Le 19ème  siècle est marqué par le développement technique et par un essor industriel sans précédent.   Cette nouvelle puissance technicienne et les formidables potentialités qu’elle contient vont influencer de manière décisive les représentations du travail. Le monde, devenu compréhensible au 18ème, est désormais façonnable, domesticable. Il appartient à l’homme d’y imprimer sa marque. Pour Marx, c’est en prenant conscience de sa capacité à aménager le monde, à construire son histoire que l’homme se crée lui-même. Vu comme la liberté créatrice propre au genre humain et comme l’expression de l’individualité propre à chacun, le travail devient l’essence de l’homme.  Et la production volontaire, l’échange non contraint et non marchand sont destinés à devenir la source du lien social idéal. 

Un travail aliéné

Mais en attendant cette réalisation ultime, où l’abondance est atteinte et l’homme libéré du besoin, il faut bien admettre que le travail, dans la forme concrète qu’il prend au 19ème, est fort éloigné de cette vision.  Il est selon Marx un travail aliéné. Parce qu’il a pour objectif premier l’accroissement de la richesse, parce qu’il est lui-même une marchandise échangée contre un salaire, il place celui qui l’exerce dans un rapport de dépendance et de besoin. L’ouvrier, mécanisé, doit entrer dans le processus de production dépouillé de sa personnalité, de ses désirs.  Il n’est plus qu’une simple force de travail mise au service d’un objectif qui lui est étranger, tout comme d’ailleurs l’objet qu’il participe à fabriquer.  Pour Marx, c’est l’existence de la propriété privée qui est à l’origine de cette perversion du travail et de tout ce qui en découle. La division du travail, la recherche systématique des gains de productivité, la tendance à la baisse des salaires ou à l’augmentation du temps de travail, ont pour seul objectif l’accroissement des richesses et le renforcement de la puissance de ceux qui les détiennent. 
Pourtant, ce travail déshumanisant n’en reste pas moins pour Marx un progrès objectif ; d’abord parce qu’il fait naître un sentiment d’appartenance, de classe, chez ceux y sont asservis ; ensuite, dans la mesure où ce travail est déterminé dans sa forme et ses contenus par la société dans son ensemble, s’en libérer signifie s’emparer du processus de production dans son ensemble. La révolution sera pour les prolétaires, un impératif de survie.  En fait, le problème est moins le décalage immense qui existe entre la conception idéale du travail et son application concrète, que le moyen de rendre conforme le travail réel à son essence.  Ce qui explique qu’à cette époque, les conditions de vie des ouvriers, ne remettent pas en question la représentation dominante du travail.  Il est essence de l’homme, liberté créatrice, expression de soi, source d’épanouissement et de lien social ; il reste à modifier son organisation et les conditions de son exercice. Il reste à rendre supportable sa réalité. 

Le temps du pragmatisme

Dans le courant socialiste, l’entrée dans le 20ème siècle marque la rupture entre les tenants de d’une action radicale et révolutionnaire et une tendance réformiste.  Pour le courant social-démocrate, le meilleur moyen de parvenir à une amélioration concrète de la situation des ouvriers, n’est plus le renversement des institutions sociales et politiques mais au contraire la l’amélioration des structures existantes par des modifications légales et progressives. La prédominance de ce courant tout au long du 20ème siècle contribue à renforcer la place centrale qu’occupe le travail au sein de nos sociétés. Dans les faits, les principes sociaux-démocrates se traduisent par une amélioration constante des conditions de travail (réduction du temps de travail, amélioration des conditions d’hygiène et de sécurité, création d’institutions représentatives …).  Ils débouchent aussi sur des revenus croissants, sur une protection toujours plus large et sur un accès à des biens de consommation et à des services sans cesse plus nombreux.                                                                                                                 

L’Etat-social

Tout aussi concrètement, cela revient à consolider le rapport salarial désormais considéré comme l’instrument de diffusion de l’augmentation générale des richesses. Cela revient à oublier qu’au-delà des compensations, le rapport salarial reste pour le travailleur un rapport inégal constitutif de dépendance, de subordination et d’instrumentalisation.  « Le citoyen est dédommagé pour la pénibilité qui reste, quoi qu’il en soit, attachée au statut de salarié, même si il est plus confortable ; il est dédommagé par des droits dans son rôle d’usager des bureaucraties mises en place par l’Etat-providence, et par du pouvoir d’achat, dans son rôle de consommateur de marchandises.  Le levier permettant de pacifier l’antagonisme de classes reste donc la neutralisation de la matière à conflit que continue de receler le travail salarié. »
Dans ce contexte, l’Etat-social, « légitimé démocratiquement se constitue en préservateur et en dompteur du processus « naturel » de croissance du capitalisme » . Il doit permettre la production de quantités de richesses toujours plus grandes (taux de croissance positifs) ; veiller à une répartition homogène de cette croissance et enfin garantir le niveau d’emploi.   
Car c’est bien d’emploi dont il s’agit dorénavant ;  c’est-à-dire de travail toujours chargé de pénibilité et d’efforts mais auquel on associe un nombre variable d’avantages, de protection, de biens sociaux.  

La quadrature du cercle
Ce modèle repose sur deux impératifs : pouvoir compter sur une croissance des richesses illimitée et garantir un niveau d’emploi élevé. Or la nécessité de développement et de croissance repose sur des gains de productivité toujours plus grands. En ce qui concerne le travail, les gains de productivité ne peuvent être obtenus que de deux manières : soit réduire les effectifs sur lesquels repose la production, soit réduire leur coût.  Dans un cas comme dans l’autre, un nombre croissant de personnes n’ont plus accès au système de redistribution des richesses et c’est la machine tout entière qui se grippe.  Et dans ce contexte, que devient le travail vu comme la source de l’épanouissement et du lien social ?  Il reste ce qu’il a toujours été ; un moyen mis au service de la logique économique. Il est dans la rationalité capitaliste, un pur facteur de production qui lui permet d’atteindre son objectif, la production de surplus. 
Depuis, deux ou trois siècles, les représentations du travail se sont modifiées, se sont idéalisées au point de faire oublier qu’il repose avant tout sur un rapport de force. A l’heure où la mondialisation ouvre de nouveaux réservoirs de main d’œuvre et que les nouvelles technologies permettent d’améliorer encore la productivité, ce rapport de force se modifie une fois de plus aux dépens des salariés. Dans les faits, cela se traduit par une pénurie structurelle d’emplois stables et à temps plein et par une montée proportionnelle du nombre de chômeurs ou d’emplois précarisés.  En parallèle, la mise en concurrence des travailleurs revient à pouvoir en exiger toujours plus de souplesse et de flexibilité. Et si le travail ne permet plus l’intégration de tous, à quoi servent dès lors les discours qui continuent à le glorifier, si ce n’est à masquer le fait que le principe même du capitalisme est de dégager le maximum de profit avec le minimum de main d’œuvre.

 

 

Cité par Dominique Méda :  Habermas : La crise de l’Etat-providence, p 113.

Ibid, p112