Vincent de Coorebyter

Le terme populisme a bonne presse, c’est le moins qu’on puisse dire. Mais au fait, que veut-on vraiment dire en l’utilisant ? Pour Vincent de Coorebyter, Directeur général du CRISP, taxer quelqu’un de populiste peut avoir deux desseins : soit dénoncer une pathologie de la démocratie en pointant du doigt le populisme organisé ; soit, en se faisant le héraut de la pensée unique, stigmatiser quelqu’un en voulant l’isoler par un terme connoté très négativement. Avec le risque que ce second usage alimente et conforte l’anti-élitisme primaire et tous les courants qui revendiquent de parler et de penser au nom du peuple.
Vincent de Coorebyter : “En réfléchissant à l’usage du terme, on est d’abord étonné. A la racine du mot populisme, il y a populus, peuple en latin. Et, en démocratie, le peuple, c’est le souverain. C’est celui pour qui on gouverne, la clé de voûte de tout le système. C’est positivement connoté. Or, c’est l’inverse avec le terme populisme, très chargé négativement. L’hypothèse, c’est qu’il y a deux usages. Le premier sert à dénoncer une dérive de la démocratie, une maladie qui détournerait la nature de la relation à entretenir avec le peuple. Et donc, cela explique pourquoi il est chargé négativement. Mais il y a aussi un usage, non plus neutre, non plus “scientifique”, mais purement polémique. On s’en sert à des fins disqualifiantes. Dans cette pratique là, ce sont généralement les partis et les responsables politiques qui sont qualifiés de populistes. On veut sous-entendre qu’ils font trop de promesses fallacieuses ou des analyses fausses qui flattent les préjugés populaires. Dans un article du monde daté du 10 décembre dernier et intitulé “Le retour mondial des populistes”, on qualifie de populiste la volonté de taxer les entreprises qui délocalisent ou le souhait, concernant la Banque centrale européenne, d’un retour au contrôle politique sur la monnaie. Donc on qualifie de populiste un discours économique et politique qu’on juge mal fondé, chimérique, reposant sur une rupture impossible, proposant une alternative illusoire. C’est quand même très problématique car cela revient à mettre sous l’étiquette négativement connotée de populisme toute forme de changement en profondeur de la société. C’est considérer que les forces du réel, les contraintes de fait rendent une alternative radicale tout à fait illusoire. Utiliser le terme populiste dans ce sens-là peut aboutir à stigmatiser un champ considérable de politiques et de questions, de propositions risquées, d’alternatives qui font partie intégrante de la démocratie, système dans lequel on peut s’interroger librement sur les choix à faire. Dénoncer le populisme en ce sens, c’est sous-entendre qu’il n’y a presque pas de choix politiques sur des questions majeures et donc courir le risque de miner la démocratie, de miner le droit de vote.”


Paroles d’expert
Vincent de Coorebyter : “Si l’on se souvient de la campagne pour les critères européens de convergence et pour la monnaie unique, on retrouve ce discours-là : “Nous, les experts, nous savons ce qu’il faut faire et nous savons qu’il n’y a qu’une seule politique raisonnable possible. Et l’article du Monde de donner cette curieuse et dangereuse définition : “La différence entre populiste et populaire, c’est promettre la lune ou donner une réponse efficace et applicable.” Donc, si on n’est pas dans l’efficace et l’applicable, on est dans le populisme ! C’est vraiment une alternative redoutable. Si un certain discours d’experts taxe de populisme toute prétention de changement, je crains que cela donne raison à un véritable populisme organisé, bien présent celui-là.


Populisme organisé

Qu’est-ce que le populisme organisé ? Vincent de Coorebyter : “Il se caractérise par quatre grands traits : l’anti-élitisme, la valorisation du peuple, la démagogie et, in fine, la volonté de rester dans le système – la démocratie – pour tout simplement “devenir calife à la place du calife”.


Vox Populi
Vincent de Coorebyter : “Le populisme dénonce l’expertise, dénonce ceux qui prétendent parler pour le bien de la population en s’appuyant sur la supériorité de leur savoir. Les élus sont jugés comme étant loin de la population, coupés de leurs racines, enfermés dans une classe, pratiquement l’entrisme. Le populisme dénonce la particratie, la nouvelle aristocratie. Il prétend parler au nom du peuple réel, développer une politique qui ne se base pas sur les différences entre le peuple et les élites politiques, mais sur une ressemblance. Il exprime la “vox populi”. En plus de l’anti-élitisme et de la valorisation du peuple, les populistes usent et abusent de la démagogie en prétendant s’identifier au peuple et faire écho à ce qu’il est supposé penser. Il va valider, relayer ses craintes, ses réflexes les plus primaires et épingler des boucs émissaires : juifs, sans papiers, immigrés, francs-maçons… Il va multiplier les déclarations simplistes et caricaturales, sans s’interroger sur leur faisabilité et leurs conséquences : nationaliser les compagnies pétrolières, interdire la délocalisation, fermer toutes les frontières aux immigrés, doubler les forces de police.”


Rester dans le système

“La quatrième caractéristique, peut-être la plus intéressante, c’est que le populisme, qui fait la leçon aux autres partis démocratiques, prétend s’inscrire dans cette même démocratie afin de mieux représenter le peuple. C’est une distinction très importante avec l’extrême droite qui vise elle, secrètement, à balayer la démocratie et n’est pas anti-élitiste. Elle veut au contraire mettre un terme à la souveraineté populaire et installer une nouvelle élite basée sur une race, une culture ou une langue. Elle a une vision très hiérarchique de la société, d’où des filiations avec le nazisme et les régimes dictatoriaux. Le populiste dénigre, lui, les élites en place afin d’en proposer une autre, de placer au pouvoir un nouveau leader, une nouvelle incarnation du peuple. Il ne s’agit pas de sortir du système, de passer à la démocratie directe ou participative.
C’est très équivoque : on se trouve devant un discours qui a toutes les apparences d’une critique radicale du système mais qui est alimenté tout simplement par la volonté d’accéder au pouvoir.”


Populistes à la ville, extrémistes en chambre
Les partis d’extrême droite ne sont donc pas populistes ? Vincent de Coorebyter : “Si, et là est le paradoxe. On se trouve devant une formidable équivoque, à savoir qu’ils tiennent à l’extérieur un discours officiel qu’on peut qualifier de populiste : on y trouve l’antiparlementarisme primaire, la dénonciation des partis politiques (tous pourris), des intellectuels et de la presse (ils sont corrompus et mènent de mauvais combats comme la lutte contre la peine de mort ou le droit de vote des étrangers), la prétention de parler au nom et avec la voix du peuple (“eigen volk eerst”), les promesses faciles et simplistes (supprimer les impôts et garder les mêmes services à la population, mettre les étrangers dehors et régler le problème du chômage…). Ils tiennent aussi en public un discours public formellement démocratique. La démonstration de leur appartenance à l’extrême droite doit se faire de manière oblique : ses principaux dirigeants ont des activités secrètes, des références cryptées, des liens dissimulés avec des courants nazis ou fascistes. Mais ce sont des pratiques secrètes ! Leur vrai projet politique est le renversement de la démocratie et la mise en place d’un régime autoritaire d’inspiration raciale.”


Hyper démagogie et nostalgie de l’Ancien Régime
Lorsqu’on utilise le terme de populisme pour dénoncer une dérive inhérente à la démocratie, à quoi fait-on allusion ?
Vincent de Coorebyter : “La démagogie, ou plutôt l’hyper-démagogie, est une conséquence intrinsèque du système de désignation des dirigeants politiques par un vote. L’élection, qu’on le veuille ou non, est une compétition, un équivalent du système commercial. Une gamme de produits sont offerts et il faut faire de la publicité pour que l’électeur, l’acheteur, choisisse celui-ci plutôt qu’un autre. Et tous les moyens sont bons sauf la fraude. On ne peut pas frauder mais on peut mentir autant que l’on veut, tout comme la publicité ment énormément. On peut faire toutes les promesses, y compris les plus fantaisistes, flatter toutes les passions et les illusions. Le débat démocratique donne un droit d’expression totale, considéré comme un fondement de la démocratie. Si l’on décidait d’autoriser certains types de discours et d’en interdire d’autres, on entrerait dans un tout autre régime, une démocratie de droit divin ou une théocratie laïque, et se poserait la question de qui décide des discours autorisés. C’est aller dans le sens d’une captation du pouvoir par un petit groupe. Dans les élections, tout le monde peut se présenter et être élu, tout le monde peut être électeur et le débat est ouvert. Donc la volonté peut être grande de “ramasser” le plus de voix possibles en flattant la crédibilité populaire. L’autre pathologie inhérente au système est enracinée dans la pré-démocratie : c’est prétendre parler au nom du peuple et présenter une image tout à fait simplifiée du peuple. Un peuple homogène, uni, qui n’est divisé que de manière artificielle par des partis, des syndicats, alors qu’en réalité il y aurait une unité populaire, une nation, une identité collective que l’on pourrait retrouver en deçà des clivages partisans. Puisqu’on s’adresse à tous à une élection, on est tenté de dire à tout un chacun : “réfléchissez, vous pensez comme moi, comme la majorité silencieuse. Tous nous formons un seul corps organique homogène”. On interpelle l’électeur au nom du fait qu’on pourrait trouver, ou plutôt retrouver à nouveau, un destin commun. On propose un horizon. On veut balayer ceux qui fracturent artificiellement l’unité nationale, mettre au pas ceux qui ont des intérêts particuliers, religieux, syndicaux, maçonniques... Une fois que le pays sera soulagé de ces poches de différences, de ces groupes qui ne pensent qu’à eux, on retrouvera l’unité perdue. Cela traduit une formidable nostalgie de l’Ancien Régime, de l’âge pré-démocratique. A cette époque, la composition de la société était censée être simple : on trouve une grande masse populaire – les sujets du roi, qui deviendront la Nation dans le discours républicain –, et puis ceux qui la protègent, qui se battent pour eux, l’aristocratie, et ceux qui prient pour eux, le clergé.”


Anti-élitisme
Vincent de Coorebyter : “Il y a aujourd’hui dans l’air du temps un discours très critique à l’égard des experts, des technocrates, tous ceux qu’on accuse de dissimuler des choix politiques derrière la neutralité supposée de leurs solutions techniques. Il y a de plus en plus de méfiance par rapport à la Commission européenne, à l’égard des partis politiques, des intellectuels, de la science. Face à cette situation, je pense que plus les experts répondent à ces critiques en taxant leurs adversaires de populisme, en les disqualifiant par le simple usage du terme, en disant qu’il y a une vérité plus établie que d’autres, plus on alimente la méfiance par rapport aux experts. C’est à mon sens ce qui s’est passé en France lors de la campagne du référendum pour la constitution européenne. Je pense que le non ne l’aurait pas emporté si le oui avait été moins affirmé. Il y a eu une telle convergence entre les médias, les partis, les experts – avec de très bons arguments, la question n’est pas là – que les Français se sont trouvés devant un matraquage qui disait en substance : “Nous savons mieux que vous ce qui est bon pour vous et la France, nous connaissons, nous, les risques du non, le oui est la seule option raisonnable pour vous.” Ce discours a donné le sentiment au peuple français que le référendum était une gigantesque mascarade. Je suis persuadé qu’en grande partie, le non est venu en raison d’une volonté de réaffirmation d’une souveraineté populaire. Je crois qu’on doit être attentif aux deux extrêmes. Il faut éviter de caricaturer le discours des experts, mais aussi éviter de caricaturer tout discours critique en taxant de populiste toute personne qui aspire à un autre monde. Si tout ce qui dessine une autre politique, une autre voie politique, peut être taxé de populisme, c’est la démocratie que l’on vide de son sens !”


Partager l’intelligence
Comment réagissent les partis démocratiques face au populisme ?
Vincent de Coorebyter : “Le plus souvent, la stratégie des partis, c’est d’argumenter, d’endosser en quelque sorte le rôle de l’expert en argumentant sur la grande complexité de la situation, sur les contraintes de l’environnement économique ou juridique, sur les dimensions régionales, communautaires, nationales, européennes ou mondiales. Traditionnellement, le monde politique est tenté de jouer la carte de la rationalité, avec le risque d’alimenter par ce type de réponse l’irritation populiste et l’agacement face aux experts. Il y a une alternative, forte. Elle consiste à faire le pari de rendre tout le monde expert. Il faut essayer de sortir de la dichotomie : experts arrogants ou populistes simplistes. Plutôt que de passer son temps à dénoncer les populistes de tout poil, à leur répondre en prenant la position d’expert, on pourrait mettre son énergie à rendre la population plus experte, plus participative, plus informée, mieux instruite, mieux à même de faire elle-même la part des choses. C’est faire le pari du partage de l’intelligence.”