Entretien avec Gabriel MAISSIN

Gabriel Maissin1 est économiste et administrateur délégué à la FéBISP.

 

En Belgique, le projet d'allocation universelle n'est entré ni dans le débat, ni dans le programme des grandes familles politiques. Pour Gabriel Maissin, cela s'explique par la tension permanente entre so-lidarité d'un côté et autonomie de l'individu de l'autre. Et par la difficulté d'opérer une synthèse qui satisfasse les défenseurs des mécanismes de la sécurité sociale, tout en répondant aux aspirations légitimes des citoyens à l'autonomie.

GM : " En Belgique, le débat autour de l'allocation universelle est lancé dans les années 80 par la Revue Nouvelle. Philippe Van Parijs est quant à lui l'un des théoriciens mondiaux de l'allocation universelle. L'idée : toute personne qui vit dans la société a droit à un revenu d'existence sous forme d'une allocation universelle. Bien sûr, l'idée s'est enrichie et les déclinaisons ne manquent pas mais au départ, on parle bien d'un droit inconditionnel, fixé à partir d'un critère d'âge donné. C'est cette universalité qui interpelle. Conferatur cet article célèbre de Philippe Van Parijs qui pose cette question : " Pourquoi donner la même chose à un enfant de riche qui surfe toute la journée à Malibu qu'à un jeune chômeur new yorkais du Bronx " ? Actuellement, les revenus d'existence du CPAS ou les revenus de remplacement issus de la sécurité sociale sont eux conditionnés à différents critères. Si les partisans de l'allocation universelle ont bien introduit eux aussi une série de conditions, son principe de base est l'universalité, en rupture avec le schéma droit/devoir. Cela explique la faiblesse du débat autour de ce concept, d'autant que l'allocation universelle a très vite été perçue comme menaçante pour la sécurité sociale. "

Peu dans le débat politique
GM : " La pérennité de la sécurité sociale face à l'allocation universelle a elle aussi posé question. Hormis la parenthèse des années 90 chez Ecolo et les propositions de Vivant, dont on connaît la tendance ultra-libérale en matière socio-économique, l'idée n'a pas été reprise dans le débat politique en Belgique. Pourquoi ? En premier lieu, il y a la question du montant. Les projections qui ont été faites, sur base du système actuel, sans modification de la redistribution des revenus, des systèmes fiscaux et des systèmes de sécurité sociale, amenaient à une allocation universelle relativement modeste qui pouvait osciller entre 300 et 500 euros. On se situe en dessous du seuil de pauvreté : c'est une première brèche dans l'ambition fondamentale de l'allocation universelle qui est de garantir à tout le monde un droit à l'existence. A partir de là, la question et la portée de cette idée sont redevenus des débats un peu théoriques. "

Maintenir le modèle social
GM : " D'autre part, l'allocation universelle a très vite été considérée comme pouvant remettre en question la " valeur " travail. Cela pose question pour les forces traditionnelles de défense des travailleurs comme les organisations syndicales ou les mouvements ouvriers. A l'époque, avant la précédente crise, l'allocation universelle est un modèle qui remet en question la valeur de l'intégration par le travail. Dans cette période, de manière très schématique, tout ce qui est le mouvement ouvrier et la gauche a essentiellement pour point d'ancrage la sauvegarde et le maintien du modèle social Belge. Que je défends dans toute la richesse des débats menés autour de la nécessité absolue de sa sauvegarde, mais aussi de ses évolutions. Dans les années 70, les femmes qui travaillaient à temps partiel n'avaient pas accès au chômage. Aujourd'hui, on a essayé de rendre les conditions plus conformes à l'esprit général de la solidarité. En même temps, le contexte politique est ultra-sensible : les politiques d'activation du chômage font débat sur les conditions d'accès, tout comme le droit à la prépension, à la pension. Dans ce contexte, défendre le système de sécurité sociale n'empêche pas que le débat sur les conditions reste toujours ouvert, et qu'il est lui aussi une porte d'entrée à des restrictions et à des diminutions de la sécurité sociale. "

Un débat compliqué
GM : " C'est un débat très compliqué. Aujourd'hui, il y a un débat sur la sécurité sociale et en particulier sur sa conditionna-lité. Un des exemples de cette conditionnalité, c'est l'argument pervers qui consiste à dire : " On ne va quand même pas payer des chômeurs à ne rien faire ". En suivant ce raisonnement, on en arrive vite à des programmes de remise au travail. Si l'on voit un peu plus loin, on va alors constater que des emplois sont créés grâce à des programmes de remise au travail qui font que la sécurité sociale réalise des économies grâce aux diminutions de charges du fait que les gens travaillent à nouveau. De plus en plus, on considère que le chômeur doit livrer une contrepartie des allocations qu'il reçoit. L'idée gagne du terrain sur le terrain idéologique, mais aussi sur le plan économique. Sous le couvert de la réduction des charges, de la prise de mesures spécifiques à l'intention des chômeurs, l'obli-gation de se former et de " s'activer " revient à augmenter la conditionnalité des allocations de chômage. Cette conception de la sécurité sociale constitue en fait une menace pour elle. Car à la limite, on pourrait demain imaginer de déconnecter toutes les personnes qui ont un emploi dans ces systèmes de la sécurité sociale pour en faire des emplois subventionné sous une forme ou une autre. A ce moment, le lien avec la sécurité sociale pourrait lui aussi être remis en question ".


Int éressant et difficile pour la gauche
GM : " En même temps, l'allocation universelle, une garantie de revenus pour tous, est une idée assez intéressante pour la gauche même si l'on sent bien l'obligation existante de défendre bec et ongles les mécanismes de la sécurité sociale. Ce qui me fait dire que la possibilité qu'une lutte s'engage pour défendre l'allocation universelle est très faible. Les priorités actuelles se cantonnent à la volonté du maintien de la sécurité sociale, à la facilitation de l'accès à l'emploi. Il y a une seconde difficulté : on constate dans tous les mécanismes de redistribution du revenu national, que la part des revenus qui vont au travail n'augmente pas proportionnellement à la croissance, à l'inverse des revenus du capital. Comme la sécurité sociale est financée par le travail, cela provoque des difficultés pour son financement, ce qui complexifie d'autant plus un engagement à une plus vaste redistribution. Il faut bien admettre que la taxation du capital n'est pas dans l'air du temps, loin s'en faut. Il est symptomatique de constater qu'on a trouvé rapidement les moyens financiers pour mettre à l'abri le système bancaire -du moins on le pense ou on l'espère. Par contre, on ne développe aucun véritable outil pour la sécurisation des systèmes de protection sociale, la gestion du vieillissement ou la recherche de solutions face à la pénurie d'emplois. On reste au niveau de la revendication ".

Redistribuer à partir des revenus du capital
GM : " Il est faux de dire que les revenus nécessaires à la mise en place de l'allocation universelle seraient créés ex nihilo. Il faut poser la question de la redistribution des revenus. Ou l'allocation est financée par les revenus du travail, et donc la question de la tension, de l'articulation avec la sécurité sociale se pose effectivement. Ou elle est organisée à partir d'une redistribution qui s'alimente aux revenus de la propriété. Et là, l'opposition viendra des détenteurs de capitaux qui accréditent l'idée que le capital crée de la valeur mais qui ne veulent surtout pas qu'une partie de ces valeurs soient redistribuées. Donc on aura le blocage classique entre la répartition des revenus du capital et des revenus du travail ".

Pas d'avenir pour l'allocation universelle ?
GM : " Je ne dirais pas cela. Malgré toute ces critiques, je crois que l'idée de l'allocation universelle pourrait avoir un avenir. Bien sûr, la gauche doit se battre pour augmenter la solidarité entre les gens, qu'ils soient travailleurs, chômeurs, malades ou pensionnés. Et donc pour défendre la sécurité sociale. En même temps, il ne faut pas oublier qu'un des objectifs du mouvement ouvrier et de la gauche est justement d'obtenir une situation dans laquelle les personnes ne sont pas entièrement dépendantes de leur travail. Je ne vais pas argumenter pour le droit à la paresse de Paul Lafargue, texte du vieux socialisme français complètement oublié mais quand on le relit on est frappé par l'obligation, pour faire du travail une contribution positive à la société, de la nécessité d'une réduction radicale du travail. Bien sûr, on ne fait plus travailler les enfants dans les mines mais si l'on se penche sur les statistiques, on s'aperçoit combien le travail n'est, pour beaucoup, pas une sinécure. Les gens doivent souvent jongler entre le travail, les déplacements, la garde et l'éducation des enfants, l'accès aux loisirs,… Il faudrait dès lors envisager une réduction du temps de travail, mais d'autre part aussi garantir un revenu qui pourrait accompagner cette réduction du temps de travail. "

Impact sur la reconnaissance sociale par le travail
GM : " Il y a un débat assez vif là-dessus dans le monde des revues. Grosso modo, il y a ceux qui disent que l'allocation universelle est basée sur un droit individuel de la personne. Il s'agit donc d'une revendication de type libérale, basée sur l'autonomie de l'individu. Ce qui est totalement paradoxal car les défenseurs de l'allocation universelle sont rarement des néo ou des ultra libéraux mais des gens de gauche ou des progressistes. L'argumentation est de type humaniste libéral : nos sociétés en sont à un stade de développement où elles devraient pouvoir garantir cette autonomie. Et puis il y a la position des opposants -ceux qui nous intéressent cette fois, ceux de gauche- qui estiment qu'il s'agit là d'une illusion, d'une concession à l'ère du temps. Que ce n'est qu'illusion de croire que l'individu va pouvoir s'épanouir simplement avec un droit au revenu, sans autre mécanisme de solidarité. A la limite, estiment-ils, l'allocation universelle reproduirait les systèmes de fragmentation et d'exclusion qui existent aujourd'hui. Cela dépend bien entendu du niveau où l'on place le montant, mais vous auriez quand même une partie des gens qui se maintiendraient dans l'exclusion, et une autre partie qui seraient inclus parce qu'obligés de continuer à travailler. Pour ces opposants à l'allocation universelle, c'est une illusion de croire qu'on pourrait choisir entre travailler et ne pas travailler. Pour eux, le lien social ne passe pas par cette reconnaissance abstraite de l'autonomie individuelle mais par une insertion sociale et une contribution au bien-être global, à la productivité au sens large du terme pour laquelle on n'est pas assez rémunéré et pour laquelle on travaille trop. "

Entre autonomie et solidarité
GM : " Mais le danger est peut-être de trop négliger les aspirations légitimes à l'autonomie individuelle. Si les libéraux ont tellement d'ascendant, c'est peut-être que quelque part, bloquée par la crise, bloquée par les années de chômage massif, par les difficultés de la sécurité sociale et la mondialisation, la gauche dans son expression traditionnelle n'arrive plus à penser ces questions de l'autonomie des droits individuels de façon suffisamment radicale pour être convaincante. Entre la solidarité d'un côté et l'autonomie de l'individu de l'autre, il y a une tension et une synthèse à trouver qui n'est pas évidente ! "

 

 

 

1. Voir " Parcours de formateur " in " Secouez-Vous les idées " n° 65, janvier-février-mars 2006.