Eric Corijn

Pour Eric Corijn, sociologue et philosophe à la VUB et directeur du centre de recherches urbaines Cosmopolis, le populisme culturel fonctionne sur des critères commerciaux qui entraînent une perte de qualité par une réduction des coûts de production. C’est l’émergence de la pensée unique : pour le populaire, tout ce qui est populaire ne peut être jugé. On retrouve ce refus de la divergence dans les autres terreaux du populisme. Pour le Vlaams Belang, les flamands qui pensent autrement qu’eux sont considérés comme des traîtres…
Quelle est votre définition du populisme ?
Pour moi, le populisme réfère à une certaine conception et pratique du lien entre la population et ses représentants. C’est une pratique de la représentation immédiate. Pour cette conception le “peuple” existe déjà comme un tout homogène ayant une expression clairement identifiable. Les populistes prétendent pouvoir capter et exprimer cette “opinion publique” directement 1.
Or, le peuple n’existe pas sans une opération d’insertion dans un imaginaire commun via la citoyenneté, la culture,… Le peuple est une construction sociale. De plus, l’opinion du peuple est composée d’une multitude d’avis qui se reconnaissent ou pas dans les propositions des différents partis politiques. La démocratie est “la divergence organisée”. La qualité de ce débat est constituante de la qualité de la démocratie qui en résulte.
La recrudescence du populisme est le produit de la dépolitisation de la société. Celle-ci a une base sociologique (la segmentation des styles de vie), économique (la domination du marché) et culturelle (médiatisation et culture de consommation). La politique a suivi le mouvement et est devenu commerce dans les médias, peu enraciné dans le mouvement social. Les politiciens sont devenus des machines électorales plutôt que des machines de projets de société. Et dans ce contexte le populisme fait rage.


Qu’appelle-t-on le populisme culturel ?

C’est le même phénomène en culture. C’est la réponse à un “goût” populaire indiscutable. Il y dans cette approche la question du statut de l’identité culturelle et ensuite celle de l’économie culturelle. Il y en a qui définissent le peuple par leur identité culturelle. Pour moi, cette identité n’est pas donnée, elle est le produit imaginaire d’une identification. L’identité culturelle d’un peuple n’est pas son essence mais est construite au départ d’une offre culturelle. La production et la légitimation de cette offre peuvent être populistes. Cela est renforcé par la marchandisation de la culture. La qualité est jugée en fonction de son succès commercial. Le jugement critique, le débat rationnel autour de la construction et de la déconstruction des éléments culturels est remplacé par le marché : on offre tout et n’importe quoi, on voit ce qui marche et c’est le consommateur qui décide. C’est la dictature de l’audimat.


Que risque la culture face au populisme ?
Elle risque la perte de qualité et de diversité. Pour le populisme, tout ce qui est populaire doit exister. Le populisme résiste aussi à la divergence d’opinion, parce qu’il fait croire à l’émergence spontanée. On risque donc une politique culturelle réduite au succès populaire à la culture de divertissement. Les formes alternatives auront du mal à survivre. Le populisme fonctionne sur des critères commerciaux ce qui entraîne aussi une perte de qualité par une réduction des coûts de production. Ce type d’économie ne favorise pas l’innovation ni le changement.


Quel est le discours du Vlaams Belang ?

Le Vlaams Belang est clairement un parti populiste. Son credo est : “nous disons ce que vous pensez !”. Il faut comprendre : “nous disons ce que vous pensez de manière refoulée, ce que l’establishment vous empêche de dire”. Toutes leurs campagnes se basent, tout comme le fascisme, sur l’expression de grands principes mythifiés : la famille, le travail, le peuple,… Le Vlaams Belang reste pour autant un des partis des plus traditionnels. Il a un programme très élaboré, des mesures, une vision de la société, c’est un courant idéologique bien soudé. Il est organisé et implanté. Mais en tant que parti populiste, ce programme partisan reste caché car il pourrait diviser le peuple et il est communiqué par grands principes. Par exemple, personne n’est opposé au bonheur familial, seulement quand le discours sous-jacent révèle que dans cette famille la femme doit rester au foyer où la religion est fortement présente,… là il y a des désaccords, car d’autres types de familles produisent du bonheur. Le Vlaams Belang n’accepte pas la divergence politique interne au peuple, comme il prétend représenter le peuple flamand. Il considère les flamands qui pensent autrement comme des traîtres, il divise entre le “nous = le VB et le peuple” et “eux = les autres partis et l’establishment”. L’électorat du Vlaams Belang n’est pas pour autant homogène. Il est composé d’une part d’un noyau dur qui s’inscrit dans la continuité fasciste des années 30. Ensuite, il y a une couche populaire de travailleurs, anciens militants socialistes ou communistes déçus par la déstructuration néolibérale, le chômage et la perte de sécurité sociale. Ceux-ci réagissent soit par un vote de protestation soit par la recherche d’une autorité sécurisante. Le discours sécuritaire fait écho dans toute une couche de gens fragilisés. Actuellement, le gros de l’électorat est la classe moyenne, les suburbains propriétaires qui craignent la fragilisation et la perte de leur patrimoine. Ils ne sont pas confrontés à la multiculturalité et leurs craintes se cristallisent sur ceux par qui ils craignent d’être dépossédés. Ils expriment aussi un courant anti-urbain historique : lors de l’industrialisation tardive de la Flandre dans les années soixante, l’Etat CVP a maintenu les nouveaux ouvriers dans les villages. Les centres industriels ont été placés en pleine campagne afin d’éviter la construction de quartiers populaires traditionnels, viviers du socialisme, de la critique, de la solidarité,… Cette politique a insufflé la peur de la complexité des grandes villes. Aujourd’hui, le monde s’urbanise et dans ce monde qui évolue, le Vlaams Belang peut être analysé comme l’expression de la critique suburbaine contre l’urbain.


En quoi la situation en Flandre diffère-t-elle de celle en Wallonie?
Elle diffère par la situation socio-économique et par l’histoire. Ce qui pour moi territorialise la Belgique, c’est l’industrialisation différenciée. Le sud du pays a été industrialisé au XIXe et au début du XXe siècle. Le nord est resté rural jusqu’après la seconde guerre mondiale, à l’exception d’Anvers et Gand. Cette culture rurale était sous une forte domination de l’église et des structures prémodernes. Alors qu’en Wallonie, l’industrialisation et ses modifications sociétales avaient eu lieu, en Flandre ce processus n’a pas 50 ans. Actuellement, la situation s’est inversée. La crise du tissu économique wallon perdure, causant de grands dégâts sociaux. Les grands clivages linguistiques et culturels se sont greffés là-dessus. En Flandre, la richesse accumulée depuis les années soixante a donné lieu à l’émergence d’une classe dirigeante spécifique. Celle-ci s’est emparée des articulations culturelles pour mener une réforme de l’Etat où elle a obtenu l’autogestion du territoire économique flamand. La différence de langue est devenue un clivage culturel mais aussi un clivage des modes de gouvernance.


Quelles sont les grandes figures du populisme en Belgique ?

Il n’y a pas de figure populiste belge. Il y a très peu d’expression directe du peuple belge, les “belgicistes” ont du mal à trouver leur héros. Même la monarchie ne joue pas ce rôle, hormis Baudouin à sa mort. Ceux qui s’expriment au nom du peuple le font de manière communautaire. En Flandre, il y a le dirigeant principal du Vlaams Belang : Filip De Winter. Mais on retrouvait également un populisme de gauche chez Steve Stevaert (SP.a) avec l’expression d’un intérêt général sans aucune distinction. Dans le monde libéral, il y a Jean-Marie De Decker. Mais la campagne de Karel De Gucht contre le droit de vote des étrangers avait aussi de forts relents populistes. En francophonie, le courant Happart est populiste, marqué de chauvinisme culturel. Le populisme prend moins en Wallonie car la société est plus politisée, les clans sont plus clairs. Le peuple francophone n’existe pas, il n’y a pas de peuple wallon ni de peuple bruxellois comme il y a cette notion de peuple flamand. La communauté francophone ne présente pas les éléments d’une bonne base nationaliste permettant le développement de courants populistes.


Comment peut-on lutter efficacement contre le populisme ?
Question très difficile ! Actuellement, il y a une manipulation du champ social par la télévision. Le champ public est délimité par le champ médiatique. La difficulté est d’élargir le champ public en dehors des mass-médias, tout en étant visible. L’alternative n’existe pas tant qu’elle n’est pas visible, elle ne peut l’être que par le biais de la télévision et pour cela elle doit se soumettre à la tentation populiste. En réalité, on ne peut pas combattre le populisme dans les institutions. L’espoir est dans le fonctionnement des oppositions multiformes rhizomiques : des petites déconstructions, du travail de proximité,… promues par d’autres types de médias comme internet. Les grands médias ne se rendent pas compte du double jeu de la population. D’une part elle accepte de se faire représenter par une télévision simpliste, mais d’autre part tout ce que la télévision ne met pas en valeur continue d’exister. Un travail de sape pourrait être fait en coordonnant et en soutenant différentes pratiques en attendant qu’elles émergent comme des alternatives possibles. La grande difficulté est de continuer à vivre en dehors des médias et de la représentation. Je ne suis pas pessimiste. Il y a des initiatives qui perdurent : la Zinneke parade, la journée sans voiture,… qui ouvrent un champ aux activités non contrôlées.