" Si notre vie manque de soufre, c'est-à-dire d'une constante magie, c'est qu'il nous plaît de regarder nos actes et de nous perdre en
considérations sur les formes rêvées de nos actes, au lieu d'être poussées par eux "
Antonin Artaud, le théâtre et son double.

Pour répondre à la question posée en introduction de ce dossier " Quand les pratiques du formateur, du travailleur social, du travailleur socioculturel deviennent-elles obscènes ? ", j'ai eu envie de l'élargir en abordant la transparence qu'on exige au niveau social, celle dont Claire Frédéric parle dans son introduction.

Les analyses économiques ne cessent de demander plus de transparence.
Les rubriques People, les magazine vantent le courage de ceux qui osent dévoiler leur sale petit secret et conspuent ceux qui cachent des choses. Les politiciens, quel que soit leur échec, répondent : nous serons désormais plus transparents, nous communiquerons davantage.
Au contraire, tout ce qui peut passer pour des zones d'ombre est mauvais et il n'y a jamais trop de caméras de surveillance pour tenter de les réduire.

Cette transparence, présentée aujourd'hui comme une valeur incontestable, est le postulat de la pornographie. C'est aussi sa promesse : tout montrer. Et, en prime, à propos d'un des rares sujets qui nous intéresse encore.

Les entretiens avec Christophe Reyners et Guillaume Istace tournent autour de cet axe : quels procédés utilise-t-on pour rendre transparent ? Quels choix techniques ou artistiques ? La pornographie veut tout montrer, comment s'y prend-t-elle ? Si la question de l'obscène porte sur ce qu'on peut, ou non, regarder, lorsqu'on veut tout montrer il faut s'en débarrasser, comment ça se passe ?

De l'efficacité, de la précision...
" Il faut tout montrer et ne surtout pas raconter des histoires ", je crois que tout tient dans cette phrase.

Dans le porno, il y a une surenchère, c'est à chaque fois plus hard. C'est toujours le cas lorsqu'on veut fabriquer une image dans le but d'émouvoir. Mais en parallèle, il y a une tendance à la spécialisation qui est peut-être plus significative.

Cette spécialisation, ce classement par compétences semble être une sorte de conséquence immédiate de la volonté de transparence.
Un autre exemple: il y a quelques années, le ministre français de l'éducation s'est dit qu'il ne fallait plus "se raconter des histoires " et aller " regarder ce qui se passait à l'école ". Ce même ministre a sorti une circulaire sur l'école des compétences. L'enseignement de la Communauté française possède aussi ses socles de compétences. Un élève devient du coup une somme de compétences: sait-il lire, sait-il se tenir en classe ? etc.1

La transparence passe par ces gros plans sur ce que l'on juge " essentiel ", par la volonté de focaliser sur l'endroit exact où " ça " doit se passer.

Une lumière sans ombre
Cette tentative de tout montrer - de réduire, dans ce cas, la sexua-lité à quelques gestes précis - a néanmoins un coût. Pour réaliser une scène qui n'est rien d'autre que fellation, pénétration ou sodomie, pour arriver à présenter quelque chose d'aussi abstrait, il faut se débarrasser du corps.
Donc, ce qu'on met de côté pour pouvoir poursuivre cette expérience sur la transparence c'est, aussi paradoxal que cela puisse paraître, le corps.
Certes, dans les films pornographiques, on voit des comédiens nus. Affirmer qu'il n'y a pas de corps ne signifie pas qu'on le cache. Le corps est absent parce que la mise en scène tend à le faire
disparaître.
Les corps des comédiens disparaissent, déjà , parce que l'on ne les a pas pris en compte lors du casting. Et, aussi, ensuite parce que le seul problème réside à les voir accomplir tel ou tel geste et non dans la manière de le faire.

Toutefois, la disparition des corps se joue surtout dans le regard de la caméra.
La lumière omniprésente et trop forte surexpose les corps, accentue les contours mais efface les volumes, les ombres et les replis, les textures jusqu'à les faire disparaître, jusqu'à les effacer. Ce qui fait de l'ombre à la lumière, c'est la rencontre d'un corps. Pour réussir à avoir de la lumière sans les ombres, on réduit le corps à ses contours, c'est-à-dire à une vision idéale.

Tout comme les gros plans découpent le corps de façon abstraite, ils ne correspondent pas à une réalité du désir sexuel mais à l'idée que l'on s'en fait. Réduire la sexualité à des organes spécialisés ne correspond pas à un vécu corporel, à des sensations physiques. C'est un découpage médical ou juridique, en tout cas ce choix de gros plans est un choix " cérébral " qui fait abstraction des sens.
Ce regard qui fait disparaître les corps des comédiens n'est d'ailleurs possible que parce qu'il est sans point de vue.

La personne qui a filmé avait les compétences nécessaires : il savait appuyer sur le bouton. Mais il ne doit avoir aucune qualité: une façon de regarder personnelle, une histoire par rapport au cinéma, à la sexualité etc..., c'est pourquoi le corps de l'équipe de tournage disparaît aussi.
En ce sens, la pornographie est davantage une symbolisation de l'acte sexuel qu'un regard. C'est pourquoi les scènes que l'on propose sur Internet peuvent facilement se réduire à quelques mots. On montre des corps tout comme les panneaux " interdit aux deux roues " montrent des vélos.

Donc finalement le corps du spectateur disparaît également car la pornographie ne s'adresse pas à ses sens mais à sa conscience. En regardant un gros plan de pénétration, on peut dire : " c'est une pénétration ", mais c'est beaucoup trop symbolique pour nous permettre de sentir, d'imaginer, de penser.

 

Le corps social
La question de l'obscène ne peut que se poser dans la pornographie. Non pas qu'elle soit transgressée. La pornographie est parfaitement consensuelle. Mais parce que dans sa volonté de tout montrer, elle
a du se débarrasser des corps. Or, c'est le corps qui fait qu'on est ancré dans une situation concrète, dans un réseau d'interactions. Et l'obscène n'est jamais que le fait d'interdire certaines de ces inter-relations. L'obscène n'existe que dans des situations concrètes.2
Il n'y a pas de choses obscènes à regarder en elles-mêmes. Ça dépend des civilisations, de la situation, de celui qui regarde, bref, il faut avoir une histoire... L'obscène se distribue différemment dans un monastère franciscain du Haut Moyen âge et dans une tribu Jivaro au XIXe. Seulement si l'on fait abstraction des corps, c'est-à- dire de ce qui matériellement fait que l'on est quelque part à une époque donnée, que l'on a une histoire particulière, un vécu ...Si l'on fabrique un regard sans point de vue, alors la question de l'obscène ne peut tout simplement pas se poser.

L'obscène devient un problème lorsqu'on fait disparaître le corps social derrière des abstractions: les études de cas, les compétences,... C'est pourquoi, pour que la question de l'obscène se pose, il faut d'abord sortir de la dynamique de la transparence. Quand on sait où l'on est, alors on sait ce qui est ou n'est pas obscène. On sait, on connaît les limites. Même si elles sont floues, on sait que tel ou tel comportement se situe à la limite.

Dans le travail social
On ne peut dire ce qu'il est permis de regarder ou pas. Ça se joue dans une situation concrète. Ce qu'on peut avancer, c'est qu'il faut éviter de rentrer dans une escalade sans fin en se disant que derrière tout ça, caché, il y a la vérité. Il faut sortir de la question
" qu'est-ce que c'est ? " qui ne peut que nous amener à chercher la vérité essentielle de telle ou telle personne. Car qu'est-ce qu'un enfant en échec scolaire ? Celui qui a des mauvaises notes ? Celui qui ne s'intéresse pas à l'école ? Celui qui ne parle pas la langue ? Et il faut se poser une toute autre question : " comment ça marche ? ". Le travailleur social ne peut pas faire un montage, à la manière des films pornographiques. Un autre exemple : Gros plan sur un jeune qui étudierait et réussirait isolé du monde. Un gros plan sous-titré : " jeune précédemment en échec scolaire qui réussit désormais ". Car dans la réalité, la vie est plus complexe et il y aura aussi une famille, un lieu concret où il pourra ou non étudier, des profs plus ou moins bons, une école avec tels ou tels moyens, un quartier, un pays, une époque, une histoire et aussi un travailleur social qui s'en occupe et qui appartient lui-même à cette situation. Bref une infinité de choses qui ne sont pas cachées mais qui constituent une opacité du fait de leur épaisseur. Il y a beaucoup trop d'éléments pour rendre ça transparent.
Il s'agit donc de se poser cette question : comment " ça " fonctionne ? C'est-à-dire raconter une histoire et, à l'intérieur de cette histoire, se situer parmi les personnages : celui de monsieur ou madame Untel, travailleur social, et se demander ce que l'on fait.

Vue du dehors, cette complexité peut paraître assez effrayante. Ça grouille de partout, à chaque fois que l'on identifie un problème et qu'on tente de le résoudre, il est lié à une infinité d'autres histoires.

Vu de l'extérieur, il y a une certaine impuissance mais aussi une certaine violence. Impuissance de se trouver face à quelque chose que l'on ne maîtrise pas et une certaine violence parce que l'on dispose d'outils pour mettre toute cette multiplicité au pas.

Or, penser que l'on est en dehors relève encore une fois d'une abstraction. Parce que nous sommes aussi un corps, y compris en tant que travailleur social, nous sommes dans une situation. Nous nous situons aussi dans un réseau de contraintes beaucoup trop complexe pour être maîtrisé. Mais la complexité nous permet de raconter et de vivre d'innombrables histoires.
Cette complexité n'est pas une impuissance à agir. Au contraire toutes ces contraintes constituent les liens qui font que nous ne sommes pas des individus isolés.
Toutes ces histoires entrelacées constituent justement le lien social dont notre société réclame à grands cris le retour en même temps qu'elle le détisse, incapable de sortir des gros plans de l'utilitarisme.

 

Conclusions par
Guillermo KOZLOWSKI

1. Sur cette question on peut se rapporter aux articles d’Angélique Del Rey , on peut notamment les trouver sur le site du collectif " malgré tout ",www. malgretout.org.
2. Pour que la pornographie puisse se poser la question de l'obscène, ne serait-ce que pour le transgresser, il faudrait qu'elle raconte à nouveau des histoires, qu'elle nous dise qui sont ces personnages, où sont-ils, comment sont-ils arrivés là etc... Du coup, certaines choses pourraient être obscènes dans le cadre du film.