Olivier Paye

Vouloir rapprocher l’élite politique et le peuple peut s’inscrire dans une perspective démocratique. Le problème, explique Olivier Paye, Professeur de sciences politiques aux Facultés universitaires Saint Louis, c’est que certains partis développent ce procédé d’une manière trompeuse pour la population.


Que signifie la notion de populisme ? Et quels sont ses dangers ?
En sciences politiques, il y a une discussion autour de la notion de populisme. Certains chercheurs l’utilisent, d’autres la rejettent. De façon générale, les idées populistes sont des idées qui sont réputées pouvoir bénéficier d’un soutien populaire significatif, mais en étant simplistes 1, et/ou immorales 2. On voit tout de suite en quoi la notion peut faire problème d’un point de vue scientifique : comment déterminer qu’une idée – et plus encore, un mouvement d’idées – est plus inadéquate que d’autres pour résoudre un problème donné. Il faut déjà un sérieux travail d’investigation pour arriver à un constat étayé en la matière. Et ce n’est pas tout : comment établir ce que sont, ou doivent être, les valeurs communes d’une société ? Bref, la qualification de populiste ne peut être attribuée valablement, d’un point de vue scientifique, qu’après un travail long et minutieux d’investigation. Un tel usage rigoureux de la notion tranche avec la façon dont on a tendance à l’utiliser dans le langage courant. Il me semble en effet que l’on a de plus en plus tendance à user du qualificatif populiste pour qualifier de manière réflexe et spontanée des idées qui ne nous plaisaient pas, qu’elles soient de gauche ou de droite. Si l’on fait un inventaire des usages que ce terme a charriés sur les dix dernières années, on y trouvera un ensemble d’idées, de partis et de personnalités politiques très hétérogène, regroupés uniquement justement parce qu’ils ont été qualifiés de populistes. J’appelle donc à la prudence quant à l’utilisation de ce terme.


Le populisme est souvent qualifié de symptôme. De quelles “maladies”?
Un des problèmes de nos régimes politiques actuels est que les élus doivent fonctionner dans le cadre d’une société qui s’est fortement complexifiée, ce qui se reflète sur la nature des réponses à apporter aux problèmes qui s’y posent. Or, à intervalles réguliers, du fait de la démocratie représentative, les élus doivent rendre des comptes, donner des perspectives sur l’orientation de leurs actions futures, et demander le soutien d’une population qui reste très largement en dehors d’une compréhension fine de l’ensemble des problèmes sociétaux. C’est dans cette brèche que se sont engagées des personnes qui se veulent porteuses d’idées plus proches de celles que peuvent avoir les “gens ordinaires”. Cette volonté de rapprochement de l’élite politique et du peuple s’inscrit donc a priori dans une perspective démocratique. Le problème vient du fait que ces idées peuvent être trompeuses pour la population et l’abuser quant à leurs possibilités réelles de résoudre les problèmes posés ou quant aux autres conséquences sociales qu’elles peuvent engendrer. De tels discours sont souvent tenus par des partis qui se situent aux extrêmes, de droite ou de gauche : le Vlaams Belang, le Front National, le PTB...


Les campagnes électorales sont de plus en plus semblables aux campagnes publicitaires. Quelle en est la cause, quels en sont les dangers ?
Il y a naturellement une multitude de causes. J’ai déjà évoqué l’écart entre la compréhension des enjeux politiques par l’électeur et la complexité des problèmes sociétaux auxquels ces enjeux correspondent, ce qui implique une simplification forte de la façon dont les représentants politiques communiquent leurs messages à l’égard des électeurs. Il faut aussi citer la tendance grandissante des électeurs à ne plus faire confiance à un même parti, de façon durable, d’élections en élections. Cette tendance peut être mise en lien avec une montée du niveau d’instruction de la population 3, couplée à un mouvement général d’individualisation 4. A ce mouvement correspond la tendance, dont j’ai aussi déjà parlé, à l’individualisation des choix électoraux : on vote davantage pour des personnes que pour des partis. Il découle de tout cela une nécessité plus grande pour les représentants politiques de se démarquer les uns des autres et de le faire à la fois de manière suffisamment simple et convaincante pour devenir le “maître d’achat” d’un nombre significatif d’électeurs lors du prochain scrutin.
Ce sur quoi je voudrais insister ici, c’est sur le rôle particulier que tend à jouer la télévision à cet égard. Ayant pénétré aujourd’hui quasiment tous les foyers, elle est devenue le support par excellence qui permet aux représentants politiques de communiquer vis-à-vis de leurs électeurs potentiels. Or ce média est vecteur d’un type particulier de langage qui tend lui aussi à la simplification 5 et à l’individualisation du message politique : ce sont bien des individus qui sont invités, et en nombre somme toute fort limité, par rapport au nombre total des élus et plus encore des candidats.
De plus, à la suite de l’ouverture de la télévision à la concurrence par la création de chaînes privées, les émissions télévisées, y compris les émissions politiques, sont pensées de façon à plaire au plus grand nombre, en tout cas à un nombre suffisant de téléspectateurs en termes d’audimat. Il en est découlé par exemple une certaine spectacularisation des émissions politiques : présentation dramatisante des enjeux, mise en confrontation des personnalités issues de partis différents, questions déstabilisantes voire agressives, etc. Ce mode particulier de communication contribue à faire émerger certains types de personnalités politiques qui arrivent à donner d’elles-mêmes une image médiatique positive. Mais cette image donne à l’électeur une représentation beaucoup plus floue des intentions politiques de la personne à laquelle elle est liée que l’opinion que l’électeur pourrait se faire de la lecture d’un programme politique en bonne et due forme, par exemple. Et la tendance récente à la “people-isation” du traitement des personnalités politiques par les mass-médias, la télévision en tête ne fait qu’accroître cette prépondérance d’une image personnelle comme fondement de la relation des représentants politiques avec leurs électeurs. Je pense ici aux prestations des invités politiques à l’émission “Vivement Dimanche” de Michel Drucker, et de manière plus générale aux questions de plus en plus personnelles ou sur la vie familiale que posent les journalistes aux acteurs politiques.
Des personnalités politiques trouvent là une nouvelle manière d’accroître leur popularité. Voyez la récente “Daerden mania” en Belgique. Ou comment un homme politique, plutôt inscrit jusqu’alors dans une trajectoire technicienne 6, voit son image transformée par quelques apparitions médiatiques dans un état apparemment second, plutôt joyeux. D’où une image revalorisée d’homme politique “bon enfant” et “sympathique”, “proche des gens car leur ressemblant”, image soigneusement entretenue et alimentée depuis par l’intéressé lui-même et ses conseillers 7.
Le danger qu’il y a à construire une image des représentants politiques sur des façons de vivre personnelles, des traits généraux de caractère, des performances d’acteurs sur les plateaux télévisés, réside dans le fait d’accroître les risques de malentendus vis-à-vis des électeurs. Ne fondant plus leur appréciation de la qualité de leurs représentants, actuels ou potentiels, sur des prises de position politiques quelque peu élaborées, les électeurs risquent d’être surpris et déçus lorsqu’ils découvriront l’action politique de ceux pour qui ils ont voté. Et il n’est pas exclu qu’une telle déception pousse certains à se tourner alors vers des partis “anti-système”.
Quoi qu’il en soit, une telle évolution de la communication politique nous rapproche de ce qui existe déjà depuis quelques décennies aux Etats-Unis. On la décrit parfois en terme de populisme. Mais une fois de plus, le terme me paraît trop englobant, vu qu’il s’agit d’une évolution structurelle du rapport entre la politique et les citoyens, qui touche tous les partis et les candidats aux élections.


Peut-on parler de populisme “de droite”, “d’extrême droite”, de populisme “du centre”, de populisme “de gauche” ou “d’extrême gauche” ?
Oui, et je défends cette idée. Le continuum extrême gauche – extrême droite, basé sur un rapport différencié à l’égalité sociale, me semble toujours pertinent pour comparer les idées politiques entre elles. A n’utiliser que la catégorie de populisme, on met dans le même sac des pensées qui, sous bien des aspects, se différencient radicalement les unes des autres. Ainsi, si l’extrême droite et l’extrême gauche peuvent avoir sous l’angle du populisme des traits communs, leurs fins elles n’ont rien de commun. La grille droite-gauche mérite donc d’être conservée car elle permet de différencier plus finement les mouvements politiques entre eux, en s’attachant davantage à leurs finalités politiques et aux projets de société qui les sous-tendent.


Est-ce que l’emploi de la notion de populisme ne sert pas le jeu de l’extrême droite ?
Oui, tout à fait. Il y a un livre d’une collègue française, Annie Collovald, qui traite justement de ce sujet 8. L’utilisation du qualificatif populiste à l’égard des mouvements d’extrême droite dilue complètement ce qui fait leurs spécificités. Cela contribue à la banalisation des idées d’extrême droite. Désigner les mouvements d’extrême droite sous l’étiquette de populistes, c’est présenter leurs idées sous l’angle du rapprochement avec le peuple, ce qui a priori n’a rien d’anti-démocratique comme je l’ai déjà dit. Mieux vaut donc continuer de désigner les mouvements d’extrême droite par des qualificatifs précis dépourvus de connotations positives : xénophobes, autoritaires,... Cela permet de mieux cibler ce qui fait problème dans leurs idées, pour mieux canaliser les arguments qu’il y a à produire pour les combattre. Et des arguments visant à démontrer le caractère erroné de ces idées, il n’en manque pas.