Le travail occupe au sein de nos sociétés une place fondamentale. Porteur par nature de contreparties (salaire, droit et protection sociale, reconnaissance et intégration, épanouissement et expression de soi mais aussi contrainte, effort voire souffrance, dépendance, subordination, obligation morale), le travail accapare une part importante de la vie des individus et fixe dans une large mesure leur position au sein de la société. 
Pourtant, dans la dimension qu'il prend aujourd'hui, ce "fait social total", cette notion presque intangible, est fort récente puisque ces attributs ne lui sont associés que depuis deux ou trois siècles.

Les sociétés précapitalistes
Dans les sociétés primitives par exemple, le travail désigne les acti-vités destinées à répondre aux besoins physiques et naturels. La logique d'accumulation et de production pour l'échange, directement liée à notre conception moderne du travail, n'existe pas. Dans la mesure où les besoins sont limités, les activités destinées à y répondre ne mobilisent qu'un minimum de temps et un minimum d'efforts.

Pour la société grecque ancienne, le travail, notion dévalorisée, sert là aussi à assurer la satisfaction de besoins limités. Il est cantonné à la stricte sphère familiale et est assumé par les femmes et les esclaves, tenus pour inférieurs. L'homme libre, le citoyen, est celui qui, dégagé du règne de la nécessité, est capable d'élever son esprit et de participer aux affaires publiques, de définir le bien commun. Le travail, loin d'être un facteur d'intégration, exclut du domaine public ceux qui y sont contraints.

Tout au long de l'empire romain et jusqu'à la fin du Moyen-Age, cette représentation dévalorisée du travail ne se modifie pas. A savoir qu'il n'est considéré ni comme une valeur ajoutée ni comme contribution à l'utilité commune. Et le seul fait d'en dépendre pour assurer sa survie est tenu pour méprisable. Cependant, tout au long de cette période, la pensée chrétienne introduit des nuances qui faciliteront l'éclosion d'une conception moderne du travail. Tout d'abord, la distance qui opposait hier l'œuvre (activité qui élève l'âme) et le travail (qui l'en empêche) tend à se réduire. La paresse et l'oisiveté, parce qu'elles détournent de la contemplation et de la prière, sont progressivement condamnées. Le travail manuel, pour peu que son objet ne soit pas le gain ou l'échange, devient compatible avec l'élévation de l'esprit. Et la création du monde, œuvre divine par excellence, n'est plus issue du seul verbe (Dieu dit … et cela fut) mais est au contraire interprétée comme un processus de fabrication (Dieu façonne la matière du monde).

Le 18ème à la charnière
La rupture, radicale, se produit au siècle des lumières. Le 18ème , c'est avant tout le renversement de l'ordre naturel des choses, pres-crit par une autorité divine et absolue. A cet ordre se substitue celui de la science et de la raison qui permet à l'homme de comprendre et de rendre prévisible le mouvement du monde. Face à la nature désenchantée, apparaît l'individu, sujet libre puisque dégagé de la tutelle divine, porteur de besoins, de désirs et d'intérêts. Mais de ce renversement peut naître le chaos. L'ordre religieux, conçu comme un ensemble hiérarchisé de parties non autonomes, fixait à chacun sa place et son destin. De ce point de vue, il était le garant d'une unité et d'une cohésion sociale. Une fois renversé, il s'agit de trouver la nouvelle règle de coexistence des individus. Il s'agit de trouver rien de moins qu'un nouvel ordre social. Deux possibilités s'ouvrent alors. L'une politique, l'autre économique. Dans l'une, le contrat naît de l'assentiment de tous les individus à se reconnaître comme un corps homogène et de leur volonté de fixer ensemble les règles de leur coexistence. Mais cette solution présente un caractère d'impermanence puisque le contrat, né de la seule volonté, est à redéfinir sans cesse. Dans l'autre, le contrat naît non pas de la volonté mais de l'intérêt de chacun. C'est en effet du besoin et des désirs de chacun que découleront les lois naturelles qui seront au fondement de l'ordre et de la structure sociale. Bien sûr, la solution politique subsistera, face à la raison économique mais cette dernière prendra au fil du temps une place grandissante.

Inversion des valeurs
Parce que le 18ème siècle, c'est aussi celui où s'exprime une brutale inversion des valeurs. En effet, la recherche du gain et la volonté d'enrichissement jusque là méprisées, se trouvent valorisées et soudain considérées comme nécessaires au bien-être général. De la science et la raison naissent les lois physiques qui facilitent la lecture du monde ; de la science et de la raison semblent naître les lois économiques qui déterminent le commerce des hommes dont découleront l'accroissement des richesses et l'abondance des biens. Considérées dès lors comme prévisibles et reproductibles, ces lois en prennent du même coup une valeur presque universelle. Ces bouleversements fondamentaux, associés à la révolution industrielle et technicienne naissante font du 18ème siècle le creuset idéal pour l'invention du travail dans sa conception moderne.

 

Adam Smith
Cette invention, ou plutôt la synthèse des éléments qui sont contenus dans la pensée de l'époque trouve son expression en 1776 avec la publication des Recherches sur les causes de la richesse des nations. Avec ce texte fondateur du libéralisme économique, Adam Smith pose tout à la fois les principes de la division du travail, de la productivité, de l'accumulation du capital et de l'accroissement des richesses, du libre-échange et du marché (la main invisible). D'un seul coup, le travail se voit attribuer toutes les vertus. Alors que jusque là, seule la nature se voyait reconnaître la force de créer, ex nihilo, du nouveau ; désormais c'est le travail humain qui se voit attribuer cette puissance. Il est " ce qui produit de la richesse ". 
A partir de là, le travail reste bien sûr envisagé dans sa dimension concrète (l'effort et la fatigue physique qu'il réclame et la transformation de la matière qu'il permet) mais il se charge aussi d'une dimension abstraite. Dorénavant, il est conçu comme un élément homogène, identique en tous temps et en tous lieux et d'une valeur égale pour tous les travailleurs. Cette vision du travail a des conséquences décisives ; d'une part, il devient l'instrument de mesure qui permet de comparer la valeur des marchandises ; d'autre part, puisqu'une unité de travail en vaut une autre, il devient détachable de la personne qui le produit. D'autant plus détachable qu'il peut être aussi divisé. Tout travail complexe peut en effet être décomposé en gestes simples et réorganisé rationnellement, mécaniquement entre différentes personnes. Dans ce cas, il présente en outre l'avantage de créer proportionnellement plus de valeurs que ce chaque travailleur individuellement aurait pu produire. Et c'est ici la notion de productivité du travail qui fait son entrée.

Autonomie et lien social
Qu'il soit détachable signifie aussi qu'il est lui-même objet d'échange. Dans la mesure où l'homme, sujet libre et autonome, dispose de son corps comme d'un bien inaliénable, il peut librement disposer de sa force de travail et choisir de la vendre. A l'opposé du servage, et de l'esclavage, le travail s'assimile effectivement à une manifestation de la liberté individuelle et une prise d'autonomie. Parce qu'en théorie, l'individu peut par le seul exercice de sa force et de ses facultés librement négociées, subvenir à ses besoins et déterminer la place qui lui revient au sein de la société. Détachable, abstrait et marchand, voila que se constitue progressivement le travail moderne. Il désigne l'effort humain qui transforme, fixe le prix de cet effort et la valeur d'échange de la chose produite. Il fournit aux individus les moyens de leur subsistance, il représente aussi leur contribution à la production de richesse. Il est en principe la source de l'enrichissement tant individuel que collectif. Et dans une société qui se fixe pour objectif l'accroissement des richesses et la recherche de l'abondance, la capacité des hommes à produire et à échanger semble devenir la première des vertus. Le travail, créateur de valeur et les échanges qui en résultent vont fixer les relations sociales tissées d'interdépendance, de besoins et d'intérêts réciproques. Prévisible et calculable au même titre que l'accroissement des richesses déterminé par des règles naturelles, le nouvel ordre social se dessine peu à peu. La raison économique s'institue. Elle place le travail au fondement de la vie sociale comme un devoir propre à chacun et comme un signe d'appartenance1.

Cette analyse a été possible grâce à la lecture de l'ouvrage de Dominique Méda, Le travail. Une valeur en voie de disparition. 2

 

 

 

 

1. Un an après la Révolution française, La Rochefoucauld-Liancourt qui dirigeait la commission chargée de trouver une solution au problème de l'indigence écrira : " Si celui qui existe a le droit de dire à la société : Faites-moi vivre ", la société a également le droit de lui répondre : " Donne-moi ton travail " ". 
Cité par Dominique Méda, dans Le travail. Une valeur en voie de disparition, Champs-Flammarion, 1998
2. Dominique Méda, Le travail. Une valeur en voie de disparition, Champs-Flammarion, 1998