L'histoire commence il y a bien longtemps. Au sortir d'une guerre. Une vraie, pas un conflit moderne, tout propret.

Pas une petite guerre que l'on nous montre à la télévision, quand il semble que PPDA joue à la console Nintendo, entre la pub et la météo. Non, une vraie guerre sale, avec des armes imprécises qui tuent même quand on ne le souhaite pas. Elle avait commencé comme cela, lentement, sournoisement, une drôle de guerre en quelque sorte, avant de prendre le mors aux dents. Au bout de cinq longues années, après avoir tué des millions de gens, vu des génocides, anéanti des villes et des pays entiers, elle s'était terminée comme cela, subitement, par un bouquet final au- dessus du Japon. Les soldats étaient rentrés chez eux, de mauvais souvenirs plein la tête, les ventricules tous gonflés de la joie d'avoir échappé à la boucherie et de revoir les leurs, les oreillettes toutes flapies à cause des atrocités qu'ils avaient vécues et commises.

Durant quelque temps, ils étaient restés chez eux, au coin du feu, pour regarder l'épouse qui leur avait tant manqué, l'enfant qu'ils n'avaient pas vu grandir, les parents dont ils s'étaient éloignés. Puis, à l'appel des patrons qui n'attendaient qu'eux pour redémarrer les usines, ils étaient retournés au travail. C'était émouvant à voir. Quasi tous au boulot ! Les gens travaillaient jours et nuits pour reconstruire leur ville, leur maison et faire plaisir à leur dévoué employeur qui les avait attendus.

Ce n'était pourtant pas gagné d'avance. Dix ans avant la guerre, de nombreux ouvriers et employés avaient profité d'une bête petite baisse de la bourse de New York pour s'arrêter de travailler et prendre du bon temps. Comme d'habitude, cette mode, partie des Etats-Unis, s'était rapidement étendue à l'Europe. On entendait les ouvriers Marseillais dire " oh, peuchère, patron, on est un peu las, ne comptez plus sur nous, on va prendre le pastis et jouer aux boules sur le vieux port ". Idem à Anvers, sauf pour le pastis...et l'accent ! La Grand-Place de Bruxelles était noire de monde toute la semaine durant, les parisiens envahissaient les guinguettes de la Marne du lundi au dimanche, les clubs privés londoniens ne désemplissaient plus. Ceux qui voulaient travailler ne le pouvaient plus et les plus à plaindre étaient les employeurs qui fermaient leurs usines par manque de main-d'œuvre. Bref, cette déplorable attitude des travailleurs avait transformé un mini crack boursier de rien du tout en une très grave dépression économique mondiale.

La guerre finie et durant les 30 longues années qui allaient suivre, le travail, l'effort, le courage, revenaient à la mode. Peut-être n'avez-vous jamais connu, ou avez-vous oublié, cette belle époque, ces " trente glorieuses ". De temps à autre, quelques faiseurs de modes en remettent des icônes au goût du jour. Les pantalons " pattes d'eph ", le papier peint à grandes fleurs oranges et vert-pomme. Les chausseurs également entretiennent la flamme du souvenir de cette période bénie. A chaque fois qu'ils se rendent compte que les enfants ont quelques soucis de latéralisation, ils remettent les kikers au goût du jour. Un point rouge à gauche, un point vert à droite et les mômes ont compris pour le restant de leur vie. Et puis bon, comme disait ma grand-mère, c'est quand même durant ces années que l'on a été " dans la lune ".

Les plus grands historiens, économistes, sociologues, se sont penchés sur ce formidable boom économique. Comment expliquer le changement d'attitude des travailleurs ? Des hypothèses, toutes plus censées, pensées, complexes, les unes que les autres ont fusé. Je ne retiendrai que les plus éminentes. Le courant religieux professait que Dieu, lassé par la fainéantise des travailleurs, comme il avait provoqué le déluge, avait déclenché la guerre. Les hommes l'avaient compris et se tenaient à carreau. C'est vrai qu'il y avait de quoi. S'il remettait le couvert une troisième fois, on pouvait vraiment avoir des craintes. C'est que ce n'était pas un tendre et les artificiers américains avaient montré leur savoir-faire. Une variante, plus positive, expliquait ces belles années par la reconnaissance des hommes envers un Dieu qui, non seulement les avait épargnés mais leur donnait maintenant une vie meilleure, un lave linge, une coccinelle, la télévision et un canapé en similicuir. Cela n'expliquait cependant pas du tout pourquoi tant d'athées allaient au boulot en chantant
" à bas la calotte " et pourquoi les irlandais et les portugais, éminemment catholiques connaissaient un tel chômage. Les " schumpetériens1 " avaient une vision pour le moins originale. Ils expliquaient l'engouement des gens pour le travail par l'évolution...des boîtes à tartines. Pour eux, la guerre marquait la fin du cycle de la gamelle en zinc et les trente glorieuses voyaient l'avènement des boîtes en plastique, toutes plus gaies les unes que les autres et pas chères. On pouvait donc en changer souvent, ce qui motivait les travailleurs à aller au boulot, pour les montrer aux copains. Mon observation récente tend à accréditer cette thèse. J'ai en effet une collègue qui a un tas de boîtes à tartines avec des Mickey, des Winnie l'Ourson et plein d'autres jolis dessins qu'elle aime nous montrer au réfectoire. C'est sûr que pour elle, les boîtes à tartines sont une importante motivation. Il y a cependant un hic. Mon grand-père et ses collègues ont continué à aller au boulot sans rechigner avec leur gamelle et leur cruche en fer jusqu'au milieu des années 60.

Des sociologues se sont inspirés de Schumpeter et ont quelque peu adapté la théorie des boîtes à tartines. Ils expliquent que les progrès technologiques ont permis aux hommes de couvrir leur épouse et leur maman de cadeaux utiles et particulièrement désintéressés. A la fête des mères, " chère maman, j'écris je t'aime de ma plus belle écriture et je t'offre un fer à gaufres, rien que pour toi ".
" Pour ta Noël Pouske, une machine à laver ". " Pour ton anniversaire mon lapin, un lave-vaisselle ". " Allez Titine, regarde un peu le beau cuit œufs électrique, pour ta St-Valentin, cadeau pour toujours mais donne une baise " !
Avec tout cet électroménager dans la maison, les femmes ont commencé à s'ennuyer ferme et à culpabiliser. Afin de briser la monotonie de leur vie et pouvoir offrir à leur mari une foreuse pour son anniversaire, elles ont été travailler.

En corollaire, rencontrer des femmes au boulot plaisait évidemment beaucoup aux hommes qui de ce fait travaillaient encore avec plus d'entrain. Quand, un peu plus de 20 ans après la fin de la guerre, Twigg2 avait lancé la minijupe, les hommes en avaient oublié les horaires et les week-ends et s'étaient mis à faire des tonnes d'heures supplémentaires, surtout les plus âgés dont l'épouse ménagère ne portait que des tabliers en nylon à motif floral.
Malheureusement, cette théorie séduisante est très contestée. Par les femmes qui vous diront que l'électroménager n'est pas vraiment la cause de leur libération et par les plus observateurs qui vous feront remarquer que les travailleurs des coulées continues de Seraing et de Charleroi mettaient beaucoup de cœur à l'ouvrage sans avoir de collègue en minijupe ! Il faut en effet reconnaitre que les créateurs de vêtements de travail n'ont aucune formation en stylisme. Il y a là un créneau à prendre. La minijupe en amiante serait d'un chic !

D'autres théories portent également sur les aspects relationnels. L'idée dominante est que les travailleurs de nos régions se sont réjouis de voir des camarades d'autres pays débarquer avec leur valise en carton et avec joie dans les gares pour leur donner un coup de main. C'est vrai qu'ils en avaient marre de parler le wallon ou le flamand au fond des mines ou dans les ateliers et de ne danser que la java au bal du samedi soir. Cela devenait lassant et l'arrivée des Italiens, des Espagnols, des Grecs, des Portugais, suivis des Turcs et des Magrébins, leur permettait de rencontrer de nouveaux copains, d'apprendre les langues tout en travaillant, d'alterner la java avec la tarentelle, le sirtaki et le flamenco. Ils pouvaient enfin garnir leurs belles boîtes à tartines avec du tarama, des gnocchis, des tortillas et des cornes de gazelle qui leur calaient l'estomac et leur redonnaient des forces pour travailler de plus belle.

Malheureusement encore, cela n'explique pas trop bien pourquoi les ouvriers étrangers ont eu autant de cœur à l'ouvrage parce que, si eux aussi avaient de nouveaux copains, pouvaient enfin manger des moules frites et apprendre les langues et les danses de nos régions, ils avaient quand même dû abandonner leur patrie et leur famille et beaucoup souhaitaient et désirent encore retourner au pays. Je terminerai par le courant psychanalytique. Ses tenants expliquent que les hommes, suite à la guerre, ont eu subitement une grande dévotion pour leur maman. Ils l'avaient en effet laissée au pays pendant qu'ils allaient taper sur la tête de l'ennemi. Elles les avaient attendus, transies et étaient nombreuses à ne pas avoir vu revenir leur petit chéri. Ceux qui étaient rentrés s'étaient juré de prendre soin de leur maman et de ne plus boire le pastis ou le péquet avec leurs copains, sur la Cannebière ou les quais de la Batte, mais d'aller travailler pour couvrir leur maman de cadeaux et se faire pardonner d'avoir été guerroyer aux quatre coins du monde. Malheureusement, encore une fois, cela n'explique pas pourquoi ceux qui étaient restés peinards à la maison, près de leur maman ou de leur épouse, en attendant qu'il arrête de dracher du fer, étaient retournés au boulot avec entrain ni pourquoi on continuait de trouver autant de chômeurs en Italie, où les petits fifis étaient toujours prêts à faire plaisir à la Mama.

Bref, alors que l'on cherchait toujours une explication plausible à cet âge d'or, l'histoire, comme d'habitude, repassait les plats. Il avait suffit d'une petite augmentation du prix du pétrole en 1974 pour voir un tas de gens, jusqu'alors courageux, travailleurs, efficaces, s'arrêter de travailler. Les hommes s'étaient remis à fréquenter les bistrots et à taper la carte avec les copains, les femmes faisaient les magasins, les uns et les autres passaient de longues heures devant la télévision. Ceux qui avaient expliqué le boom économique des 30 glorieuses ont alors tenté, avec les mêmes hypothèses, d'expliquer la volte-face des travailleurs.
Les schumpétériens ont attiré l'attention sur l'arrivée de la télévision, de la vidéo, des lecteurs de DVD. Les travailleurs n'ont plus eu envie de travailler car ils voulaient regarder la télévision. Ils ont en quelque sorte fait un parallèle entre l'indice d'écoute du feuilleton " les feux de l'amour " et des taux de chômage. Les déistes professent aujourd'hui qu'une nouvelle génération n'a pas connu la guerre et donc ne peut ni avoir peur du châtiment divin ni être reconnaissant de les avoir laissés en vie. Ce sont surtout les personnes âgées, dans les cafés du commerce, quand ils préconisent " une bonne guerre " qui représentent encore ce courant. Des sociologues expliquent ce revirement par le fait de l'intégration des immigrants. Quand les italiens étaient des vrais italiens, c'était marrant. On avait l'impression d'être en vacances, même sur son lieu de travail. Maintenant qu'il y a des italiens ministres, président de parti et même gilles à La Louvière, ils ne sont plus que des collègues comme tout le monde. Cet argument vaut ce qu'il vaut mais personnellement, je trouve qu'il n'est pas dénué d'intérêt. Cela permettrait en effet de pousser les employeurs à engager un paquet de travailleurs qui n'attendent que cela mais qui sont un peu trop " foncés " à leurs yeux !

Très vite après le début de la crise cependant, une nouvelle théorie est née. Je l'appellerai la " libéralo populo démagogique ". Elle est aujourd'hui très répandue. Si les travailleurs deviennent chômeurs et surtout le restent, c'est parce qu'ils reçoivent trop de sous du chômage. Là, les autres chercheurs ont été renvoyés à leurs études. Finies les théories hasardeuses sur les boîtes à tartines, sur l'influence du magnétoscope sur le taux d'emploi. Enterrés les religieux et les psychanalystes ! Au placard, la bible et la Mama. Du concret, du vrai, du " qui touche tout le monde ". Les chômeurs le sont à cause du fric et en plus, braves gens, travailleurs honnêtes et courageux, banlieusards fatigués, navetteurs éreintés, c'est avec votre pognon qu'ils se la coulent douce. Cette théorie reste aujourd'hui très ancrée dans la population, chez de nombreux employeurs et chez des politiques et c'est bien normal car elle est tout simplement géniale. Quelle facilité! Tout le monde y trouve son compte ! Le travailleur peut râler sur le fric qu'il donne au chômeur. Ce même travailleur peut aussi se rassurer tous les matins au saut du lit. " Le chômage n'est pas pour moi, je suis travailleur et courageux. Si cela m'arrive, si mon patron se tire, je trouverai un autre boulot, je suis bon, je suis fort, je ne suis pas un fainéant moi ! ". L'employeur aussi y trouve son compte. " Voyez un peu, messieurs, mesdames, si je ne devais pas payer pour ces tire-au-flanc de demandeurs d'emploi, je pourrais vous augmenter, ou les engager, ou je ne serais pas obligé, la mort dans l'âme et les larmes aux yeux, de délocaliser ! ". Et pour les politiques qui l'ont intégrée. Quelle aubaine. Le chômage mon bon peuple, une histoire simple, toute facile, un épiphénomène économique et social, il suffit de diminuer les allocations de chômage et pfutt, terminé.

Quelques contradicteurs, sans doute mal inspirés (il reste toujours des gens qui ne veulent pas évoluer), résistent. Comment expliquer en effet que le taux de chômage, d'un pays à l'autre, ne soit pas lié à la hauteur des allocations. Comment d'ailleurs expliquer qu'il puisse être à ce point élevé dans des pays qui n'ont même pas d'assurances chômage ? Comment se fait-il qu'en Belgique il soit si différent entre le nord et le sud qui connaissent pourtant le même régime de prestations ? Sur ce dernier point, il y a une réponse évidente. Tout le monde sait en effet qu'au plus on se dirige vers le sud, au moins les gens ont envie de travailler et au plus le taux de chômage augmente. Je n'ai cependant jamais compris pourquoi, vu cette observation éminemment scientifique, le taux de chômage monégasque n'était pas beaucoup plus élevé que celui de Charleroi. Je m'en voudrais de passer sous silence un autre fait, beaucoup plus récent, qui expliquerait les taux de chômage élevés de nos pays. On a en effet observé une collusion de quelques nations pour nous piquer notre boulot. Il y aurait un accord, qui aurait du rester secret mais que nous avons découvert au péril de notre vie, (nous prenons tous les risques pour tout vous dévoiler) entre les plombiers polo-nais et les ouvriers chinois et indiens. L'idée est de se partager le gâteau. Les entreprises se délocalisent en Chine et en Inde pendant que les polonais viennent prendre tout le boulot qui nous reste. Super théorie aussi. Ce n'est pas de notre faute si cela va mal, c'est les autres. Cette théorie a un autre avantage, " l'autre " n'est même plus le chômeur, il n'est plus un électeur potentiel, c'est un étranger, loin, très loin. Comme d'habitude encore une fois, cette observation qui crève les yeux est remise en cause. Comment en effet expliquer que tant d'entreprises viennent s'installer dans nos pays pendant que d'autres les quittent ? Pfffff, il y a des gens, je vous jure, il faut toujours qu'ils compliquent tout.

Vous vous dites que l'auteur de cette analyse a dû fumer la moquette. Je n'ai rien fumé du tout, je me débrouille très bien sans cela et de plus, il n'y a plus de moquette à fumer. Elle a été totalement consommée par tous ceux qui tentent d'expliquer le chômage par le comportement des demandeurs d'emploi, qui ne voudraient pas faire d'effort. Les théories simplistes demandent 5 minutes...d'inventivité débridée, rien de plus. Après cela, elles peuvent faire des années de dégâts, être à la base de mesures simplistes, comme l'activation des chômeurs telle qu'elle est articulée en Belgique : formez-vous, faites des efforts, achetez une voiture et vous trouverez du boulot. La belle affaire. Expliquer les périodes de chômage par le comportement3 des chômeurs reviendrait à pouvoir expliquer les périodes de plein emploi par ce même comportement et cela ne tient pas du tout la route. Le chômage est un problème grave, complexe, économique certes mais aussi humain. L'aborder comme on le fait aujourd'hui, en stigmatisant les chômeurs, ne mène à rien car on ne s'attaque pas aux véritables causes. C'est du temps perdu, de l'argent perdu et des vies gâchées.

A l'heure où j'écris ces lignes, le chômage repart à la hausse en France. Le problème est d'en connaître la vraie raison. Que les banquiers qui ont fait mumuse avec les subprimes, que les spéculateurs qui s'en mettent plein les poches avec le pétrole, le blé, le maïs et tout le reste se rassurent, ils n'y sont pour rien. C'est simplement les travailleurs français qui n'ont plus envie de travailler et le pire est que cette déplorable attitude va faire tache d'huile. Il va donc falloir une fois de plus les obliger à s'activer alors qu'ils pourraient si facilement, comme nous le dit St-Nicolas, travailler plus pour gagner plus !

 

 

 

 

 

1. D'Aloïs Schumpeter, économiste autrichien, qui explique les cycles économiques par les progrès technologiques.
2. Littéralement " la brindille ". Un des premiers " top modèle ".
3. Mon propos n'est pas de nier certains comportements mais de dire qu'expliquer le chômage par ces mêmes comportements est une ineptie. Le lecteur intéressé par le sujet trouvera son bonheur dans l'ouvrage : " Le chômage ", Jacques Freyssinet, Editions Repères - La Découverte, 11ème édition, Paris - 2004.