Miguel Benasayag est philosophe et psychanalyste. Il a écrit de nombreux ouvrages dont Les passions tristes : souffrance psychique et crise sociale, La fragilité , Le mythe de l'individu, le tout aux éditions La découverte mais aussi La santé à tout prix : médecine et biopouvoir aux éditions Bayard.Vous pourrez également lire toute une série d'articles sur le site du collectif Malgré tout, dont il est un de fondateurs. (www.malgretout.org)

La psychanalyse et la psychiatrie jouent un rôle complexe dans cette volonté de transparence. Tout d'abord le geste de Freud est de dire : les hommes ne sont pas transparents, ils n'agissent pas seulement d'après leurs intérêts, mais aussi d'après tout un tas de déterminations dont ils ne sont pas conscients. Toutefois, la psychanalyse et la psychiatrie ont également popularisé l'idée qu'il ne fallait rien garder pour soi, qu'il fallait tout dire, qu'il y avait une sorte de moi caché à faire sortir de l'ombre. Psychanalyse et psychiatrie ont mis en place maints procédés pour rendre les individus transparents.

GK : Pourrais-tu commencer par l'historique du rapport entre psychanalyse et transparence ?
MB : Le rapport entre la psychanalyse et la visibilité accompagne tout le siècle dernier. Et c'est encore le cas : le rapport entre notre culture et la visibilité est permanent. En effet, d'un point de vue anthropologique, la séparation entre le visible et l'invisible - ce qu'on peut voir, ce qu'on ne peut pas voir - a toujours été fondateur de la culture. Les mythes, dans le sens de Levy-Strauss, n'est pas quelque chose d'imaginaire. Un mythe pour Levy-Strauss, c'est quelque chose qui décrit, qui explique, qui justifie une société. C'est quelque chose d'objectif ou de matériel.
Dans toute culture, ce socle-là, le mythe qui la fonde, va distribuer autour de lui ce qu'on peut voir ou ne pas voir, ce qui doit ou ne doit pas être vu, ce qu'on peut ou ne peut pas montrer.

Notre 20e siècle fut celui de la virtualisation du réel, fut celui de l'avancée de ce qu'on appelle le panoptique, c'est-à-dire l'émergence de la société du contrôle, d'une société où il faut tout montrer. Plus encore : être vu et être transparent devient désirable. C'est une société dans laquelle on " profile " les gens par rapport à leur profil d'achat, profil de voyage, désir, plaisir, etc. C'est la société où les gens vont se faire voir dans Loft Story ou d'autres " merdouilles " du genre. Or, la participation à ces émissions est un fait assez étonnant. En effet, il s'agit d'expériences de psychologie expérimentale très, très dures. Elles sont extraites directement de l'univers carcéral, de l'univers de contrôle.

GK : Dans cet univers, la psychanalyse a essayé de... résister.
MB : Il n'y avait pas, à proprement parler, de volonté de résistance, mais disons qu'il y a eu une résistance à l'avancée du moi panoptique, du moi transparent (celui de L'homme sans qualité de Robert Musil).
Avec Freud, la psychanalyse dit que l'homme n'est pas mû par un moteur utilitariste ou un moteur hédoniste lisible. Freud va parler d'autres moteurs tels que la pulsion de mort, la répétition, etc.
Cette position fera apparaître deux courants.
L'un essaie de penser avec l'idée de l'angle mort. On trouve le même courant dans le champ de la logique : la logique de l'incertitude. Dans la logique de l'incertitude, il y a une inconnue. Toutefois, cette inconnue n'est pas de l'ignorance. On considère qu'il y a quelque chose qui n'est pas visible. De plus, ce n'est pas parce qu'il y a un interdit, c'est parce qu'il y a du non-visible.
L'autre courant de la psychanalyse, majoritaire celui-là, a inventé un inconscient sac-poubelle dans lequel il y a : " on voulait coucher avec sa maman et tuer son papa et qu'on aime la cousine telle... " Toutes ces explications familialistes qui agissent au cœur de cette sorte de bêtise interprétationnelle.

On interprète tout : " je me gratte la tête ", et on lui répondra " c'est parce que votre tante Edwige... "
Cette analyse interprétationnelle ne défend pas un certain angle mort d'obscurité. Au contraire : elle crée un certain type de visibilité, mais une visibilité que seuls les spécialistes peuvent voir.

On vit dans un moment historique où un cycle a abouti : l'instauration de la société de contrôle, de la transparence. Et dans cette société, obscénité pornographie, caché, etc. ont connu des déplacements radicaux. Tout est visible, il faut tout montrer, tout voir... Et c'est accessible à tout le monde.

GK : Quelle est cette pratique analytique qui ne vise pas à rendre transparent ? Qu'est-ce qui constitue cette ombre en sachant que la question n'est pas d'établir un devoir moral de voir ou ne pas voir telle ou telle chose ?
MB : Dans la clinique, comme tu le dis, la question n'est pas de mettre des interdits abusifs, d'autorité ou ce qu'on appellerait des surcodages. Dans la clinique, tout le travail consiste à permettre à tes patients de comprendre qu'une grande partie, une très grande partie de leurs désirs, leurs actes, leurs gestes, leurs phobies, proviennent d'une source qui n'est pas endogène. En d'autres mots, on leur demande: pourquoi je désire telle chose ? Pourquoi j'ai peur de telle chose ?

Contrairement à ce que la psychanalyse interprétationnelle prétend, il faut se rendre compte que dans une bonne partie de ce qu'ils font, les êtres humains fonctionnent comme des marionnettes. C'est un peu ce que Leibnitz écrivait dans " La Monadologie " quand il disait : " Je peux parfois obtenir ce que je désire, mais je ne peux jamais désirer ce que je désire ". Très peu de collègues travaillent dans ce sens. Au contraire, ils diront : " Attention ! Vous croyez désirer ça. Mais derrière, il y a autre chose ". Ainsi, ils vont chercher une autre instance : l'inconscient qui est individuel.
La psychanalyse alternative ou la psychiatrie alternative se pose en décalage: nous ne pensons pas que la conscience possède une sorte de sac à dos qui s'appelle inconscient. Un inconscient où on pourrait trouver la vraie motivation individuelle.

Au contraire, nous pensons que les motivations, les craintes, les désirs et la puissance même des gens proviennent de la longue durée, des histoires très complexes qui débordent largement des histoires familiales.


GK : Donc, la question n'est pas de rendre transparent, de contrôler Ernest, mais de le penser en situation ?
MB : Il ne s'agit pas de respecter une obscurité chez Ernest. Considérons plutôt qu'ici il y a une situation qui ne regarde pas seulement Ernest, une situation qui n'est pas née avec lui. Ensuite, on s'interroge sur cette situation: " Que se passe-t-il ? Qui gêne-t-elle ? Comment gêne-t-elle ? "
Donc, notre thérapie n'est pas centrée sur : " savoir pourquoi le patient se gratte l'oreille à table ". Elle s'interroge plutôt : " Par quoi suis-je mû ? Par quoi suis-je déterminé ? " Notre thérapie ne veut ni maîtriser ni changer ça. Nous voulons nous pencher un peu sur cet être marionnette qui est nôtre. Il s'agit de chercher comment composer avec lui et si possible, composer avec lui du côté de la vie.

GK : Ce n'est pas qu'il y ait des choses cachées qu'on ne devrait pas voir ?
MB : Non, il n'y a rien de caché. Cela reste caché si nous adhérons à la vision panoptique que l'être humain est son moi.

GK : Pour finir, cette fois-ci, éloignons-nous de la pratique psychanalytique pour aborder le travail social. Tu as beaucoup travaillé avec des travailleurs sociaux...
MB : Oui, et je continue à le faire...

GK : Dans la pratique du travail social, quelle est l'éthique que tu proposes par rapport à la question de la
transparence ?

MB : L'éthique du travail social, celle dans laquelle je travaille, dans laquelle j'invite à travailler les gens que je forme, c'est l'éthique de ne pas prendre les gens au mot. C'est-à-dire que quand un alcoolique dit : " je ne veux plus boire ", quand un voleur dit : " je ne veux plus voler ", il ne faut pas les prendre au mot.
Il s'agit en d'autres mots de ne pas considérer les gens comme des individus du libre arbitre. Il convient plutôt d'avoir une sorte de prise en charge sociale situationnelle qui inclut aussi le travailleur social. C'est-à-dire affirmer, que même assis à des places différentes, nous sommes embarqués dans la même situation.
Je conseille de penser dans des termes qui dépassent toute individualisation, toute intersubjectivisation. Il s'agit de penser ce qui se présente à nous dans des termes situationnels. Ainsi, quand je dis : " il y a Ernest qui est violent dans tel quartier, etc... ", ce n'est pas le problème d'Ernest, ni de la petite maman d'Ernest. Dans la situation, il y a Ernest, il y a l'autre qui n'est pas violent, il y a l'autre qui est violent, il y a l'autre qui a peur, il y a le quartier, il y a l'urbanisme de ce quartier et il y a aussi moi en tant que travailleur social. Donc, on assume la violence d'Ernest situationnellement en n'individualisant pas le problème chez Ernest.
Tout d'abord, si nous ne sommes pas capables de penser en terme de situation, nous sommes d'abord dans un échec professionnel inévitable. Et, deuxièmement, nous nous trouvons dans une position non éthique parce qu'on fait porter une responsabilité à des gens dont le poids les rend fous.
Au contraire, j'invite les travailleurs sociaux à s'adresser à lui en tant qu'Ernest, mais un Ernest qui est dans un carrefour de surdéterminations. Or, il ne peut pas se rendre compte, lui, en tant qu'individu de ce qui le traverse.
Je me situe tout à fait dans une éthique de la responsabilité, sauf que la responsabilité n'est pas une individuation abusive.

Je ne pratique pas seulement cette redistribution de la problématique avec mes patients psychotiques. Ainsi, je refuse de dire : " il y a Jean-Pierre qui a un problème, une pathologie ". Non, je me demande : " Comment peut-on voir la donnée situationnelle ? ". Il s'agit bien de redistribuer la chose. La psychiatrie alternative le fait depuis longtemps. Cependant, elle a aujourd'hui mauvaise presse ou... elle est plutôt oubliée.

En outre, vu sous l'angle de la situation, notre problème ne consiste pas à introduire le malade dans la société. Nous faisons un travail à double sens : faire que notre société s'intègre à la maladie. Par exemple, lorsqu'on installe un " barjot " dans un appartement thérapeutique, la pauvre personne, en plus de sa maladie, en plus de la peur, doit s'intégrer à son quartier. Eh bien! Nous, nous disons que c'est très bien les appartements thérapeutiques. Mais, il faut aussi que le quartier s'intègre au fait qu'il abrite des personnes ayant des problèmes psychologiques. Il s'agit bien donc de créer une intégration situationnelle dans laquelle il n'y a pas seulement le malade ou le déviant qui doit s'intégrer, mais où l'intégration est à double sens.

Bon! On s'éloigne un peu du sujet de cet entretien ... mais c'est tout à fait valable aussi par rapport aux minorités qui arrivent et qui vivent sur un territoire.