Entretien avec Mateo ALALUF

Mateo ALALUF est professeur de sociologie à l'Université libre de Bruxelles.

 

CD : La plus grande partie du 20ème siècle a été placée sous le signe des augmentations de salaires, de l'amélioration des conditions de travail et des gains de productivité. Au fur et à mesure que l'histoire sociale s'écrivait, le travail est devenu facteur d'intégration sociale. Et aujourd'hui, l'est-il encore autant ?
MA : Je pense qu'on peut lire toute l'histoire sociale comme étant à la fois une lutte pour l'emploi et contre le travail. Avoir un emploi permet effectivement de transformer ses conditions de travail. Si l'on prend par exemple la question de la réduction du temps de travail ; diminuer le temps de travail a été une revendication très forte qui a amené des changements importants. C'est ce qui a permis d'accéder à la division de la journée en 3 X 8 heures (travail, loisirs, repos). C'est ce qui a permis de réduire les semaines de 45 à 35 h. C'est grâce à cette revendication aussi que l'on a accès à des vacances annuelles.

Une retraite pour les morts
De la même manière, la scolarité obligatoire et la retraite accordée plus tôt participent à réduire la durée du temps de travail sur la vie des individus. L'idée de la retraite n'a de sens que si on peut la prendre en bonne santé. C'était déjà au départ une exigence du mouvement ouvrier qui a lutté contre ce que les partis de droite voulaient imposer : à savoir une retraite obligatoire basée sur l'épargne. Ils s'y sont opposés pour deux raisons : d'une part, parce que les ouvriers en ayant une espérance de vie plus courte ne pourraient pas bénéficier de leur retraite ; d'autre part, ils considéraient que cela revenait à mettre la main sur l'épargne ouvrière.

Tout le 20ème siècle…
Durant le siècle passé, la tendance a clairement été de réduire la contrainte inhérente au travail et d'améliorer les conditions de son exercice. Les gains de productivité, la réduction du temps de travail, l'augmentation des salaires, tout cela allait dans le même sens. 
Et parallèlement à cette évolution, on a aussi vu l'élargissement de la reconnaissance amenée par le travail. Le fait que je ne suis reconnu dans cette société que si j'ai un emploi. Le fait que je ne peux lutter contre le travail qu'à partir du moment où j'ai un emploi. L'émancipation des femmes à cet égard est illustratif puisqu'elle n'a pu survenir qu'à partir du moment où elles ont eu accès au marché du travail.

Puritanisme et travail
Pourtant, au cours des trente dernières années, on a assisté à une inversion de cette tendance. Le chômage massif et durable, les crises qui se sont succédé ont profondément déstructuré les statuts de l'emploi et les représentations du travail. Le temps de travail tend à augmenter, les conditions se dégradent et les salaires stagnent. Et dans le même temps, du droit au travail on passe progressivement au devoir de travailler. On assiste en effet à une véritable réification de la valeur travail. Dans ce cadre, travailler n'est plus un droit, une possibilité de transformer son existence mais un devoir, une injonction. La réalisation de soi par le travail, est exaltée. La souffrance au travail est occultée et au contraire sont valorisés le courage et l'endurance qui permettent de surmonter les difficultés inhérentes au travail. C'est ça que défend Sarkozy avec son slogan "Travailler plus pour gagner plus" alors que précisément toute l'histoire sociale c'est le contraire, c'est travailler moins pour gagner plus. En gros aujourd'hui, un temps plein représente la moitié de ce qu'il était il y a 60 ans et en même temps nous gagnons beaucoup plus. Et c'est ça le progrès, ce sont là les acquis de l'histoire sociale.

CD : Quelle reconnaissance pour l'emploi ?
MA : Parce que le salaire est plus qu'un prix, la reconnaissance de l'emploi c'est aussi une reconnaissance du non emploi. Le salaire c'est un barème d'abord, qui est issu de négociations collectives. C'est un processus institutionnel de négociation qui détermine le salaire qui est lui-même subdivisé en un salaire direct - ce que les personnes perçoivent - et un salaire indirect, qui est constitué d'un ensemble de prestations qui couvrent en gros la protection sociale (les allocations de chômage, la pension, l'assurance maladie, les vacances annuelles, la scolarité). Tout ca, c'est la reconnaissance du non emploi grâce au salaire. Ce salaire qui a été transformé, démarchandisé en quelque sorte au cours de l'histoire sociale. Aujourd'hui, à travers le néolibéralisme, on assiste à des tentatives de remarchandiser, sinon la totalité du salaire, du moins certaines de ses parties. C'est le cas lorsque l'on privatise l'assurance maladie, que l'on préconise des retraites par capitalisation et non plus par répartition. La crise actuelle nous montre d'ailleurs combien le système par répartition est meilleur. On cons-tate qu'il n'est pas tellement intéressant de jouer sa retraite à la bourse parce qu'on peut la perdre et que c'est à juste titre que les syndicats se sont opposés à l'idée.

CD : Le travail, facteur d'intégration sociale ?
MA : Bien sûr que le travail est un facteur d'intégration sociale. Cela va de soi puisque c'est à partir de là que l'on transforme, que l'on façonne son existence. Pour autant, ce n'est pas parce que l'on travaille que l'on est forcément intégré. Les conditions de travail qui se détériorent, le travail sous pression, les suicides en milieu de travail tout cela montre que le travail n'est pas nécessairement synonyme d'intégration. A l'inverse, le fait d'être privé d'emploi ne veut pas dire qu'on est forcément " désinséré " socialement. On l'est dans beaucoup de cas mais on ne l'est pas forcément. On peut parfois être plus inséré en ne travaillant pas qu'en travaillant dans n'importe quelles conditions. 
Dans ce même ordre d'idée, je pense que les politiques actuelles d'activation des demandeurs d'emploi -qui sont en fait des injonctions au travail- visent à masquer deux choses. Masquer tout d'abord le fait que les conditions de travail se sont dégradées. Occulter ensuite le fait que les politiques de l'emploi qui ont été développées ont poursuivi uniquement un objectif quantitatif. C'est vrai que quantitativement cette politique a été un succès. Des emplois ont été créés mais quels emplois ?

CD : Incitations ou injonctions ?
MA : La vraie question qui mérite d'être posée c'est la nature de ces emplois. Le fait que beaucoup de ces emplois sont à temps partiel ou qu'ils ne permettent pas d'accéder à des revenus suffisants. Donc, si ce sont des emplois qui ne ressemblent à rien, qui ne permettent pas de sortir de la pauvreté ou qui ne permettent pas d'accéder à l'autonomie alors il faut, pour amener les gens à les accepter, fonctionner avec des sanctions et tout le processus d'accompagnement que cela implique. C'est la raison pour laquelle les mesures d'incitation à l'emploi ont pris aujourd'hui à plusieurs égards une forme d'injonction à l'emploi. Ces injonctions reviennent en fait à amener les gens à accepter des emplois qu'ils n'auraient pas acceptés auparavant parce qu'ils n'offrent pas les qualités suf-fisantes et qu'ils ne permettent pas aux personnes de travailler avec un minimum de dignité, de connaissances, de salaires.

Des emplois de qualité
Ce qu'il faut c'est sortir des clichés et développer des emplois de qualité. On nous dit qu'il faut augmenter le taux d'emploi, et que pour cela il faut que les personnes âgées travaillent plus longtemps. C'est aberrant évidemment ! Ce qu'il faut c'est que les jeunes puissent accéder à l'emploi. Maintenir les gens plus longtemps au travail non seulement, ça réduit le nombre d'emplois qui pourraient être proposés à des jeunes ou à des chômeurs mais en plus ça contribue à détériorer la qualité des emplois disponibles. Cela souligne aussi la nécessité de protéger le premier pilier des retraites, une retraite par répartition qui est à la fois la plus sûre, la plus juste et celle qui peut donner les meilleures conditions aux personnes. 
Renforcer le premier pilier de retraite cela signifie aussi s'opposer à toutes les formes de défiscalisation de l'épargne retraite individuelle qui coutent très cher à l'état. Ces sommes là seraient les bienvenues pour renforcer la retraite des personnes et permettre de prendre sa pension dans des conditions décentes. Selon moi, l'enjeu aujourd'hui c'est d'abord la qualité des emplois qui sont proposés. 
Créer des emplois de qualité, cela implique aussi de soutenir les salaires. Il faut en finir avec les discours qui nous ont conduits à la crise. Depuis le milieu des années 80, la répartition des revenus (entre travail et capital) s'est inversée de manière importante. Dans ce ratio, les revenus du travail ont diminué d'environ 20 %. Aujourd'hui, ils ne représentent plus que la moitié de la richesse produite. On a remplacé cela par le crédit qui a été donné aux personnes en particulier aux Etats-Unis. On a remplacé le revenu du travail par le crédit pour permettre que la machine tourne pendant un certain temps. 
Tout cela pour faire des profits. Des profits c'est-à-dire un return qui est de plus en plus élevé sur le capital qui est pompé sur les revenus du travail. Sortir de cette situation, c'est précisément développer les revenus du travail, permettre que les salaires soient d'un niveau acceptable, que les gens aient un pouvoir d'achat convenable fondé sur les salaires.

Le travail n'est pas un coût
Et surtout en finir avec les discours qui disent que le travail est un coût qu'il faut absolument réduire. Le travail est un revenu non seulement pour les personnes qui travaillent mais c'est un revenu pour l'ensemble de l'économie. Cela permet d'assurer des débouchés à la production et de développer un pouvoir d'achat. Le travail n'est pas un coût mais un revenu Et il faut que ce revenu soit suffisant si l'on veut améliorer la qualité des emplois. 
Il faut aussi faire en sorte que les gens puissent arrêter de travailler de plus en plus jeunes pour qu'ils puissent jouir de plus en plus tôt de leur période de non travail. C'est précisément là que réside la solidarité entre les générations parce que ce sont les jeunes d'aujourd'hui qui paient les retraites d'aujourd'hui et c'est les jeunes d'aujourd'hui qui ont intérêt à être pensionnés le plus tôt possible pour vivre une vie libre. 
Toujours dans le même esprit, la réduction du temps de travail est aussi une solution. Toute l'histoire sociale, c'est celle du combat pour la réduction du temps de travail. C'est d'ailleurs probablement pour ça qu'il y a actuellement une pensée unique tout-à-fait scandaleuse sur le vieillissement. Les salariés marquent très nettement leur préférence pour arrêter le travail plus tôt dans leur vie. De ce point de vue, il faut également être attentif à ce que la réduction horaire quotidienne ne revienne à intensifier le temps de travail et à allonger le nombre d'années prestées. Cette préférence des salariés s'est d'ailleurs manifestée clairement dans la forte opposition au pacte de solidarité entre les générations.

Les conséquences de la crise actuelle
Du point de vue de l'emploi et du chômage, les quatre dernières années ont été favorables. On a en effet connu des augmentations d'emplois importantes et une diminution considérable du chômage. Pour autant, la situation des gens ne s'est pas améliorée. Plus de gens travaillent, c'est vrai mais leur pouvoir d'achat ne s'est pas amélioré parce que le travail ne rapporte pas ce qu'il devrait. On peut donc raisonnablement en déduire que si la situation des gens ne s'est pas améliorée dans une phase favorable, avec la crise et le chômage qui se développera probablement, la situation va vraisemblablement se détériorer. 
Du point de vue qualitatif, il est à craindre que les mêmes causes produisant les mêmes effets, avec la crise, les pressions sur les personnes et sur les conditions de travail ne s'accentuent encore. La crainte d'un déclassement ou du chômage, la mise en concurrence des salariés conduisent souvent à accepter des conditions de travail et des emplois dégradés.