Christian LIBENS, chargé de mission
au service de la Promotion des Lettres du ministEre de la Communauté française.

Christian Libens, pouvez-vous retracer votre parcours, votre " carrière " dans le polar ?

Je ne suis pas un praticien, sinon d'occasion. J'ai signé des textes policiers au sens large et j'ai signé aussi un roman policier dans la collection " Le Poulpe ". Cette collection a été créée, il y a quelques années, par Jean Bernard Pouy, une des grandes pointures du polar français. Son idée était de créer un personnage et tout un univers autour de lui. La particularité était que lui a écrit le premier et le dernier " Poulpe ", mais il y en a eu plus de 150 ! Entre le premier et le dernier, ce sont des auteurs différents qui ont repris son personnage sous la lecture et le regard de Pouy lui-même.

 

Ça date de quand ?
Il y a une dizaine d'années. Ça s'est terminé il n'y a pas très longtemps. Le personnage, je pense que c'est symbolique et symptomatique des personnages contemporains en tout cas dans le monde francophone, avait une particularité très assumée par Pouy et forcément reprise par les différents auteurs, c’était d’être de “gauche”. Mais un gauchiste qui joue cavalier seul, qui est franc tireur. Il n'a pas de carte d'électeur et pas de numéro de sécurité sociale. Il est électron libre complet et il n'accepte pas le schéma social général. Un engagement anarchiste très marqué, anarchiste d'extrême gauche. Dans le polar, on trouvait aussi des anarchistes de " droite " ou très à droite. Ici “ Le Poulpe " c'est le contraire. Voilà ma carrière dans le polar!

 

C'est comme ça que vous avez commencé ?
Dans le polar oui, mais j'avais déjà publié des tas de livres auparavant ! J'ai publié 25 livres, des romans journalistiques. Mais comme roman policier, c'est sensu stricto le seul roman que j'ai commis. Ce qui ne m'empêche pas d'aimer beaucoup et de bien connaître, je crois, mais ce dont je suis lecteur c'est du roman français, francophone, belge et français. Je passe pour un spécialiste de Simenon ce que je ne suis pas vraiment. Je crois que je suis plutôt un vulgarisateur de l'œuvre de Simenon. Je ne connais pas par contre les polars anglo-saxons. Ça ne m'intéresse pas. Sauf les classiques. De toute façon, ce polar n'est guère représentatif d'une réalité sociale, c'est la " detective novel " qui est tout l'inverse du polar. Par contre, je crois que Simenon est strictement révélateur de la société occidentale du XXème siècle. Tout comme la Série noire française a été pas mal révélatrice de son temps, y compris des parodies de polars français.
" Le Poulpe " est en quelque sorte une parodie. Là il y a aussi une réalité sociale occidentale. Pascale Fonteneau en a fait un aussi, on est quatre belges à en avoir fait un, ou quatre groupes de belges.

 

Pourriez-vous replacer le polar dans son contexte historique et politique en Belgique ? Cela a débuté avec Simenon ?
Non, il y a eu bien des... Maintenant il fait partie de l'archéologie littéraire populaire. Simenon a vraiment deux œuvres différentes et la dichotomie est très marquée. Il y a le père de Maigret, qui est un roman policier puisque Maigret est un des principaux archétypes des personnages du roman policier. Et puis, il y a l'auteur de ce que certains appellent le " roman dur " ou le " roman roman " qui sont des romans littéraires qui n'ont rien à voir ! " La neige était sale " même s’il y a un meurtre dedans ce n'est pas du tout un roman policier, c'est Dostoïevski au XXème siècle, ou Balzac comme on l'a tant dit à la suite de Gide, cela ne relève pas du genre policier. Maigret ne naît qu'au début des années 30, 30-31 exactement, chez Fayard. Donc, il y avait des romans policiers belges avant.

 

Pour Patrick Moens1, le polar n'a réellement existé en Belgique que pendant la guerre...
Oui, ce sont les théoriciens qui disent ça. Mais ce n'est pas vrai, évidemment. Comme tout ce que les théoriciens disent, c'est partiellement vrai mais c'est une simplification ! Il y a des gens qui écrivaient déjà des polars bien avant ! Durant les années 20, il y a la naissance du Masque mais avec déjà des auteurs belges qui ne sont pas Simenon, c'est Steeman. Dans les années trente en Belgique, il y a eu aussi des collections ! C'est bien avant la guerre et avec ce fameux " Jury " de Steeman. Il y avait déjà toute une histoire du polar belge ! Il y a Louis Thomas Jurdan, c'est un auteur très prolifique, belge et liégeois qui a écrit entre autre beaucoup de polars, Antoine Clément Noël. Ces auteurs cumulaient parfois les genres " para-littéraires ". Dire que le polar est né pendant la guerre n'est pas exact. Pourquoi dit-on cela ? À tort me semble-t-il, c'est parce que dans l'entre-deux-guerre le genre policier va se développer avec pas mal d'auteurs. Pendant la guerre ça change, c'est pour ça qu'on croit parfois que la guerre est le vrai départ. Les livres français ne sont plus distribués en Belgique. Il n'y a plus que le marché national, pour une production nationale. Donc “ le Jury “ va être présenté d'abord comme un fascicule chez les marchands de journaux, avec Steeman com-me rédacteur en chef. C'est l'âge d'or du polar. Pour une raison simple, ce sont les seules choses qui sont proposées au public. Le polar est revenu à la situation d'avant-guerre par la suite, pas comme la bande dessinée qui n'a fait que croître et embellir.

 

Quelles sont les spécificités du polar? Comment le distingue-t-on de la littérature classique ?
Certains polars relèvent de la littérature avec un " L " majuscule. D'autres sont typiques du roman de genre, donc du roman à réflexes, du roman à ficelles ! Moi je n'aime pas faire des distinguos. Au XIVème siècle, quand Alexandre Dumas écrit " Les trois Mousquetaires ", on dit que c'est un roman populaire, un roman de gare. Typiquement les ficelles du roman de genre. Victor Hugo quand il écrit " Les Misérables ", ça c'est un grand romancier ! Avec une part sociale, politique,... C'est vrai, mais avec du recul, on se dit que ce sont deux grands chefs-d'oeuvre!

 

La Revue Nouvelle faisait état en 1992 du peu d'intérêt que le polar suscitait auprès des institutions littéraires...
Il y a peu d'intérêt en général ! Qu'elle soit de genre ou qu'elle soit connotée " intello ", la plupart des gens ne lisent pas ! Avant le succès d'Harry Potter, on vous aurait dit que le fantastique... Maintenant c'est la mode du fantasy mais il y a 20 ans c'était la science-fiction ! Il y a des phénomènes de mode aussi. Je crois que dans les paralittératures, le roman policier est sans doute un des genres les plus intéressants.

 

Qu'est-ce qui lui donne cet attrait ?
Très subjectivement,... je ne sais pas, c'est lié aussi aux lectures d'enfance. Quand on est enfant, " Le club des cinq " est déjà une forme d'enquête policière ! Il y a un réflexe pavlovien qui fait que les lectures de l'enfance sont toujours recommencées.

 

Le roman policier est-il un roman populaire ?
Cela ne l'est plus ! Ce qui est populaire maintenant dans le policier, c'est les séries télé ! Ce que les gens lisaient pendant la guerre, d'abord ils n'avaient pas la télé, en plus ils devaient couper la radio... C'était de la lecture passe-temps. Aujourd’hui, cette fonction sociale est assurée par la télé ou le cinéma qui est souvent un cran au dessus.
Mais avant, c'était le livre ! Toute cette production littéraire très populaire, ces livres “ passe-temps “ existent encore, comme SAS mais cette fonction là n'est plus nécessaire. C'est en cela que ça a changé. Les romans policiers qui restent sont des pochades, des parodies avec l'exemple du " Poulpe ". Je pense que maintenant, c'est une démarche d'intellectuels, de l'écrire et de le lire. Avant, tous les auteurs de polars n'étaient pas des intellectuels, et les lecteurs sûrement pas. Il y avait un " vrai " public mais ce public maintenant est devant son écran ! En gros, il reste toujours des mordus...

 

Pourquoi n'y a-t-il pas d'édition de polars en Belgique ?
Il y a toujours eu des tentatives de collections. Actuellement, Philippe Bradfer publie chez Luce Wilquin dans sa collection polar. Il en est à son troisième volume d'une trilogie. Moi j'aime assez bien. Et c'est publié en Belgique. C'est effectivement assez anecdotique! Il ne faut pas se leurrer, la Série noire ne tirait même plus à 8000 exemplaires en France et pays francophones! Ici, le marché est de 4 millions et demi de lecteurs potentiels francophones maximum. Les réalités de la distribution en Belgique sont telles qu'un livre belge ne sera lu qu'en Belgique.

 

Parce que les gens lisent moins ?
Ou ils lisent autre chose ... Si on parle du roman policier en tant que " lecture passe-temps ", lecture-plaisir, les gens n'attribuent plus ou beaucoup moins cette fonction à la lecture. Il y a la télé! Ils n'ont plus le temps de lire! Si vous leur demandez : " tu as lu ça " ? Ils répondent : " oh, non, je n'ai pas le temps de le lire ". Comme s’ils étaient des stakhanovistes. En réalité, ils sont accrochés à leur écran à leurs moments de loisirs.

 

Pensez-vous que le polar peut être un moyen de ramener à la lecture ?
Oui, c'est possible! Mais la lecture peut être une finalité en soi! Vous lisez un bon Maigret, ça vaut largement un Camus! Après tout, l'Etranger de Camus, c'est du sous Simenon! D'autres grands spécialistes de la littérature l'ont dit avant moi.

Quelle est la place du livre et du roman policier, à l'université et à l'école ?
Mon idée est qu'il n'y a pas de place réservée, c'est normal d'ailleurs. Je sais que dans certaines universités, les pa-ralittératures sont prises en compte en tant que telles. Le policier n'est qu'un genre parmi d'autres genres paralittéraires. Par ailleurs, je pense que le roman policier est assez largement évoqué maintenant. Mais il n'y a pas de systématisation de la démarche en Belgique. Ce n'est pas comme en France, les programmes de littératures ne sont pas aussi figés. Avec la liberté de donner une vraie flexibilité aux profs quand ils sont bons, et le désavantage aussi que quand on est face à un mauvais prof on voit tout et n 'importe quoi et surtout n'importe quoi!

 

Alain Devalck disait que de plus en plus de profs sont intéressés par le polar...2
Dans le polar belge contemporain, il y a Pascale Fonteneau, Nadine Monfils, ce sont les deux principales, il y a en a d'autres, Bradfer notamment. Il y a eu Bruce Mayence, qui a fait des trucs décoiffants! Lui, il avait toutes les caractéristiques de l'auteur de polar à l'ancienne! Il avait été ouvrier boulanger, il a fait de la tôle,... Ça, ce sont des personnages intéressants pour le polar! Il y en a aussi qui exploitent le polar dans le roman jeunesse, ce sont des histoires de jeunes mais ils utilisent les structures du roman policier.

 

Quelles sont les spécificités du genre policier ?
La spécificité classique c'est le jeu de Cluedo, " Qui, pourquoi, comment ". Vous avez les avatars d'une définition (*): " là où il y a une énigme, là où il y a crime, là où il y a indice et le leurre, là où il y a enquête " et là il y a systématisation. Traditionnellement, le genre commence par l'assassinat. Vous avez les premiers archétypes du détective chez Gaboriau, etc. Là, le patrimoine anglais et américains se dissocient fort! Ce ne sont pas les mêmes ingrédients, ce ne sont pas les mêmes enjeux non plus.

 

Il y a donc eu un déclin après la guerre...
Oui, le marché était de nouveau ouvert! Dans le roman policier, ce ne sont plus les français qui vont faire concurrence, ce sont les américains. Le roman noir américain va envahir l'Europe et les français seront tout aussi envahis que nous! Le marché économique va imposer de nouveaux auteurs, de nouvelles collections qui seront traduites. Quand la Série noire de Gallimard se développe après la guerre, ce ne sont pas des français qui vont écrire, ce sont des américains! Ce sont ces américains qui vont représenter la modernité du polar.

Les polars permettent-ils d'accéder à une manière différente de voir la société ?
C'est ça qui fait la vraie littérature. C'est ça qui fait le distinguo avec la littérature de genre. Il y a des grands romans dont l'intrigue est policière. Mais tous les romans à intrigue policière ne sont pas de grands romans, c'est sûr.

Le roman policier est-il une littérature vivante, d'après vous ?
Oui, bien sûr! C'est une étiquette, comme toujours! Ça vit, puisqu'on en produit, on en vend, on en lit, ça vit! Je ne connais pas de genre qui ne soit pas vivant! Je ne vois pas de littérature morte! Si, peut-être, la littérature épique, c'est mort! Le roman est assez moderne, ce n'est que depuis le 19ème siècle qu'on écrit de vrais romans au sens d'aujourd'hui.

 

On dit parfois que c'est une sous littérature...
Ce sont des trucs " d'intellos "! Ce sont des gens qui ne connaissent pas donc ils mettent des étiquettes pour ne pas se perdre. Dans le roman policier, il y a souvent un regard de l'individu sur le collectif.

 

Et pour le mot de la fin, quels seraient vos conseils de lectures ?
Dans notre service Promotion des Lettres, on publie chaque année des plaquettes de nouvelles dans le cadre de la Fureur de Lire. Nous les mettons à la disposition des biblios, des écoles, des librairies. On les tire en 20 000 exemplaires et on les offre. Il y a Ringelheim ici.

 

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3. Littérature policière en Belgique francophone. Exposition réalisée par le service de la fonction des lettres (ministère de la Communauté française).