Guillaume Istace, réalisateur et metteur en scène a également réalisé un documentaire radio " On n'est pas des animaux " à écouter sur http://www.radioscopic.org/anim-present.htm

GK : Peux-tu nous raconter ce qui t'a amené à réaliser ce documentaire ?
GI : D'abord pour des raisons intimes. Mon envie est venue d'un questionnement sur ma consommation de pornographie. J'ai beaucoup regardé du porno... J'ai eu une relation amoureuse très tard, vers 23 ans. Avant ça, j'ai beaucoup regardé du porno. J'ai constaté simplement que cela avait eu un impact sur moi. Qu'il fallait passer d'une sexualité masturbatoire à une sexualité à deux. Et il m'a fallu un temps d'apprentissage pour passer de l'un à l'autre.

 

GK : Une fois sur le plateau du film, qu'est-ce qui t'a étonné, commençons par la technique ?
GI : C'est très basique. Je ne m'y connais pas tellement en caméra et en lumière, mais l'impression que j'avais c'est : on va faire comme si c'était un vrai film. Il y avait un percheman, il y avait un cadreur, quelqu'un qui s'occupait des éclairages, un régisseur général. Il y avait toute une équipe et ils se la jouaient. C'est d'ailleurs ce que disait le réalisateur : " je ne suis pas un cinéaste. Si je faisais des films traditionnels, je ferais des films de merde, et là, je peux m'éclater et faire comme si j'étais un réalisateur ".

 

GK : Et dans ton domaine, c'est-à-dire le son, qu'est-ce qui les intéressait ?
GI : Ils s'intéressent aux cris, aux gémissements... Le son n'est pas pensé. Ils essayent de reproduire tout ce qui se trouve dans les films pornos. Ils ne remettent en question aucune évidence. Pour eux tout est évident. Donc, la question de la sonorisation du film porno n'est pas posée. Je n'ai pas vu de trucs parti-culiers. Mais moi, à un moment donné, je n'en pouvais plus d'entendre les filles jouir toute la journée, ça me cassait les oreilles, elles hurlaient. La fille doit sonoriser au maximum. Par exemple, quand elle fait une pipe, elle doit faire " mmmmahmmmmmm " en permanence, puis des bruits de bouche. On sent que là aussi, elle en rajoute, puis elle crache sur la bite. Au niveau du son, il faut figurer au maximum l'acte sexuel par tous les moyens possibles. Alors que tout est montré de manière très explicite par l'image, ils ont encore besoin d'en rajouter par le son.

 

GK : Dans ton documentaire, quelqu'un dit que le scénario disparaît de plus en plus. On ne raconte plus d'histoire.

GI : C'est une évolution qui commence avec l'arrivée du caméscope. Avant, les films étaient tournés sur pellicule et ils
coûtaient forcément beaucoup plus cher. Donc, comme ça coûtait cher, on mettait les moyens. Y compris au niveau du scénario. Il ne faut pas non plus les idéaliser car à l'époque, on ne produisait pas de chefs-d'œuvre. Les histoires relevaient plutôt de la série Z!
Auparavant, on se souciait également de l'éclairage, ce qui est aujourd'hui très rare. Il ya le souci d'un éclairage léché, parce qu'il amènerait l'esthétique dans l'érotisme et la pornographie.
Aujourd'hui, avec l'arrivée du caméscope, les tournages types amateurs se sont développés. Des tournages faits rapidement et qui se sont généralisés.
Maintenant les webcams ou le digital coûtent encore moins cher! Ils se sont donc rués dessus.

 

GK : C'est vrai que le porno est un peu à la mode et qu'on a tendance à y voir beaucoup trop de choses. Mais, sans aller dans le sens de l'artistique, peut-être simplement pour être excitants, les films semblaient avoir besoin de raconter une histoire.
GI : Je crois que la pornographie s'est de plus en plus définie comme un objet de consommation immédiate. Aujourd'hui, si tu cherches de la pornographie sur Internet, tu peux chercher par genres et jusqu'à des genres très spécialisés. Les mecs qui aiment bien juste les pieds, d'autres qui aiment bien juste les éjaculations sur les visages, d'autres qui aiment le sado-maso etc ... En tout cas, la consommation se fait comme ça, en fonction de genres que tu aimes bien.

Cette façon de faire n'existait pas avant. Peut-être que la grande différence est que les films pornos avaient un souci de travailler sur le fantasme. Sur une heure et demie de film, il y avait un pourcentage de situations pour exciter les spectateurs et donc travailler sur quelque chose de plus imaginatif, de jouer sur les fantasmes.
Maintenant sur Internet, tu trouves non pas une représentation, mais directement le geste qui doit t'exciter. Il y a une sorte de sexualité mono maniaque. Ce rapport à la sexualité ne me paraît pas juste.

 

GK : Cette spécialisation est assez particulière aux films pornos.
GI : Oui. Parce que dans les films d'action, même ceux de Jean-Claude Van Damme, il y a un scénario, il y a une histoire, il y a une projection du spectateur. Or, la projection du spectateur ne se réalise pas si l'on ne s'identifie pas au personnage.
Même dans les films d'horreur, dont je suis un grand fan, l'intérêt réside dans le scénario, le " comment tu arrives à toucher la peur ". Tout ce que tu mets en place pour créer quelque chose de terrifiant, et ça, ça demande de l'imagination. Dans le cas de la pornographie, ça va aussi vite que la masturbation. Je vais sur internet, je me masturbe et c'est fini. Ça doit être là, tout de suite.

 

GK : Quelque chose m'a frappé dans ton documentaire : parler de pornographie, c'est très bien et ça se fait partout. Les " Inrokuptibles " , " Marie-Claire " ou certainement aussi " Madame Figaro " rédigent et re-rédigent des articles sur la question. Cependant, dès qu'on touche, qu'on aborde le corps, dès qu'il s'agit par exemple de masturbation, c'est une tout autre chose. Or, il évident qu'un spectateur regarde des films pornos, en général, pour se masturber ou pour s'exciter avec sa copine, etc..., Mais, dès qu'il y a incarnation, c'est beaucoup plus problématique.
GI : C'est une des raisons pour laquelle j'ai réalisé ce documentaire. Dans notre société hyper-sexualisée, où il y a des images de cul tout le temps, où tu vois des actrices pornos en prime-time, la sexualité reste tabou. Tu vois des scènes de cul dans tous les magazines, dans tous les films, etc... En plus de ça, on n'arrête pas de vanter les mérites d'une sexualité soi-disant libre : partouzez, utilisez des godemichés, etc.
Or, parler tout simplement de " comment je vis ma sexualité au jour le jour ", parler de ce qui se passe bien et de ce qui se passe mal, c'est quelque chose qu'on ne partage pas. On est dans un truc où de toute façon, ça se passe bien. Et, " c'est la honte " si ça se passe mal. A mon avis, cette surexposition médiatique doit renforcer le côté honteux. Un gars qui n'arrive pas à bander doit souffrir d'autant plus qu'on lui renvoie l'image que tout le monde bande comme un taureau.
En tout cas, il y a quelque chose à faire au niveau de l'éducationsexuelle, il faut l'accompagner d'une manière ou d'une autre.

 

GK : Tu as fait un documentaire radiophonique sur le cinéma. Qu'est-ce qu'on gagne à enlever les images ?
GI : On ne voit pas les personnes interviewées. J'aime bien ce rapport. Les gens qui ont vu le documentaire ont chacun une vision qui leur appartient des personnages. Ne pas les voir ouvre le champ. Prenons " Tony Carrera ", un des acteurs que j'ai interviewé. J'avais un à priori très négatif sur lui. Il dégage quelque chose... Il se balade en Porche.. Bref, c'est vraiment un " beauf ". Pourtant, durant l'entretien, je l'ai trouvé assez touchant. Il m'a parlé cash, vraiment parlé. Et quand j'écoute son interview, c'est ce que j'entends. Si je l'avais filmé, son image aurait peut-être parasité cette rencontre et aurait installé une distance.
Mireille D'arc a réalisé un documentaire sur la pornographie, sur les acteurs et actrices pornos. Je trouve qu'elle tombe dans tous les travers. En plus, et c'est drôle, nous avons rencontré les mêmes personnes. Son documentaire n'est pas mauvais, mais elle tombe dans plein de travers. Par exemple, elle interviewe une actrice porno nue dans son bain... Donc, elle utilise l'imaginaire, ou l'imagerie du porno pour nourrir son documentaire. C'est une erreur. Surtout dans la mesure où sa démarche était d'aller à la rencontre de l'humain... Je trouve que ça empêche la rencontre.
Par contre, je trouve que la radio permet la rencontre.

 

GK : Les images des films pornos sont à mon avis très saturées, au niveau de l'éclairage mais aussi au niveau du sens. J'entends par là qu'elles montrent assez pour saturer notre imagination, mais en même temps, elles ne s'attachent pas vraiment à montrer un corps particulier.
GI : Le Porno présente des corps standardisés. Il y a quelque chose de cérébral, de très abstrait. En effet, un vagin, une bite, une bouche, c'est très anonyme. Moi, en tant que consommateur, c'est quelque chose qui me dérange. J'aime bien les plans larges, je trouve ça plus beau.

 

GK : On peut dire que c'est un découpage médical du corps. Ce n'est pas du désir. On ne peut pas dire que le désir se passe exactement là. Il y a un côté idéal.
GI : Je crois que la particularité de la pornographie est de rendre la sexualité très idéale. C'est des productions du cerveau, une image, un type d'homme, un type de femme. Il y a une sorte de construction mentale qui cadre complètement quelque chose qui, pourtant à la base, est instinctif.

 

Propos recueillis par
Guillermo KOZLOWSKI