Devinette : quel est le point commun entre Hugo Chavez au Venezuela, Lula au Brésil, Sarkozy, Ségolène Royal et Jean-Marie Lepen en France, ou encore Berlusconi en Italie et Umberto Bossi, leader de la Ligue Lombarde. Cherchez bien. Un autre indice ? Pim Fortuyn en Hollande, Jörg Haider en Autriche et le Philip Dewinter en Belgique font partie du même club. Réponse : tous, à un moment ou à un autre, ont été taxés ou reconnus, c’est selon, de populistes. Mais que recouvre exactement ce terme ? Et rassembler sous un même vocable des personnalités aussi idéologiquement éloignées qu’un Lula da Silva ou qu’un Jörg Haider sert-il la clarté ou l’opacité du propos ?


L’ambiguïté à la racine
La notion de populisme ne trouve pas facilement de définition. L’étymologie n’est pas étrangère à la difficulté parce que le mot en renvoyant à la notion de “peuple” appelle déjà l’ambiguïté. Du “démos” grec constitutif d’une unité souveraine suffisamment mature pour exprimer le bien commun et la volonté générale ; au “populus” latin qui renvoie à la plèbe, cette “masse informe et potentiellement débordante”, il y a, cette relation de confiance mythifiante et de méfiance, de droits consentis et de droits arrachés qui font l’histoire des systèmes politiques.
C’est la modification de cet équilibre précaire que traduit le populisme. Puisqu’il apparaît quand l’extrême verticalité du pouvoir souligne le décalage grossissant entre la réalité vécue par la population et celle du pouvoir. Ou plus exactement, que ce décalage omniprésent n’est plus supportable dès lors que les sociétés dans lesquelles il s’exprime connaissent des changements structurels qui fragilisent les conditions de vie du plus grand nombre et installent une crise de confiance. Cette crise de confiance semble porter tant sur la capacité ou la volonté du personnel dirigeant à relayer les attentes réelles de la population qui l’a désigné, que sur l’adéquation des institutions à assumer la modification des structures sociétales et économiques.


Rupture populiste
Si l’on considère tout système démocratique comme une savante alchimie destinée à permettre la coexistence de valeurs et d’intérêts contradictoires ; la “rupture” populiste survient quand le “démos” ne règne plus que symboliquement et s’éclipse devant le gouvernement, l’autorité, le pouvoir institutionnel. La population ressent sa participation comme instrumentalisée. Le discours et les décisions des classes dirigeantes une fois au pouvoir, ne relayent plus les attentes et les besoins réels des personnes qui les ont mandatés. S’installe alors au sein de la population le sentiment de ne plus disposer de moyens suffisants pour se faire entendre ; sentiment alourdi par le fait que la classe politique elle-même se dit parfois impuissante à agir sur le cours des événements.
Le populisme s’apparenterait alors à un mélange d’idéal romantique et de pragmatisme mobilisateur tendant à recréer le ferment unificateur mythique et à retrouver la parole collective.
Mais il s’agit moins ici de définir cette notion que de tenter d’approcher des caractéristiques communes aux contextes dans lesquels elle s’est appliquée. Les circonstances historiques différentes, la lente évolution du système démocratique et du rapport entre les institutions qui le composent et les entités qui y participent, permettent tout au plus de dresser à travers les époques un profil flou d’une notion équivoque. Une ambiguïté sans cesse accrue par la diversité de ses différentes manifestations.


Les populismes fondateurs
Le terme populisme fut inventé dans la Russie tzariste de la 2e moitié du XIXe siècle pour désigner un socialisme rural, romantique et communautaire diffusé par des intellectuels réformistes. Dans un contexte d’essor industriel et par opposition à la modernité occidentale, la figure ici mythifiée est celle du paysan (moujik) qui en dépit de son ignorance et de sa misère incarne l’authenticité de l’homme et de l’âme russe.
La notion se retrouve ensuite aux Etats-Unis dans la fin du XIXe siècle. A la fin de la guerre de sécession, le fondement mythique de la nation, l’idéal Jeffersonien du “tout est possible” se fissurent. Le contexte sociologique et économique se modifie rapidement et profondément. La victoire des monopoles financiers, associée à une urbanisation et une industrialisation rapide ainsi qu’à une arrivée massive d’immigrants fragilisent les conditions de vie des paysans et petits propriétaires qui incarnent le rêve américain. Le mouvement populiste se mobilise alors dans une lutte morale contre les monopoles financiers et les puissantes compagnies industrielles. Précisément, c’est sur la défense du mythe fondateur et de valeurs communes (celles de l’égalité des chances et du principe démocratique) que le mouvement s’appuie. Ce ne sont donc ni le système démocratique ni le système capitaliste qui sont remis en cause mais les déviations qu’ils connaissent à savoir la confiscation du pouvoir politique parfois sa corruption et la concentration du pouvoir économique. Institué en parti (People’s Party) le mouvement fera long feu mais ses revendications seront partiellement relayées par le parti démocrate jusque dans la seconde moitié du XXe siècle.


Le populisme argentin
En 1943, le colonel Peron, participe à un coup d’Etat conduit par le “Groupe des officiers unis” d’inspiration profasciste. Les militaires au pouvoir, au nom d’une lutte contre la crise économique, mènent une politique répressive. Secrétaire d’Etat au Travail, Juan Peron, se détache au moins en apparence de cette ligne car même si le style et le verbe contrastaient avec la rhétorique militaire, la contestation ne portait pas sur l’essentiel. Il prônait l’organisation, l’harmonie sociale par la collaboration de classes. Points décisifs pour lutter contre ce qu’il considérait être les ennemis de la société : les politiciens, les idéologues véhiculant les idéologies étrangères, les faux syndicalistes. Il rétablit à ce titre une politique de dialogue avec les syndicats, conduit des arbitrages en faveur des travailleurs et devient rapidement une figure populaire.
D’abord tentée d’arrêter l’ascension de cette personnalité atypique, la junte militaire se regroupera autour de la candidature de Peron aux élections présidentielles de 1946. A l’issue d’une campagne articulée autour de deux thèmes centraux : le nationalisme et la justice sociales, Peron l’emportera avec 55 % des voix. De cette victoire émerge le parti justicialiste qui a pour fond idéologique la recherche d’un consensus imaginaire autour d’un chef incontesté. Il a pour mission de refonder les rapports entre peuple et nation et de réaffirmer l’unité symbolique de l’Etat national. Plus concrètement, il canalise les aspirations et revendications populaires et sert de repoussoir aux forces progressistes organisées ainsi qu’aux ingérences américaines.


Le populisme français

Avec le Bonapartisme, le populisme à la française prend des accents plébiscitaires.
En 1848 la crise économique frappe durement les classes ouvrière et paysanne. L’insurrection qui éclate en février grâce à l’alliance objective et temporaire entre les classes populaires et la bourgeoisie renverse la monarchie. La IIe République est fondée. Mais très rapidement, alors que la bourgeoise réclame une République parlementaire, la mobilisation populaire réclame une République sociale. Charles Louis Napoléon, exilé depuis 6 ans revient en France juste à temps pour incarner l’homme providentiel, sauveur de la République. Profitant de ce que l’assemblée issue de la révolution tourne le dos aux revendications populaires et réprime les contestations, il sera élu président de la République, au suffrage universel direct avec une forte majorité. Malgré le renforcement de ses pouvoirs, le coup d’Etat du 2 décembre 1851 et l’instauration du second empire un an plus tard, il recevra un soutien massif de la population lors des deux plébiscites de 1851 et 1852.


Le boulangisme ou l’amertume de la défaite

Quelques dizaines d’années plus tard, entre 1886 et 1889, le boulangisme va de manière velléitaire cristalliser l’expression des mécontentements. L’instabilité ministérielle et la mise au jour d’une affaire de trafic d’influences ; l’amertume laissée par la défaite de 1871 face à la Prusse et la perte de l’Alsace Lorraine et le désir de revanche exacerbent un élan nationaliste ; une crise économique qui frappe une nouvelle fois les classes populaires ; les attaques répétés des monarchistes et des bonapartistes contre le parlementarisme ; autant de circonstances qui fragilisent les bases de la IIIe République. Nommé ministre de la Guerre après les élections de 1885, le général Boulanger prend une série de mesures qui incitent l’opinion publique à voir en lui le défenseur de l’honneur national et l’espoir d’une reconstruction pour la France. Devenu encombrant pour le gouvernement, il est limogé en 1887, ce qui déclenche un vaste mouvement de protestation populaire. En 1889, après une large victoire électorale, alors que ses partisans réclament un coup d’Etat, il choisit la fuite.


Le poujadisme : Union et fraternité française

Né d’une révolte anti fiscale, le mouvement de l’Union de défense des commerçants et artisans créé par Pierre Poujade s’étend en 2 ans à toute la France. Aux élections de 1956, l’UDCA devenu le parti d’union et de fraternité française obtient 52 députés avec 11,6 % des voix. C’est sur cette liste que Jean-Marie Lepen à 27 ans sera le plus jeune député de l’Assemblée nationale. Il sera exclu du parti un an après.
Sur fond d’instabilité politique, de crise économique et de guerres coloniales, le poujadisme s’inscrit d’abord comme un mouvement de défense d’intérêts particuliers. Pourtant, rapidement le mouvement tente de se poser comme une croisade au nom de la patrie en danger. Cette croisade l’amène à stigmatiser tout à la fois la bureaucratie technicienne, la trahison des élites, les intellectuels coupés des réalités, les parlementaires corrompus ou démissionnaires. La thématique alors véhiculée est celle de l’union française. Tout en reprenant le slogan “ni droite ni gauche” issu du mouvement d’inspiration fasciste de Jacques Doriot, l’UDCA prendra la défense de l’Algérie française et l’affirmation de l’identité nationale se teintera aussi d’antisémitisme. Ce mouvement disparaît presque complètement avec la mise en place de la cinquième République en 1958.


Valeurs communes et ferment unificateur

A l’issue de cette énumération, quelles conclusions peut-on tirer ?
Tout d’abord il faut noter que le populisme dans ses différentes manifestations a une constante : la référence à des valeurs communes et à un ferment unificateur. Plusieurs hypothèses peuvent expliquer cela. Dans la mesure où le populisme prétend traduire l’expression d’une volonté populaire, faire référence à des valeurs communes revient à souligner que ces revendications n’ont pas en elles-mêmes de portée révolutionnaire. Cela revient aussi à inscrire l’insatisfaction dans un mouvement plus épidermique et velléitaire que propre à induire des changements profonds.
D’autre part, dans la mesure où le populisme s’exprime le plus souvent lors de moments de transition entre l’ancien et le moderne et où il exprime la crainte face à des changements structurels, la référence à l’union nationale traduit la nostalgie d’une sorte d’Etat originel, idéalisé, vierge de conflits et de contradictions où une volonté transcendée assurerait le bien de chacun et la protection de tous.


Tentation nationaliste
Par ailleurs, la référence au ferment unitaire voisine le plus souvent avec une tentation nationaliste qui donne un nom et un visage au danger : c’est l’extérieur et l’étranger qui lui est associé. Sans doute, cette tentation nationaliste amène-t-elle la confusion des genres qui tend à classer des mouvements fascistes dans la catégorie des populismes. Une confusion qui n’est pas anodine puisqu’elle incite à minimiser les aspirations antidémocratiques des partis d’extrême droite ou à tout le moins à les faire apparaître comme des manifestations velléitaires et sans lendemain auxquelles il vaut mieux ne pas accorder trop d’importance sous peine de grandir encore leur crédit.


Une parole confisquée
A l’inverse, stigmatiser comme relevant du populisme les propos d’hommes ou de femmes inscrits dans un processus démocratique devient depuis quelques années une manière de dévaloriser l’adversaire. Cette dérive comporte un risque. Elle induit une confusion entre simplisme et vulgarisation. Elle laisse entendre que seul un langage complexe est à la mesure de la complexité de la réalité. En d’autres termes, cela revient à confisquer au citoyen lambda la préhension du débat public pour le placer dans le giron des experts. Cela revient donc à créer les conditions d’émergence d’un populisme bien réel celui-là.

 


Bibliographie :
De Coorbyter V., Les partis et la démocratie, Dossier du Crisp n° 64, 2005
Dorna A., Le populisme, Paris, P.U.F., 1999
Halimi, Serge, Le populisme, voilà l’ennemi !, Le Monde Diplomatique, Août 1996
Mény Y. et Surel Y., Par le peuple, pour le peuple, Paris, Fayard, 2000
Robert A-C., Peu(ple) leur chaut ! Le Monde Diplomatique, Novembre 2003