Greenpeace1, association de malfaiteurs !

 

Il y a des années, maintenant, que des juges belges s'en prennent au droit de grève en imposant de lourdes astreintes
aux piquets de grève. Des juges ont exhibé une vieille loi de 1886 (article 66, alinéa 4 du Code pénal, voté à l'époque
pour tenter d'étouffer les luttes ouvrières) pour inculper Roberto D'Orazzio. D'autres juges, à Anvers cette fois, viennent
de condamner à un an de prison ferme, sur base de cette loi, deux dirigeants de la Ligue arabe européenne.
Ils ont été condamnés non pas pour leurs actes, mais pour leur propos2. Cinq juges acceptent de poursuivre Greenpeace sous le motif qu'elle serait une organisation criminelle. Ceux qui pensent que la justice n'osera pas appliquer les lois li-berticides de lutte contre la criminalité et de lutte contre le terrorisme, se trompent.
L'exemple de Greenpeace le prouve.

Le 25 octobre 2006, des militants de Greenpeace pénètrent dans l'enceinte hyper surveillée (sic) de la centrale nucléaire de Tihange, grimpent sur le dôme d'un des réacteurs, et y peignent une fissure géante dont la photo, qui sera reproduite par toute la presse belge, provoque l'hilarité générale. Outre la démonstration évidente que les mesures de sécurité prises par Electrabel sur ce site sensible sont nulles, l'action de Greenpeace dénonce la dangerosité de ces installations et leur vétusté. Le 27 octobre suivant, Greenpeace manifeste à Bruxelles, devant le siège d'Electrabel. Le 19 décembre, des militants de Greenpeace ma-nifestent devant le cabinet du ministre Verwhilgen et plusieurs centrales électrique au charbon du groupe industriel. Le 30 octobre 2007, le film " Nous sommes tous plumés par Electrabel " est projeté sur les façades de plusieurs bâtiments publics de Bruxelles et diffusé sur le site de l'association.  
Le 22 mars 2007, le juge d'instruction Lutgens fait perquisitionner les locaux du siège bruxellois de Greenpeace
sous prétexte qu'Electrabel a porté plainte pour " association de malfaiteurs ". La plainte a été déposée chez les
juges d'instruction de cinq arrondissements judiciaires, qui l'ont tous acceptée. Une cinquantaine de personnes
sont interrogées et l'ordinateur principal de l'association est saisi.
Par sa campagne " Tous plumés par Electrabel ", Greenpeace entendait protester contre une campagne publicitaire
de la multinationale jugeant qu'elle " induit le public en erreur en passant sous silence les 11 milliards de profit illégitimes engrangés lors de l'amortissement anticipé de ses centrales et travestit l'origine de son électricité " verte "3.
Par la même occasion " Greenpeace tient à rappeler que pendant près de 30 ans, les prix d'Electrabel ont été parmi
les plus élevés d'Europe ". Et qu'Electrabel omet de préciser qu'elle engrange des marges bénéficiaires plus de
deux fois supérieures à celles enregistrées dans les pays voisins.
" Greenpeace ajoute qu'Electrabel " continue à produire de l'électricité dangereuse, polluante et inefficace,
au départ principalement de centrales nucléaires et au charbon. La majorité de l'électricité " verte " produite par Electrabel en Belgique (moins de 2% de la production totale) provenant de biomasse brûlée dans des centrales au charbon vieillissantes ". Greenpeace exige que " ces sommes (soient) intégralement récupérées au plus vite au profit
de la collectivité et réinvesties dans l'efficacité énergétique et les énergies renouvelables. "   

Le 13 juillet 2007, Electrabel écrit à Peter De Smet, le directeur de Greenpeace. C'est un véritable chantage.
Nous, Electrabel, " limiterons nos exigences en tant que partie contre Greenpeace à un euro symbolique " à condition
que Greenpace n'entreprenne " directement ou indirectement plus la moindre action (…) dans l'enceinte de ses centrales nucléraires " et, surtout, que Greenpeace affiche " un changement d'opinion, c'est-à-dire que, " dans le classement de Greenpeace des fournisseurs d'énergie verte sur le marché belge, il soit tenu compte de la réalité du marché régional ouest-européen et que le produit Electrabel Vert soit évalué en fonction de la capacité de production verte qui s'y rattache. "
Electrabel n'exige rien d'autre, finalement, qu'un retournement total de l'attitude de l'organisation écologique et
que celle-ci soutienne les campagnes publicitaires mensongères de la multinationale.  
Electrabel publie dès lors de pleines pages de publicité dans la presse belge, affirmant par exemple que " sur
les 22 plus grands producteurs d'électricité actifs en Europe, Electrabel fait partie des 8 qui font mieux que la moyenne
" niant ouvertement que la Belgique est considérée comme l'un des plus mauvais " élève " de l'Union européenne
en matière d'énergies propres.                                                                                                                                                                                                                                                      
Rien n'empêche un des très zélés juges pressentis par Electrabel d'appliquer la loi de 2003 organisant la " lutte contre
le terrorisme " d'abandonner la qualification d' " organisation criminelle " ou " d'association de malfaiteurs " pour lui
préférer celle " d'organisation terroriste ". Cette loi prévoit en effet que devient terroriste, une infraction " portant
gravement atteinte ou déstabilisant gravement les structures économiques d'un pays ". Or, Electrabel, en tant que quasi monopole de la production et de la fourniture d'électricité en Belgique, en est bien une " structure économique ".   

Cette affaire montre à suffisance que ce que craignaient certains démocrates au cours de l'adoption des lois de lutte
contre la criminalité et contre le terrorisme est bien une réalité : ces lois ont pour but d'attaquer et d'affaiblir
les mouvements sociaux et les organisations qui les soutiennent. Nous sommes entrés dans une phase
" chaude " de l'histoire. Chômage et précarité sont généraux, et les critiques du système également.
Les mouvements altermondialistes, les pays virant massivement à gauche : Amérique latine, Népal, un quart du
territoire indien, le succès d'un Obama aux Etats-Unis, sont autant d'indicateurs très inquiétants pour les milieux d'affaires.
Ils préparent donc leur résistance. En construisant des prisons et édictant des lois pour les remplir.

Gérard DE SELYS
Sur base d'un entretien
avec Peter DE SMET, directeur de Greenpeace Belgium.
Voir aussi http://www.greenpeace.be

1. Greenpeace est une association internationale indépendante, qui vise à "modifier les attitudes et les comportements,
pour protéger et préserver l'environnement et pour promouvoir la paix".
2. "Seront punis comme auteurs d'un crime ou d'un délit (...) ceux qui soit par des discours tenus dans des réunions ou
dans des lieux publics, soit par des écrits, des imprimés, des images ou emblèmes quelconques (...) auront contribué
directement à le commettre." Ce texte, ajouté au code pénal en 1886, vient d'être utilisé par le Tribunal correctionnel d'Anvers pour infliger un an de prison (ferme!) à Dyab Abou Jahjah et à Amehd Azzuz à la suite des troubles qui avaient éclaté à Borgerhout après le meurtre d'un jeune marocain, Mohamed Achrak, le 26 novembre 2002, troubles que pourtant les deux condamnés avaient tenté de désamorcer.
3. Voir à ce propos, sur le site de Greenpeace Belgique dans la rubrique "A vous d'agir" - Consommateur, le classement des fournisseurs en matière d' électricité verte