Entretien avec Gabriel MAISSIN

Gabriel Maissin1 est économiste et administrateur délégué à la FéBISP.

Si l'on se cantonne à réaliser des projections de financement de l'allocation universelle sur base des modèles fiscaux existants, on aboutit à un montant extrêmement faible (entre 300 et 500 €). En même temps, un revenu inconditionnel de 1000 € serait si révolutionnaire qu'il remettrait en cause le capitalisme et le marché du travail.
GM : " En Belgique, on a deux sources de financement plus ou moins claires : la fiscalité et la sécurité sociale. La voie fiscale, cela voudrait dire que les montants de l'allocation universelle sont inscrits au budget de l'Etat. Un peu comme aujourd'hui les revenus d'existence gérés par les CPAS sont inscrits au budget de l'action sociale : c'est une redistribution fiscale via le budget de l'Etat. Ici, la question qui se pose est de savoir si cette redistribution via la voie fiscale implique une augmentation des impôts et, dans la positive, de savoir lesquels on augmente : les impôts sur les revenus, les impôts sur la propriété, les impôts sur l'activité économique,… Autre difficulté à régler : les finances de l'Etat sont gérées en fonction des aléas de la vie politique. Les choix des équilibres budgétaires et fiscaux varient en fonction du type de gouvernement et des alliances conclues. Cela conditionne donc la possibilité de financer par la fiscalité une mesure de type revenu social de remplacement. "

Via la SÉCU
GM : " La seconde voie de financement passe par la sécurité sociale. On pourrait imaginer de financer l'allocation universelle par les mécanismes de la sécurité sociale. De nombreux revenus sont financés de la sorte : les allocations familiales, les allocations de chômage, les pensions, les revenus liés à l'incapacité de travail,… Mais ce financement par les cotisations de la sécurité sociale implique de facto un affaiblissement du caractère universel de l'allocation. Car la sécurité sociale est elle-même financée par les revenus du travail et donc, forcément, il y aurait un caractère limitatif. Qui imaginerait en effet de ponctionner la sécurité sociale de revenus qui seraient notamment attribués à des rentiers aisés et oisifs ? C'est pourquoi les mécanismes de financement qui sont envisagés pour l'allocation universelle sont essentiellement de type fiscaux. Cela explique pourquoi les évaluations faites en Belgique aboutissent à un revenu de remplacement extrêmement faible. C'est inévitable si on l'établit sur base du système fiscal actuel. "

Confrontés à l'insupportable
GM : " Le destin de l'allocation universelle n'est pas terminé. Il est évident que l'augmentation de la pauvreté et de la précarité et la difficulté d'appliquer le modèle d'intégration par le travail vont relancer l'idée de garantir à tous une existence minimum, tout à fait minimum, de survie aurais-je envie de dire. Nos sociétés risquent d'être confrontées à l'insupportable. Tout dépendra de la profondeur du choc économique mais si on continue comme cela pendant un an, avec le cortège de banques alimentaires, de femmes seules monoparentales, de restructurations, de pertes d'emplois, on va dans le mur. Qu'est-ce qu'on dit, lorsque l'on estime qu'en Belgique, 14% des gens vivent en-dessous du seuil de pauvreté ? Que dit-on, lorsque l'on calcule que le revenu net de 85 à 90% des belges ne dépasse pas les 2000 € sinon qu'un nombre de plus en plus important de personnes ont des difficultés à assu-rer leur existence ? Qui osera dire que tout le monde est individuellement responsable des dérèglements et des chocs économiques ? "

Une ambiguïté consubstantielle
GM : " Cela devrait relancer le débat sur la question de savoir comment il est possible que dans un des pays les plus riches du monde, on n'arrive pas à garantir à chacun une existence un peu décente en fonction des normes de " confort " que nous connaissons. En même temps, la crise économique va inévitablement provoquer une pression sur les salaires et donc indirectement sur la sécurité sociale. Lorsque cela allait plus ou moins bien, on entendait déjà dire que des politiques d'activation étaient nécessaires. Avec la crise, on risque d'avoir une accentuation de toutes les mesures qui vont renforcer les remises en question de tous les mécanismes de la sécurité sociale. On sait que, du côté flamand, on va proposer de limiter dans le temps les allocations de chômage. Ainsi, cela rend la défense du modèle actuel de la sécurité sociale plus nécessaire encore, face à un projet d'allocation universelle qui risque bien de rester au stade purement théorique. En permanence, il y a cette double facette, cette difficulté à aller au-delà d'un et des mécanismes de solidarité en place. Je ne crois pas que l'allocation universelle peut être bâtie sur l'affaiblissement de la solidarité. La crise actuelle va peut-être ramener le débat à la surface, mais ne va pas lui donner des arguments supplémentaires. Il y a une ambiguïté consubstantielle à l'idée de l'allocation universelle. Il est extrêmement difficile de trancher une question de ce type en prenant simplement parti sur base d'un principe d'autonomie individuelle, d'harmonie sociale et de justice globale sans tenir compte des rapports de force et de classe dans un climat social, politique et économique donné. "

Travailler à période variable
GM : " Certains économistes qui ne sont pas forcément des partisans de l'allocation universelle, envisagent d'annualiser, de comptabiliser la carrière en années ou en vie. On aurait ainsi un temps de travail qui serait lié à notre période de vie active, et pas un horaire hebdomadaire. Dans une certaine période de notre vie, on pourrait travailler plus, à temps plein ou à mi-temps. A un certain moment, on pourrait reprendre des études ou s'occuper de ses enfants en bas âge. Comme il ne s'agirait plus de travailler de 15 à 68 ans sans interruption durant 38 heures par semaine dans une entreprise, il s'agirait de trouver des formules avec des crédits temps, des mécanismes où chaque année travaillée donnerait droit à des pourcentages qu'on pourrait utiliser. Si de telles idées circulent, pourquoi le même type de raisonnement ne pourrait-il pas avoir lieu en ce qui concerne la stabilité du revenu, sous réserve de sécuriser la mise en place d'un tel système à " période variable " ?
Aujourd'hui, vous n'allez pas quitter un boulot temps plein si vous n'avez pas certaines assurances. C'est le drame notamment d'un certain nombre de femmes qui quittent leur temps plein pour s'occuper de leur enfant et qui, une fois de retour sur le marché du travail, ne trouvent plus la porte aussi grande ouverte qu'auparavant. Un autre exemple : si vous travaillez aujourd'hui et que vous voulez reprendre des études, c'est extrêmement risqué. D'abord, si vous vous mettez au chômage, la plupart des études sont exclues. Et puis comment être certain après de retrouver un travail ?
Et comment gérer l'oscillation des revenus ? Il y a des conditions strictes à remplir pour que ces mesures ne soient pas de la flexibili-sation mais représentent une avancée sociale. Cela rejoint l'idée de garantir une sécurité d'existence qui permet aux gens de gérer mieux leurs projets au fil de leur vie. On voit que l'on commence à se rapprocher du système de l'allocation universelle, quitte peut être à en exclure les grosses fortunes. "

Ultra révolutionnaire
GM : " Et puis, il y a une forme ultra révolutionnaire de l'allocation universelle. Si vous donnez à tous les citoyens et forcément à tous les travailleurs qui constituent quand même la très grande majorité de la population, un revenu sans condition équivalent à 1000 € par exemple, la situation sera intenable pour les entreprises. Quelqu'un qui dispose d'une garantie de revenus de 1000 € ne va pas aller travailler 39 h semaine à pause dans une usine d'assemblage automobile pour en gagner 500 de plus. La mesure est tellement révolutionnaire qu'elle mettrait en cause le capitalisme et le marché du travail. C'est autant sinon plus révolutionnaire que de dire que l'ensemble des moyens productifs de cette planète devient la propriété collective des travailleurs. Monsieur le Capital voudriez vous vous mettre un peu de côté, nous avons autre chose à faire. En plus, cela suppose une véritable révolution
anthropologique. Cela signifie que les gens ne sont plus dépendants de leur travail. Dans une société comme la nôtre, c'est difficilement envisageable parce qu'il faut quand même encore que les métros roulent, que les bus roulent, que les vaches soient traitées, et que les services de garde à l'hôpital 24 h sur 24 fonctionnent. Cela suppose un tel bouleversement social, économique et anthropologique qu'on voit bien qu'on se situe dans une esquisse, une ébauche des mondes futurs. "

 

 

 

1. Voir " Parcours de formateur " in " Secouez-Vous les idées " n° 65, janvier-février-mars 2006.