Patrick Moens, quel a été votre parcours, votre " carrière " dans le polar ?
Je suis le premier à avoir ouvert une libraire spécialisée en littérature policière en 1984, à Bruxelles. Cela existait en France mais pas en Belgique. J'ai ouvert cette librairie qui s'appelait
" Canicule ". Pour devenir ensuite " Séries B ". C'est une ASBL montoise, qui s'occupait de ce qu'on appelle les " para-littératures ", c'est-à-dire les littératures dites " populaires " : science-fiction, fantastique, polar, péplum, qui a repris la librairie en tant que
siège bruxellois de l'ASBL. Ça a continué comme ça jusque 1992 je pense. En 1992, l'ASBL a été dissoute, je suis parti vers d'autres aventures et la librairie a été reprise par un membre de l'association, Alain Devalck et l'a appelée " Polar and Co ". Cette librairie est restée encore pendant 10 ans chaussée d'Ixelles et, pour des raisons de convenances personnelles, il est allé s'installer à Mons et les aventures ont continué à Mons. Le point fort de l'ASBL " Série B " a été la mise sur pied en 1991 d'un très gros festival du roman policier à Saint-Gilles au Centre Culturel Jacques Franck. Dans l'équipe il y avait " Présence et Action Culturelles " et il y avait donc " Séries B " avec Patrick Moens, Alain Devalck et Pascale Fonteneau.

 

C'est un bébé de " Séries B "…
C'est un bébé de toute cette mouvance qui s'est retrouvée à ce moment là. J'ai continué à voir de temps en temps Pascale Fonteneau. Il y a 5 ou 6 ans maintenant, nous nous sommes dit qu'il serait bien de refaire un petit " festival Bruxelles ", qui s'appelle " Total Polar ". Il va en être, au mois de février, à sa 5ème édition. Nous, ici, on a décidé de le faire avec de petits moyens pour essayer de ressusciter cette espèce de convivialité du " monde polar ", c'est autre chose…

Pour rester dans un univers et une ambiance de proximité…
Il y a 25 ans c'était comme ça, maintenant ça a un peu changé mais ça reste, les auteurs de polars se connaissent tous, se rencontrent très souvent, ont des discussions sympathiques, se considèrent rarement comme des concurrents. C'est un monde totalement en dehors du monde de la littérature " blanche " comme nous disons, il y a cette convivialité avec le public. Pour un auteur de polars, le public est sacré parce qu’on écrit " pour quelqu'un ", on n’écrit pas " pour soi ", pour raconter son nombril mais pour raconter des histoires. Donc c'est un monde tout à fait en dehors de la " blanche " même au niveau des auteurs. En dehors de ce qui est le polar, c'est un monde différent.

 

Votre point de vue, au niveau historique et politique ? Quelle est l'histoire de la littérature policière et du polar en Belgique ?
Si on parle de " roman policier " en Belgique, c'est assez rapide parce qu'il y a eu une période, entre 1940 et 1945. Il y a aussi un nom, Simenon, mais en dehors de ça, quand on prend les années 1970-2007, il y a quelques auteurs belges, même quelques très bons, mais qui n'ont pas la réputation des français ni les moyens éditoriaux des français. Il n'y a pas une école belge du polar, à part Simenon mais il échappe sans doute à la belgitude. La seule école vraiment belge du polar était l'école qui est apparue en 1940-1945 à l'initiative de Stanislas André Steeman, papa de Stéphane Steeman, qui a fondé une collection qui s'appelait " Le Jury " où il a demandé à des tas de jeunes auteurs d'écrire des romans " policiers ". A ce moment là il n'y a pas de papier en France, il y en a en Belgique. Il y a donc du papier pour l'édition. Ce sont des choses aussi idiotes que ça, qui font que subitement la Belgique francophone a des avantages que la France n'a pas.Alors que maintenant c'est le contraire, la France a des avantages éditoriaux que nous n'avons pas. Et à cette époque déjà, il y a toutes les tendances, il y a la tendance " simenonienne ", la tendance " noire " du polar, et la tendance roman policier classique d'énigme. Il y a à peu près deux grandes tendances, c'est l'énigme et le polar.

 

Il y a donc deux tendances différentes…
Dans le roman policier d'énigme, comme son nom l'indique, il y a une transgression de la loi, donc un délit et il y a résolution de " qui a tué et pourquoi ". Peu importe où ça se passe, l'atmosphère, le contexte historique et social a peu d'intérêt. C'est surtout " comment, dans cette pièce, fermée par quatre portes à double tours Monsieur X a pu être tué et par qui ? ". C'est plus un jeu qu'une réalité. Et puis, est apparu aux Etats-Unis à la fin des années 1920 un roman " noir ". Dans celui-ci, finalement peu importe qui a tué, c'est retranscrire la réalité sociale et historique qui a permis le meurtre, qui a permis la transgression. On est donc davantage dans un regard journalistique, c'est plus une caméra qui filme à un moment donné une société où il y a des gens qui sont tués : il y a une enquête, mais l'enquête n'est pas au centre du sujet littéraire. En tout cas, ces deux écoles là se retrouvent déjà entre 1940 et 1945 au " Jury ".

 

Historiquement, il y eu des périodes de roman noir et d'autres de roman à énigme ?
Non! On croit souvent que le roman d'énigme est un vieux roman qui est chassé par le roman noir. Or, si on voit la publication, Agatha Christie, c'est 1927 en français. Dashiell Hammett, aux Etats-Unis qui est " le " père du roman noir, c'est 1929… C'est exactement la même période. Ils ont vraiment marché côte à côte en touchant sans doute des publics différents. Cela explique donc qu'ils se soient autant interpénétrés. Avant 1920, il y a un roman policier mais qui est un roman policier plus d'énigme et qui se mêle au roman feuilleton. Le premier roman policier c'est Edgar Allan Poe " Double assassinat dans la rue Morgue " (The Murders in the Rue Morgue ) en 1843. Il y a Poe, en France il y a Emile Gaboriau avec " Monsieur Lecoq ", mais... c'est disparate et puis il y a des auteurs de romans policiers mais ce sont aussi des auteurs de romans feuilletonnesques, c'est Maurice Leblanc et " Arsène Lupin ", Gaston Leroux et “Rouletabille ", ça, c'est l'ancêtre. Mais quand on parle de roman policier moderne, on parle de ce roman qui débute au début des années 1920 avec deux écoles : une école plutôt " d'énigme " et une école plutôt " noire " et puis va venir se greffer là-dessus une école qui est plutôt d'espionnage…

 

C'est en France, ça ?
Non, c'est partout ! Donc 1920 c'est Agatha Christie en Angleterre, qui est traduite en français aux éditions Le Masque, tenues par des jésuites, 1929 c'est Dashiell Hammett aux Etats-Unis publiant sur des supports très " cheap " (les livraisons sont appelées pulp-fictions à cause de la qualité " pulp " du papier) donc vraiment du mauvais papier, des trucs vraiment pas chers. Tout ça c'est à peu près à la même époque, ce qui fait dire quand même que le roman policier est lié d'une façon ou d'une autre à l'urbanisation. Pour utiliser des termes marxistes, son développement est lié au développement des forces productives. A partir du moment où la société quitte la ruralité et rentre dans la ville, le polar naît parce que c'est la ville qui porte le crime social.

 

Qu'est-ce qui fait que le public est différent entre le roman à énigme et le roman noir ?
Il faut savoir que le roman policier fait partie du roman " populaire ". Le roman populaire n'est pas un roman mal écrit ni un " sous roman " pour les " sous classes ", c'est un roman qui est écrit de telle façon que n'importe qui peut le lire et y prendre du plaisir. On peut à la limite le lire à des niveaux différents de compréhension. Le roman policier est un roman qui a été lu entre 1920 et 1970 essentiellement par les classes populaires. Les intellectuels qui lisaient du roman policier, au moins en France, étaient plutôt rares ! Gide a écrit un jour qu’ il donnerait toutes ses mains pour écrire comme Raymond Chandler parce qu’effectivement il y a une description dans le roman noir américain que les français n'arrivent pas à atteindre. C'est avec l'arrivée de la télévision, du cinéma etc. qu'on a pu voir que le roman noir, là je parle spécifiquement de la France et de la Belgique, était lu plutôt par les classes intermédiaires. Le peuple ne lisant plus, le roman noir a plutôt été lu par les jeunes intellectuels après 1968. Là, en même temps, l'édition a chuté. Même si le roman policier a beaucoup de succès, même s’il est encore une littérature populaire, on est passé à un tirage de 60 000 à 10 000 exemplaires, ça c'est les années 70.

 

Toujours en Belgique ?
Quand je parle d'éditions francophones, je parle d'éditions françaises parce qu'il n'y a pas réellement d'édition belge de romans policiers. C'est la Série noire, Rivages, Le Masque, les grandes collections chez Fayard, mais en Belgique, il n'y a eu que quelques petits pas timides chez Labor, quelques petits pas timides chez Luce Wilquin.

 

Comment se fait-il qu'il n'y ait pas de maison d'édition belge de romans policiers ?
Je crois que lorsqu’ on écrit un roman populaire, on écrit pour un grand marché puisque le roman populaire doit être peu cher à l'achat. Donc on ne peut gagner qu'en publiant pour un grand nombre. C'est d'après moi une des explications. Ce n'est pas viable en Belgique, il n'y a aucun éditeur qui peut survivre ! Il y en a qui ont essayé. Luce Wilquin a essayé de lancer une collection noire. En Belgique, on est distribué sur quatre millions d'habitants, ça ne marche pas. Il faut viser les 60 millions en France et là, on reparle du problème de l'édition en Belgique et de la distribution. Il y a un mur extraordinaire entre la frontière belge et la France pour l'édition.

 

Les belges n'exportent pas en France…
Toutes les maisons d'édition ont essayé, c'est une catastrophe, ça coince toujours quelque part. C'est pour cela, continuons à parler de romans policiers francophones en sachant que le roman policier francophone est édité en France dans sa toute grande majorité.

 

Pourquoi y a-t-il eu une cassure après 1945 ?
Après 1945 pour la Belgique c'est terminé parce que les conditions d'édition, donc les conditions économiques, ne sont plus avantageuses pour la Belgique francophone ! Entre 1940 et 1945, on est en Belgique dans les conditions normales d’édition : il y a des lecteurs et une demande. Comme il y a une demande, il y a une offre qui se fait et on va chercher des jeunes auteurs comme a fait Steeman. Ce sont les éditeurs qui offrent, et les éditeurs français offrent tellement qu'il n'y a plus de place pour l'éditeur belge qui fait du roman policier. En Belgique, c'est évident, toute proportion gardée, autant de ta-lents qu'en France, mais il n'y a pas les conditions économiques qui permettent à ces talents de s'exprimer. L'édition, c'est de l'économique !

 

Les auteurs belges qui veulent se faire éditer…
... doivent aller en France mais on lit moins donc il y a moins de place à prendre. Une des premières femmes à être éditée à la Série Noire, c'était la troisième je crois, et la deuxième belge à être éditée en Série Noire, c'est Pascale Fonteneau. Elle est femme mais elle n'est pas belge, bien qu'elle vive en Belgique. Vous avez un très grand auteur belge qui écrit toujours très bien mais qui n'a pas le succès escompté, c'est Jean-Baptiste Baronian, membre de l'Académie. Il a une vraie œuvre noire. A côté de ça, il y a Patrick Delperdange, prix Rossel l'année passée, qui a écrit des romans noirs mais qui fait maintenant du roman jeunesse, Thierry Robberecht qui fait du roman noir mais jeunesse, une jeune saint-gilloise qui a un beau succès en France, c'est Barbara Abel, éditée au Masque. Il y aussi Nadine Monfils qui mène une belle carrière. Voila, le polar belge c'est moins d'une dizaine de personnes !

 

Quelles sont les différences entre la littérature policière et " la " littérature ?
Théoriquement, le roman policier pour utiliser le terme le plus large, c'est un roman dans lequel il y a un acte de violence illégal entre des individus : vol, meurtre, escroquerie, viol, ça c'est du roman policier. C'est essentiellement un roman qui est " réaliste ", parce qu'il s'oppose, en tout cas en France à la littérature " nombriliste ". La littérature en France aujourd'hui, c'est essentiellement une littérature nombriliste, " moi je ". Le roman policier c'est une histoire ouverte vers l'extérieur. Ça, c'est une différence extraordinaire. Du côté francophone il y a aussi la différence entre l'auteur qui écrit parce qu'il raconte une histoire, qui veut que ce soit lu par des lecteurs, et les autres qui construisent une " œuvre " avec un " O " majuscule. Et qui, dès le premier roman, disent " mon œuvre ". Je sais que c'est caricatural, mais quand on est dans un milieu de gens qui écrivent du polar et dans un milieu de gens qui écrivent du roman ou de la littérature, ça saute aux yeux. Il y a beaucoup plus de vrais aller-retours entre les auteurs jeunesse et de romans noirs parce que c'est la même chose: un auteur jeunesse est un auteur qui veut raconter une histoire à un môme. On raconte une histoire à un adulte donc on change plein de choses mais on est toujours en train de vouloir raconter une histoire. La littérature " blanche " est bien souvent une littérature qui ne tient pas compte du lecteur !

 

Littérature plus égoïste…
Si vous lisez un roman " blanc " paru en 1972, vous n'apprendrez rien sur le monde de 1972, rien ! Si vous lisez un roman noir de 1972, vous saurez dans quel type de voiture on roulait, ce qu’étaient les modes de transport en commun, où étaient les pauvres,… Parce que le roman noir est un roman toujours en prise avec la réalité contemporaine, toujours. Donc les gens qui défendent le roman noir sont des gens qui défendent aussi la littérature pour le plus grand nombre, toujours avec un souci de qualité. C'est aussi la défense d'une littérature où le schéma narratif est fondamental. Je trouve par exemple qu'aujourd'hui, on retrouve ce souci du public et ce souci de la narration dans les séries télévisées.

 

Cela m'y faisait penser ! Y a-t-il un écho entre les séries télévisées et le roman noir ?
Il y a un écho, parce que les scénaristes de séries télé sont des scénaristes qui utilisent les ficelles et les trucs de la littérature policière. J'ai écouté il y a peu de temps le scénariste de " Dr House "1 expliquer pourquoi à ce moment là Cameron passe une tasse de café à House. Ce geste, il l'explique parce qu’à ce moment là, le public doit ressentir, par ce geste anodin, quel est le degré de complicité entre Cameron et House. Ces gens sont géniaux ! Vous retrouvez ça dans le roman noir quand Chandler veut expliquer par une image très rapide quelle est la situation sociale et culturelle des habitants d'une ville à Hollywood. Il dit que " le chien de la maison était perdu dans les poils du tapis ". Ce qui signifie que vous aviez un tapis, avec des longs poils avec un chien qui devait être une sorte de " chihuahua " ridicule, et vous avez tout de suite compris que ces gens ce sont des richards... mais il n'a rien dit d'autre ! Il y a là des images où vous vous dites : " j'ai tout compris ". Le spécialiste français des séries, Martin Winckler est un auteur et médecin de formation. Il a fait un best-seller: " La maladie de Sachs ". Il est vraiment connu en France parce qu’il est spécialiste des séries TV. Il avait écrit à propos de Dr House: " cette série est si intelligente que les français vont sûrement la rejeter "… Pour montrer que pour moi, le roman policier et le roman noir, ce qui les distingue c'est la recherche narrative, le souci des lecteurs, et le souci de tous les lecteurs! Je trouve que le roman noir a quand même le souci de garder à la lecture les couches les plus populaires. Le fait de garder à la lecture est quand même toujours une marque de souci de vouloir des gens conscients et donc des gens libres. Pour moi, ça fait partie du combat, en très gros raccourci : le roman noir participe à la lutte pour la démocratie.

 

Pour moi, le roman policier signifiait " conservatisme ", garder les gens “la tête dans le guidon” pour qu'ils ne perçoivent pas les enjeux de société…
Et c'est tout le contraire ! Un des théoriciens du roman policier français et auteur marxiste, Jean-Patrick Manchette a même dit quand la contre révolution triomphe, la seule sortie pour la critique sociale c'est le roman noir. Le roman noir en France, ce qu'on a appelé, à tort, le néo polar, est arrivé en 1970 après la défaite de 1968. Un roman noir c'est: " Je vais me battre, en tant que journaliste, détective privé, flic désabusé - les archétypes -, pour essayer de résoudre une énigme : le meurtre d'un jeune type dans son foyer pour travailleurs immigrés, et à la fin du récit, j'aurai montré qui et pourquoi on a tué ce jeune homme mais je n'aurai rien résolu du tout parce que le monde va continuer à tuer des jeunes hommes dans les foyers ". Avant, dans le roman policier classique, quand le neveu avait tué la tante à héritage, il était confondu et envoyé en prison, le monde retrouvait sa tranquillité : justice était faite. C’est le polar tel qu'il était dans les années 1970. Maintenant, le héros est souvent un looser, négatif, alcoolique, qui a perdu sa femme - les archétypes mais notre société est archétypale - tous les jours c'est la même chose. Le monde est archétypal donc le roman noir choisit une forme archétypale pour dépeindre ce monde. Le roman noir était par essence un roman social. Je dis " était " parce que d'après moi maintenant il y a une réaction au sein du roman. Si on étudie bien les séries TV actuelles, on s'aperçoit malheureusement qu'il y a un ensemble de séries télé qui sont dirigées par un scénario réactionnaire, " 24h Chrono ", les Experts, ce sont des séries vraiment réac'.

 

Comment distinguer les deux sortes de séries ?
Ce qui distingue la réaction de la non réaction c'est : est-ce que le récit montre le monde tel qu'il est ou est-ce que le récit montre un monde tel que certains aimeraient nous faire croire qu'il est ? Si on prend une série comme les Experts, pour moi on n'a pas assez analysé les Experts, le monde est comme le tapis sur lequel il y a eu un meurtre. C'est un tapis immaculé. Tellement immaculé qu'on va trouver le sourcil du meurtrier. On nous montre du nickel, parce que c'est la métaphore d'un monde nickel, sur lequel il y a un meurtre qui apparaît et ce meurtre est produit par quelqu'un qui n'aurait pas du exister: le meurtre n'est pas endogène, il n'est qu'exogène à cette société tellement nickel. Le policier va remettre le monde sur ses pieds à partir de ce sourcil trouvé, qui était le méchant qui est arrivé dans ce monde gentil, et va le mettre en prison au nom de la victime. Là, il y a un changement total de point de vue sur la société et on est toujours dans le polar mais là aussi ils sont en train de gagner… Mais, il y a quand même d'autres séries qui continuent, on peut voir que le roman noir a repris les deux tendances de la société, pour faire bref, la gauche et la droite. Il y a une offensive de la droite dans le polar, même si ça s'est déjà vu avant.

 

On parle du polar comme " littérature vivante " ou comme " genre mineur ", qu'en pensez-vous ?
S’il y a un genre mineur, cela veut dire qu'il y a un genre majeur… Et c'est quoi le genre majeur? La littérature majeure ce serait la littérature dite " blanche ". La " blanche " c'est le premier roman de l'illustre inconnu qui va parler de ses virées nocturnes dans les bars branchés à Paris et c'est n'importe qui qui mérite d'être un grand auteur ! La noire c'est quoi ? A la limite SAS, qui est de la sous merde mais c'est aussi James Ellroy qui est un auteur qui a un style, un monde qui en fait peut-être un des plus grands auteurs du 21ème siècle ! Non, il y a des auteurs mineurs et des auteurs majeurs mais pas des genres ni des éditions.

 

Qu'entend-on par " littérature vivante " ?
Si on dit " littérature vivante ", pour moi, la littérature nombriliste est une littérature " morte ". Pour moi, " la littérature vivante ", est une littérature en prise directe sur la réalité sociale et pas la réalité vécue dans une certaine élite mais la littérature sociale telle que la vit une grande partie des gens. Si on parle de " littérature vivante ", c'est parce qu’effectivement, je peux aussi m'identifier.

 

Peut-on dire que les polars sont en quelque sorte nos contes modernes ?
Oui, pour moi c'est évident ! L'expression " contes de fées modernes " a été utilisée par Giono fin des années 50 début des années 60 et je trouve qu'il y a sans doute une fonction identique dans le conte et le polar. Je suis sûr que pour la plupart des gens, le polar doit se rattacher au conte. Surtout cette narration qui éveille en nous quelque chose : la peur, l'effroi, le désir, le rire,… Il y a donc une proximité avec le conte mais aussi avec toutes les littératures populaires. Ce n'est pas un hasard si toutes les personnes qui écrivent du roman populaire peuvent toujours se retrouver dans un autre genre populaire. Ce sont des conteurs !

 

Quel est le statut du polar à l'université ? Comment est-il perçu ? Est-ce une forme que l'on enseigne ?
Je n'en sais rien. Je ne suis pas universitaire, ma fille est romaniste, et elle a vu des travaux sur le polar. J'ai rencontré beaucoup d'étudiants qui faisaient leur mémoire sur un auteur de romans policiers, sur une période du roman policier et c'était bien accueilli. Par exemple, Paul Aron, enseignant à l’ULB est un amateur de polar. Si je me mets dans la tête du corps académique, pour qui le polar est un genre mineur puisque non enseigné, il est tout de même un genre littéraire. Cela intéresse le corps académique que des mémoires soient produits par des étudiants. Je me rappelle que ma fille a du faire un travail pour Trousson, un des grands romanistes de l'ULB. Elle avait du faire un travail sur les contes de Voltaire et elle avait montré que dans Zadig, il y avait l'ancêtre de l'énigme policière. Des auteurs avaient déjà trouvé ça mais dans mon monde à moi. Elle a rendu son travail et subitement son prof lui dit " il faut absolument publier ça, c'est tout neuf ! ". Parce que dans le monde académique, on n'avait jamais traité Voltaire de cette façon là !

 

Quels sont les ingrédients, pour vous, d'un bon polar ?
Pour faire un bon polar, il faut une bonne histoire, une bonne histoire et encore une bonne histoire. A partir de là, les polars que j'apprécie peuvent aller dans cinq mille directions différentes. A partir du moment où on a une bonne histoire, bien ancrée dans la réalité, on peut faire un bon polar. Il n'y a pas d'autres recettes, si ce n'est les recettes du genre : il faut qu'il y ait un acte de violence, et la violence ce n'est pas forcément des tripes éclatées, la violence commence par le harcèlement au travail. A partir de là on peut faire un polar, il faut que l'histoire tienne la route et savoir un peu écrire, quand même. Une bonne histoire c'est une histoire qui vous happe et où vous restez comme un enfant la bouche ouverte en voulant connaître la suite.

 

Pour terminer, avez-vous un conseil de lecture, un livre récent ou non, un coup de cœur ?
C'est toujours difficile parce que moi je conseille ce qui m'a fait changer d'avis après très longtemps. Il faut lire et relire Raymond Chandler, américain des années 40-50, qui a écrit sept romans, sept merveilles, tant par l'histoire que par le style, l'atmosphère, ça ne vous lâche pas. J'ai aussi un énorme coup de cœur pour un auteur français qui n'écrit plus, qui fait des scéna-rios pour la TV, pour moi le plus grand styliste, c'est Hugues Pagan. Il est d'une noirceur absolue. C'est un ancien flic. Il a écrit des romans qui me semblent encore aujourd'hui parmi ceux qui ont été les plus haut dans la noirceur et avec un style extraordinaire. Sinon, pour rentrer dans le genre, pour voir en quoi c'est un genre " social ", de dénonciation, qui peut vous raconter des histoires, je conseille de lire " Les orpailleurs " de Thierry Jonquet. C’est une série noire et un roman fabuleux, un roman historique. C'est contemporain. Il a été écrit il y a 10 ans. C'est trois choses un peu différentes mais à coté de ça c'est un monde, je suis sûr d'en oublier des tas. Chandler, c'est très personnel, mais pas seulement. C'est vraiment l'auteur qui peut vous montrer en quoi la littérature noire est une vraie littérature. Dans le même genre que Jonquet, plus pour les jeunes, il faut lire Didier Daeninckx, français, qui met souvent une situation noire aujourd'hui reliée au passé. C'est assez intéressant.


1. Série américaine diffusée sur RTL TVI