Cette année plusieurs sujets se sont installés dans l'actualité. Nous avons débattu sur l'avenir de notre pays, nous avons suivi la campagne électorale américaine et nous avons vu la crise financière mondiale s'installer. Mais ce qui a aussi fait la Une pendant des semaines, c'est l'anniversaire de « mai 68 ». Tout a commencé en mai 2007, quand Nicolas Sarkozy, lors de sa campagne électorale, déclarait vouloir « liquider mai 68 ». Depuis, mai 68 a rarement été aussi présent ! Son 40ème anniversaire fût un réel succès ... commercial.

Nous ne pouvions pas y échapper. Les librairies ont dû organiser des rayons spéciaux « mai 68 » avec tous les ouvrages sortis cette année sur le sujet. Les chaînes de télévision et stations de radio ont eu leur semaine spéciale « mai 68 ». Et que ce soit dans les journaux, les hebdos ou les magazines spécialisés, nous étions cernés par « mai 68 ».

Mais comment a-t-on parlé de l'événement 68 ?  La définition de cet événement reste toujours un peu floue aujourd'hui. On se pose encore des questions: que s'est-il passé ? De quel type de révolution s'agissait-il (culturelle ? Sexuelle ? Ouvrière ?) ? S'agissait-il d'une véritable révolution ? Cette année, les questions étaient géographiques, temporelles mais aussi relatives aux témoins des événements, les acteurs de mai 2008.

 

Les acteurs de mai 2008

Les acteurs, nous les avons vu, nous les avons lu.

C'est Rotman et Hamon, qui en 1988 (pour les 20 ans) publiaient déjà leurs deux tomes « Les années de rêve » et « Les années de poudre ». Cette année, Rotman a publié un nouvel ouvrage : « Mai 68 raconté à ceux qui ne l'ont pas vécu ».

Cohn-Bendit, qui affirmait pourtant dans son livre « Nous l'avons tant aimée, la révolution »: « ... dès que j'arrive quelque part, on ne me parle que de ce passé (...). J'ai toujours répondu volontiers à ces demandes, qui m'amusaient plutôt, jusqu'au jour où j'en ai eu assez de ce rôle de référence vivante, d'espèce de monument qu'on visite les jours d'anniversaire ». Et aujourd'hui, 20 après cette déclaration, il est toujours là, l'invité convoité, la référence humaine, le monument. Il publie aussi un nouveau livre : « Forget 68 »...

Glucksmann, par contre, ne demande pas d'oublier mais de comprendre avant de « liquider ». Dans son dernier livre, il explique à Sarkozy, avec son fils Raphaël, ce qu'a été et ce qu'est mai 68 pour la génération d'aujourd'hui.

Cette nouvelle génération, celle des « enfants de 68 » est particulièrement au devant de la scène cette année. Le fils Glucksmann n'est pas le seul « fils de » à interpréter les événements, à en parler, à les commenter. Charlotte Rotman a elle aussi publié un livre avec son père. On peut se demander alors si c'est le témoignage qui les pousse à écrire sur les événements ou une autre motivation (financière?).

En cela, la démarche de Virginie Linhart, la fille de Robert Linhart, fondateur du mouvement pro-chinois en France, est particulière. Virginie Linhart a publié un livre mais a également réalisé un documentaire cette année sur le sujet. Dans son documentaire, « Mai 68, mes parents et moi », elle part à la rencontre des enfants de militants en mai 68. Il s'agit donc bien ici de témoignages directs de personnes ayant vécu les événements. Certains sont devenus militants à leur tour et d'autres n'ont aucun lien à la politique car à l'époque, « [leur] pire ennemi, c'était la politique ». C'était « le seul sujet de discussion à la maison ».

Dans ce documentaire, on découvre que les enfants de mai 68 ne gardent pas tous un bon souvenir de cette époque. Si certains affirment que « ce qui était intéressant c'est qu'on nous faisait discuter, on nous prenait au sérieux », une enfant de mai 68 confie à Virginie Linhart, à propos de sa mère : « Je ne l'ai jamais appelée Maman. C'était moi qui tenait la famille ».

La sexualité et le féminisme ont aussi été des domaines qui ont beaucoup marqué les enfants de cette époque. Mais comme le dit si bien un d'entre eux: « L'histoire de 68 c'est la leur et pas la mienne ». Et puis, ces dimensions ont curieusement moins été abordées cette année, si ce n'est sur Arte lors de leur semaine spéciale « mai 68 ».

Les années 68

Au delà de ces acteurs de l'époque et de leurs enfants aujourd'hui, les historiens se sont bien sûr également intéressés aux « événements 68 ». En effet, ils peuvent mettre aujourd'hui la distance et la complexité nécessaires pour analyser les événements en termes historiques.

L'historienne Michèle Zancarini-Fournel, professeure d'histoire à Lyon, explique d'ailleurs sur la Première, que parler de « mai 68 » c'est déjà « tronquer le propos ».

« Mai 68 » est « une appellation fallacieuse ». On devrait plutôt parler des « années 68 ». C'est un événement à replacer dans une période qui va de 1962 (fin de la guerre d'Algérie) à 1981 (quand Mitterand devient président).

C'est aussi en 1962 que s'ouvre (clandestinement) le premier centre de planning familial à Grenoble. Et c'est de là que part la question au centre des débats de l'époque: la différence entre légalité et légitimité. C'est-à-dire la complexité de quelque chose qui peut être illégal mais légitime. C'est la question qui est au centre des questions des mouvements sociaux.

 

Les lieux

Si tout ne s'est pas passé qu'en mai de cette année là, tout ne s'est pas passé qu'en France non plus, il s'agissait d'un mouvement plus global et surtout plus géographiquement élargi que Paris.

Dans ce 40ème anniversaire on a aussi pensé au niveau géographique. C'est-à-dire qu'on n'a pas vu que le quartier latin, mais plus largement. On a commencé à voir des perspectives intéressantes qui montrent la diversité des événements au niveau international.

Quand on regarde ces expériences internationales, ça nous aide à comprendre notre situation. On se battait à Prague, Berlin et Paris pour les mêmes choses mais en même temps opposées. Par exemple, un Tchèque arrivant en 68 à Paris était sidéré de voir les drapeaux rouges car c'était justement ce dont les Tchèques ne voulaient plus. Ils écoutaient les mêmes musiques, avaient les mêmes projets mais ils ne vivaient pas les choses de la même manière.

A Bruxelles aussi, les questions communautaires ont commencé à apparaître. C'est une dimension de mai 68 qui a également été abordée cette année dans les médias belges, même si elle n'a pas été grandement développée.

En somme, pour rendre compte de 1968, il faut élargir les points de vue, à la fois dans le temps mais aussi géographiquement en regardant de l'autre côté du rideau de fer. La pluralité des points de vue, c'est l'option prise par les médias cette année.

 

Les thématiques

Pour le 40ème anniversaire, on ne parle plus que des étudiants qui mettent des slogans sur les murs et qui prônent la révolution sexuelle mais cette fois, on parle aussi de la grève. En effet, ce n'était pas qu'une révolution culturelle, c'était aussi une des plus grande grève du XXème siècle. Et il n'y avait pas que des ouvriers, cette grève était aussi un mouvement de salariés.

Dans une interview de 68, on a demandé à Cohn-Bendit quelle est la vraie nature de cet événement? Il répond que les étudiants refusent d'être les cadres de demain qui exploiteront la classe ouvrière et la paysannerie. Et l'expérience sociale et politique que ces étudiants ont acquis en étant plus jeune, auront un effet plus tard. Par exemple, lorsqu'on observe les parcours des gens qui étaient, dans les années 1980, à la tête des coordinations (rassemblements de salariés en dehors des syndicats traditionnels) et qui ont fait avancer certaines revendications, on peut voir que ce sont des gens qui étaient étudiants en 68. C'est la suite du mouvement. Les choses ont un peu changé depuis lors.

Victoire culturelle, défaite politique? « Aucun des deux » répond Michèle Zancarini. D'abord parce que culture et politique sont intimement liés. Mais aussi car sur le plan politique, ça a changé beaucoup de choses, on ne peut pas dire que c'était une défaite politique. Il y a eu une majorité qui s'est dégagée, dans les urnes, pour être du parti de l'ordre. Mais il ne s'agit pas de défaite pour autant. A propos de la contraception et de l'avortement, c'est une victoire car il y a des lois qui ont été faites pour donner une contraception libre et pour que l'avortement puisse être autorisé. C'est tant une victoire que c'est complètement accepté aujourd'hui. Il y a donc bien un avant et un après.

 

La génération d'après

On a déjà évoqué les enfants de 68. Mais quelle est la génération d'après? Comment ceux qui n'étaient pas nés en 1968 vivent-ils aujourd'hui les commémorations?

1968, c'est la fin des Golden Sixties. La crise arrive tout doucement. Il y a déjà beaucoup de chômage et en même temps c'est l'ère de la consommation, du rock. C'est aussi l'affaire de Cuba en 62, nous sommes alors en pleine guerre froide. Tout est très fragile. Ce contexte, c'est ça la chose la plus complexe, d'après Michèle Zancarini à transmettre après 89 : la question de la guerre froide, la bombe atomique, la peur des jeunes des années 1960. Cette génération là n'avait pas connu la guerre, mais ils avaient connu la menace de la guerre, de la destruction. Ce sentiment de peur, après la chute du mur, les jeunes d'aujourd'hui ne le comprennent plus en Europe. A partir de 89 on voit les choses autrement.

 

Conclusion

Lorsqu'on a parlé de mai 68 ces derniers mois, c'était parfois en utilisant des termes comme « liquidation », « en finir », etc. Le premier à en avoir parlé est Sarkozy mais d'après Michèle Zancarini, d'autres personnes, de gauche cette fois, veulent également « en finir avec ça ». D'ailleurs, le titre du dernier ouvrage de Dany Cohn-Bendit est intéressant : « Forget 68 ». Est-il possible d' « en finir » avec un événement de l'histoire, de l'oublier? Pour Michèle Zancarini: « Ça s'est passé, point. On ne peut l'effacer ».

Pour l'historienne, ce qu'on veut liquider c'est l'aspiration à une autre société. C'est une crise de consentiment. Les gens n'ont plus consenti à l'ordre. S'il y a désordre c'est quelque chose qui gêne. En 1968, c'est la vision de l'avenir qui bascule. La crise fait changer le rapport au temps. 1968 est encore une référence pour cela. Aujourd'hui, les nouvelles générations gardent à l'esprit que mai 68 fût un tournant, comme d'autres dates l'ont été plus tard (la chute du mur de Berlin, les attentats du 11 septembre). Mai 68 a eu l'avantage pour une crise de comporter un côté ludique. C'est rare.

 

 

 

 

Une longue liste de toutes les publications sur mai 68, sur le site www.mai-68.fr est disponible et nous permet d'apprécier la quantité d'écrits sur le sujet.

« Les années 68 »

Dans l'émission Mémo diffusée les 6 et 13 septembre 2008 sur La Première – RTBF

A ce sujet, voir le numéro de Courrier International du 20 décembre 2007

A ce sujet, lire « Les Inrockuptibles » du 12 février 2008