faire mentir la tradition, solide comme un roc, l'heure est grave, retrouver ses valeurs, simple formalité, coller aux basques, feu de paille, tombé du ciel, bouteille à moitié pleine, piège de la facilité, s'attirer les faveurs, renvoyer l'ascenseur, secouer le cocotier, absolue conviction, retour aux sources, spirale négative, talon d'Achille…

Et la " beauté du sport " dans ce fatras, ce baragouin, ce volapük, ce charabia, cet amphigouri ?
Eructations ! C'est dommage.


1. Tout ce que vous lirez ci-dessous en italique a été recueilli parmi les propos de journalistes " sportifs " le trimestre précédant la rédaction de cet article.