Dans quelle mesure le roman policier se fait-il le reflet de la réa-lité sociale, politique et économique de son époque ? Dans quelle mesure cette littérature porte-t-elle, au travers du récit, des personnages et de leur environnement, un regard sur son temps, un regard sur l'Histoire, et fait-elle apparaître, en transparence, les valeurs, les préoccupations ou les aspirations collectives propres à son contexte ?
La période de l'entre-deux-guerres est à cet égard particulièrement représentative. D'une part parce les systèmes politiques et économiques occidentaux font face à des remises en cause et à des bouleversements décisifs ; d'autre part parce qu'en même temps qu'elle est communément reconnue comme l'âge d'or du roman policier, cette période est aussi celle où s'opère la "bicéphalisation" du genre. En effet, le roman policier classique (d'inspiration principalement britannique) et le roman noir américain s'ils naissent tous deux au lendemain de la 1ère guerre mondiale, vont se développer sur des bases radicalement antagonistes et peuvent être interprétés chacun dans leur genre comme une réaction culturelle face à la transformation des conditions historiques.

 

Un meurtre de salon
De ce point de vue, le roman policier classique semble bien traduire l'inquiétude de la bourgeoisie pour laquelle les bouleversements économiques et sociaux issus de la guerre (instauration du suffrage universel, montée en puissance des revendications ouvrières et risque de diffusion des idées bolchéviques) remettent en cause la stabilité et la prépondérance de son statut. Ainsi, puisqu'il manifeste la nostalgie d'une classe sociale qui s'estime déchue ou menacée, il s'attache à évoquer le paradis perdu plutôt qu'à refléter la réalité. Dans cette perspective, il a le souci constant d'opérer une représentation minimale de la vie réelle et d'exercer une distanciation entre l'univers représenté et la réalité sociale propre à l'époque dans laquelle il se situe. Cette préoccupation s'observe à la fois dans la description du héros et de son milieu, dans le traitement du crime et de la violence et enfin dans le langage utilisé tout au long du récit.

Le héros tout d'abord se distingue par sa nécessaire appartenance à une classe sociale dominante. Aristocrate ou bourgeois fortuné, il se reconnaît aux raffinements de ses goûts, à la civi-lité de son comportement et à l'élégance voire la préciosité de son discours. Un cadre de vie fait de confort et de luxe et un environnement ordonné l'aident à supprimer l'imprévu et à fuir la promiscuité de ses semblables. Pur esprit pétri de logique et de rationalité, ses facultés intellectuelles hors du commun le rangent d'emblée dans le groupe des infaillibles et l'affectent d'un complexe de supériorité qui convient à sa classe. Tout au plus, consent-il à rompre son isolement quand il s'agit de mettre ses qua-lités de détective dilettante au service d'une police déconcertée ou d'un ami que tout accuse.

Le lieu de l'énigme, est dans le roman classique, parfaitement circonscrit, hermétiquement clos aux immixtions du monde bouillonnant ; le décor y est cossu, le climat feutré et les personnages s'y déplacent avec une aisance presque fantomatique. L'univers urbain, ses bruits et son effervescence sont ainsi soigneusement écartés.
Dans cet environnement ouaté, le crime n'éclate pas, il implose. Les armes à action différée sont préférées parce qu'elles permettent de dissimuler l'exacte portée de la destruction physique. Et le cadavre, affreusement déplacé, comme lorsqu'un chien salit le tapis du salon, est prestement évacué. C'est d'ailleurs là que réside un paradoxe important du roman policier classique qui d'une part, par la nature de son intrigue, doit susciter l'effroi du lecteur par un meurtre troublant et inexpliqué et qui d'autre part, s'oblige par souci de bienséance, à évacuer la souffrance physique et émotionnelle pour ne retenir que le problème mathématique et rationnel posé. La violence n'est plus dans ce cas un processus mais une constatation passive.
L'écriture propre à ce roman répond à la même nécessité. Elle doit décrire avec sobriété et discrétion. Elle doit suggérer, murmurer. Elle contribue aussi à styliser l'émotion, à la rendre décente. Du reste, le ton compassé et hautain en même temps qu'il rappelle l'origine honorable des personnages et l'aisance de leur milieu, valorise les brillantes capacités d'analyse du détective et contribue également à entretenir la distanciation entre la réalité et l'univers représenté.

Une seule Histoire possible
Mais au-delà de cette distanciation, le roman policier classique, fournit sa propre vision de l'Histoire. En effet, par sa structure, son cheminement et son aboutissement, il entend opérer une restauration de l'ordre. La solution de l'énigme vient rétablir un équilibre social que le meurtre avait temporairement rompu. L'enquête, après des perturbations irrationnelles réaffirme la primauté de la raison. L'effroi, provoqué par le meurtre incongru, compromet le sens commun en même temps qu'il le révèle et la règle morale de base n'est mise en jeu que pour se retrouver valorisée.
De plus, le crime en répondant à des motivations strictement individuelles, renvoie à une culpabilité unique, dissociée du corps social. La marginalisation du coupable révèle aussi une volonté de polarisation manichéenne des comportements ; la violence en étant du ressort exclusif d'un criminel isolé exonère le reste de la société de toute capacité agressive. La violence, considérée du seul point de vue psychologique, n'a plus de portée sociologique et ne peut pas être une donnée inhérente aux rapports sociaux.

De ce point de vue, il faut également voir dans le roman policier classique une fonction sécurisante et moralisatrice. Les forces vives d'une classe sociale qui s'estimait discréditée se sont mobilisées et un héros omniscient, issu du même rang, a été chargé de préserver les valeurs communes en démasquant l'intrus. La punition fait alors figure d'acte collectif d'épuration. Refusant de donner le spectacle de sa corruption, le milieu social, uni, fixera lui-même la sentence, le suicide et l'exil ayant la préférence puisqu'il s'agit de ne pas mêler des institutions que l'on devine hostiles. Privilégier le détective amateur, membre du même groupe social, au dépend de la police officielle, répond d'ailleurs au même souci.
Un héros dont l'apprentissage est achevé, un univers isolé et fermé aux influences extérieures, un cheminement du discours infaillible et non de l'action, sont les caractéristiques d'un récit qui proclame une Histoire statique. En effet, quand le roman policier classique représente une catégorie socialement privilégiée dans un univers socialement univoque, quand il se ferme aux éléments d'altérité et de pluralité nécessairement contenus dans un contexte historique général, c'est pour mieux certifier le caractère absolu et unique de l'Histoire particulière qu'il nous conte, c'est pour mieux assurer que l'Histoire donnée est la seule Histoire possible.

 

La mort d'un mythe
Le roman noir américain, pour sa part, extériorise les craintes suscitées par la contradiction des principes fondateurs de la société américaine mais à la différence du roman classique, cette inquiétude se traduit en plongeant le récit au cœur des réalités sociales, économiques et politiques.
Dans l'entre-deux-guerres, la nation américaine voit le mythe fondateur de la frontière s'achever. La frontière, dans son sens américain, c'est le front de peuplement qui progresse vers le Pacifique. Symbole des ressources inépuisables de l'Amérique, de la civilisation pastorale idyllique, terre à qui veut la prendre, où l'utopie peut se réaliser, la frontière était tout à la fois le fondement de l'égalité sociale théorique de cette nouvelle démocratie et le complément indispensable du libéralisme économique. Elle offrait à ses nouveaux occupants la liberté d'entreprendre, de construire et bien sûr de s'enrichir. Bien que concurrents, les intérêts individuels pouvaient s'y développer harmonieusement.
Dans l'entre-deux-guerres, la prairie est perdue et les principes fondateurs qui s'appuyaient sur elle sont battus en brèche. Les notions de libéralisme concurrentiel et de liberté d'entreprendre sont niées par la concentration de l'économie et par une tendance monopolistique sans cesse croissante. Ce mouvement est à ce point important qu'il est absorbé également par la criminalité organisée qui intègre les caractéristiques du capitalisme américain jusqu'à en devenir le double négatif. Sous l'effet conjugué de la concentration économique, de l'urbanisation accélérée et du développement de la criminalité organisée, le système politique, auquel la pureté de ses institutions conférait un caractère universaliste, ce système est lui aussi mis à mal par la corruption généralisée du personnel politique qui le représente. Avec la grande crise enfin, c'est le principe même de l'égalité sociale théorique qui est remis en cause. Le rêve américain s'avère cauchemardesque par la lutte implacable qu'il suppose et par le nombre de victimes qu'il implique. Les notions d'égalité des chances et d'ascension sociale sont rendues caduques. Pour parvenir à la réussite, il est parfois nécessaire de passer par d'autres voies que celles préconisées par l'éthique puritaine.

 

Le crime à l'américaine
Avec le roman noir américain, le récit policier s'encanaille, il s'enfièvre, il joue la démesure et l'outrance au quotidien ; il se rapproche des gens, il tente d'en cerner les envies déraisonnées, les passions immodérées, monstrueuses parfois. Et parce qu'il se fait dur et désabusé, parce qu'il observe froidement les souffrances, qu'il décrit cyniquement le malaise ambiant, il apparaît comme une représentation allégorique de la société américaine.
Cela s'exprime d'abord dans la personne du héros qui quitte le régime du dilettantisme et de la gratuité pour devenir un professionnel de l'enquête, un travailleur besogneux, rémunéré pour descendre dans l'arène. Mener l'enquête signifie pour lui agir sur les êtres et les choses, provoquer les événements pour éviter de les subir. La progression n'est ici plus commandée par le raisonnement mais par l'action, par les coups donnés ou encaissés.
Devenu personnage agissant, le héros du roman noir voit son statut se modifier radicalement. Il doit désormais être capable de violence pour affronter une faune trouble dans un univers désordonné ; cette violence semble même être une condition indispensable à sa survie. De la même manière, la rudesse dont il fait preuve dans ses rapports sociaux, répond à un souci d'autoprotection et d'efficacité.
En conséquence, son attitude active et dynamique le rend vulnérable ; il s'expose à l'erreur d'abord, à la violence de ses adversaires ensuite. Son appartement et son bureau deviennent des endroits non protégés du monde extérieur et soulignent son statut d'anonyme autant que le mal-être et la lassitude qui imprègnent faits et gestes.
Cette fatigue mentale inhérente au personnage prend son origine à la fois dans sa lucidité et dans son ambiguïté. Plongé au cœur du réel toujours complexe, il occupe une position intermédiaire entre univers policier et univers criminel, il emprunte ses méthodes à l'un et à l'autre et ce faisant, conteste toute vision manichéenne du système dans lequel il se meut. Paradoxalement, cette ambiguïté des moyens lui sert à appliquer un code éthique intransigeant, un idéal immuable bien qu'utopique puisqu'il consiste à vouloir éradiquer la corruption généralisée et à tenter de s'en préserver. Solitude et lassitude naissent de cette intrusion dans des milieux auxquels il reste finalement étranger et de l'inadéquation entre les valeurs qu'il défend et celles en vigueur dans l'environnement où il opère.
Justement, avec le roman noir, le cadre spatial de l'intrigue rejoint l'espace trouble et foisonnant de la grande cité. La ville devient ici un personnage à part entière, elle confère au récit une dynamique supplémentaire, en réglant les errances et les affrontements des personnages, en imposant un rythme spécifique aux déambulations du héros.
Elle assume le rôle contradictoire de mère nourricière d'une faune disparate et celui de pousse au crime par les convoitises qu'elle suscite. Elle est un lieu de culture hybride qui révèle les antagonismes, cristallise les passions et déchaîne les conflits.

La violence au naturel
Crime et violence prennent ainsi dans le roman noir une portée sociologique. Devenus parties intégrantes du corps social, ils semblent même à certains égards, directement produits par les valeurs dominantes, directement générés par la recherche collective de profit et de pouvoir. Instrument extra-légal de la réussite ou moyen de la simple survie, le crime constitue dans tous les cas un palliatif efficace aux déficiences du self-made man et de l'ascension sociale rapide.
La violence, est donc, partout présente ; elle s'insinue dans le langage des protagonistes, elle afflue dans leurs actions, et le décor lui-même en est imprégné. Quotidienne, elle se normalise et les crimes eux-mêmes sont ravalés, par leur nombre, au rang d'incidents.
Et pour souligner le caractère arbitraire et oppressif des scènes brutales, le roman noir en donne une description presque natura-liste. Au lecteur qu'il veut heurter, il n'épargne rien. Du tracé d'une balle à son impact sur le corps, de la trajectoire d'un couteau au bruit mat d'un poing qui s'écrase sur un visage, le roman noir n'entend rien omettre. Au lieu de camoufler les conséquences de l'acte brutal, le roman noir photographie la violence et cliché après cliché détaille ses mécanismes comme pour en faire ressortir toute la sauvagerie.
Au service du réalisme, il y a aussi bien sûr l'écriture propre au roman noir ; une écriture objective qui ressemble à une musique née de l'environnement ; une écriture rapide et syncopée qui va aussi vite que le monde qu'elle décrit et qui parvient, en collant au rythme de l'action, à rendre un sentiment d'urgence et d'oppression, à communiquer la dureté du monde et la rudesse du climat.
Evidemment, il n'est plus question ici de restaurer un quelconque équilibre social, l'univers représenté est imprévisible et dangereux, dominé par les antagonismes, les luttes et les ambiguïtés. Le récit se conclut d'ailleurs généralement sur un constat de responsabi-lités fragmentées et de culpabilités diffuses. Généralisée, la corruption est impossible à endiguer et le héros, marginalisé et désabusé ne pourra parvenir à autre chose qu'à une solution partielle. Mais ce héros inachevé, ce héros en train de se faire, gagne en retour deux prérogatives essentielles. Personnage agissant, il obtient à la fois la capacité de conduire le récit et de modifier son cheminement et celle de construire et de préserver son autonomie. Il acquiert une capacité à agir sur l'Histoire au lieu de la subir. Parallèlement, dans la mesure où elle peut être modifiée, l'Histoire perd ici son caractère unique et immuable. Cela aurait pu se terminer autrement ; voilà ce qu'on se dit en refermant un roman noir. A la fin du récit, ce que le lecteur retient, c'est la diversité des solutions envisagées mais aussi le caractère aléatoire et ambigu de celle retenue. L'espace d'un récit, la trouble réalité d'une société pleine de tensions et de contradictions a été mise en lumière. En se clôturant, le roman noir ne clarifie rien. Simplement, une autre réalité, forcément désordonnée et précaire, est apparue.

Un double inversé
On le voit, roman noir et roman policier classique relèvent de procédés et de sensibilités à ce point éloignées, qu'ils apparaissent à bien des égards comme des doubles inversés.
Pourtant, au-delà de cet écart, ces récits présentent aussi des similitudes. Historiquement ancrés, ils traduisent l'un et l'autre la nostalgie d'une époque révolue. C'est également l'expression de ces préoccupations qui permet à ce type de littérature, parfois stigmatisée comme éphémère et superficielle, de transcender sa valeur de distraction. A n'en pas douter, cela vaut aussi pour le roman noir d'aujourd'hui.

Indications bibliographiques :
Arnaud, N., Lacassin, F., et Tortel, J., Entretiens sur la paralittérature, Paris, Plon, 1970
Cabau, J., La prairie perdue, Le roman américain, Paris, Seuil, 1981
Eizensweig, U., Le récit impossible : forme et sens du roman policier, Paris, Bourgois, 1986
Lacassin, F., Mythologie du roman policier, Paris, Union Générale d'Edition, 1987
Lacombe, A., Le roman noir américain, Paris, Union Générale d'Edition, 1975
Mandel, E., Meutres exquis, Histoire sociale du roman policier, Montreuil, La Brèche, 1987
Narcejac, T., La fin d'un bluff. Essai sur le roman policier noir américain, Paris, Le Portulan, 1949
Recatala, D.F., Le polar, Paris, MA Editions, 1986