Le 21 avril 2002, la France avait le souffle coupé : face à Chirac, c'est Le Pen qui se dressait pour le second tour. La campagne de Chirac, puis de Jospin, avait principalement porté sur l'insécurité. Pourquoi ? Parce qu'on en avait beaucoup parlé dans les médias, ouvrant ainsi un véritable boulevard au leader du FN.

Loïc Wacquant, sociologue, professeur à l'Université de Californie : " Quand on regarde les courbes des crimes et délits en France, on observe que la criminalité n'a pas changé d'échelle ou de physionomie ces dernières années. Ce qui a changé brusquement, c'est la façon dont on la perçoit, dont on la traite et l'amplifie médiatiquement, et dont on propose d'y réagir politiquement.

L'Institut TNS Média produit une courbe UBM, Unité de Bruit Médiatique (2), qui montre que, au moment des élections, l'insécurité est arrivée loin devant les autres thèmes avec dix fois plus de " bruit médiatique " que le chômage." (1) Même constat chez Mariette Darrigand, co-responsable de l'Observatoire du débat public et auteur d'une étude " Insécurité : l'image et le réel " et qui déclarait dans Libération (23 avril 2002): " Il y a eu dans les journaux télévisés, notamment ceux de TF1, une théâtralisation, une mise en scène des faits de violence et de délinquance destinée à faire monter l'anxiété, la peur. Or, c'est l'insécurité qui a fait la campagne, et c'est la peur qui a fait voter. A l'inverse, le danger Le Pen n'a pas été théâtralisé mais minoré."

La violence fait vendre
Jean-Jacques Jespers, Professeur au département des Sciences de l'information et de la communication de l'Université libre de Bruxelles constate encore, dans une conférence intitulée " La spirale du silence " (2) " qu'entre le 7 janvier et le 5 mai 2002, toutes les chaînes de télévision française confondues ont consacré 18.766 sujets à ces thèmes liés à l'insécurité, aux crimes et aux délits ; soit une moyenne de 987 sujets par semaine, et une croissance de 126 % de ces matières alors que ces crimes et délits n'avaient nullement progressé durant cette même période. Un autre chiffre est quand même très frappant, c'est qu'en dix ans, la couverture médiatique aux Etats-Unis des crimes de sang et de la violence non politique (civile, domestique) a au-gmenté de 700 %, alors que la criminalité diminuait de 20 % dans le même temps. Nous sommes dans une situation de criminalité à peu près similaire. C'est dû au fait que ce type de fait est beaucoup plus facile à traiter par les médias : c'est moins cher, ça ne demande pas beaucoup d'intelligence de la part de celui qui fait le reportage, ça ne demande pas non plus beaucoup de réflexion de la part de celui qui regarde ou le lit. "

Containers à publicités
Gabriel Thoveron, sociologue des médias, anciennement Professeur d'histoire et de sociologie des médias à l'Université libre de Bruxelles, où il fut également secrétaire de l'Institut de sociologie a, avec beaucoup de gentillesse et de courage, accepté de réagir sur cette thématique, peu avant sa disparition : " De défendeur d'idées, les médias sont devenus des vecteurs pour transporter de la publicité. C'est l'illustration exemplaire donnée par Patrick Le Lay qui explique que la mission de TF1 est de vendre à Coca-Cola du " temps de cerveau humain disponible ". Cela a un impact très important sur la manière dont les médias procèdent. Tout le monde s'attache à mettre une étiquette sur l'un ou l'autre média mais il est difficile de dire aujourd'hui qu'il existe encore un titre socialiste ou humaniste. On essaye de toucher les gens non plus au départ d'une conviction politique de départ, mais plutôt à partir de sentiments, de rapports de sympathie ou d'antipathie vis-à-vis de l'un ou l'autre personnage. C'est le principal contenu de la presse people que j'ai tendance à appeler " pipelette ", où des bavards rapportent des ragots. Et c'est cette presse là qui connaît les tirages les plus importants, comme si les lecteurs voulaient prouver que la presse écrite a encore un avenir à condition de ne plus faire ce pourquoi elle a été créée au départ. La presse people se concentre sur les rumeurs, donne des détails sur des personnalités, de préférence connues, sur les faits divers. Elle travaille sur la proxi-mité, l'émotionnel, la compassion. Les médias jouent sur les émotions et servent de déclencheur, d'amplificateur de passions. Pourquoi est-ce qu'en France, la "mayonnaise " prend avec Nicolas Hulot concernant les problèmes de réchauffement du climat ? Voilà des années que les partis écologiques tirent la sonnette d'alarme. Or voilà qu'une personnalité médiatique, sans aucun passé politique, ne faisant partie d'aucune organisation arrive à récolter plus de 10% d'intentions de vote, et à persua-der tous les partis politiques démocratiques de signer son pacte écologique ! "

Pas de prise de recul
Gabriel Thoveron : " On peut aussi prendre l'exemple des tentes de Don Quichotte qu'on a vu fleurir le long du canal Saint Martin, ce qui a déclenché une lame de fond dans toute la France. Or ce problème n'est pas récent. Le problème des sans abris n'est pas un problème qu'on découvre. Il y a des années qu'on en parle, que des promesses sont faites. Ce n'est pas la première fois qu'on plante des tentes mais ici, aucun parti politique, aucune institution sociale n'était derrière l'initiative. C'est sans doute illustratif d'une méfiance pour le politique, pour les institutions, que les médias vont être tentés de relayer. Il est plus facile de vendre en écrivant et en décrivant des situations d'exception au niveau du courage, de la violence, du bonheur et du malheur des gens. On traite les situations dramatiques, qui peuvent nous arriver à tous, et dans lesquelles tous peuvent se reconnaître. On sélectionne les sujets qui touchent les émotions, on se fait écho de réponses simples, je dirais même simplistes, sans passer par une phase de raisonnement et de réflexion. On fait appel à des sentiments po-pulaires en les exacerbant. On met en scène les faits divers les plus spectaculaires et ceux qui attirent le plus la compassion en mettant en scène la violence et ses victimes. C'est beaucoup plus facile que de tourner un sujet sur le chômage. On privilégie l'information directe, sans une prise de recul qui est d'autant plus difficile que les journalistes manquent de plus de temps et sont mis constamment à la pression de l'audimat. "

Compromis
" Dès lors, la presse dite chez nous "de qualité ", comme Le Soir ou la Libre, qui souhaite elle aussi toucher le plus grand nombre, va tenter de quand même faire passer son information en jouant sur la forme. On va tenter de séduire le maximum de lecteurs en multipliant les informations courtes, les encarts, les cartes blan-ches, les titres brefs. On va faire ce qu'on pourrait appeler des compromis en jouant sur les deux tableaux. L'affaire Laurent est une bonne illustration de cette situation. On se trouve là typiquement devant le genre de situation où de très nombreuses personnes peuvent se sentir concernées. Il s'agit d'une histoire de famille, d'un enfant mal aimé, d'un prince séparé de sa famille. Problèmes familiaux, argent et tête couronnée, c'est un très bon cocktail pour le tirage. Et bien qu'a fait Le Soir ? Il a publié un dossier dont on a beaucoup parlé, qui comportait à la fois des informations pouvant intéresser les gens avides d'information " people " et de nouvelles roses bonbon mais qui contenait également des informations pouvant faire comprendre le fond des choses, de prendre du recul par rapport à un événement. Mais personne ne s'est lancé dans un dossier d'investigation sur le système frauduleux mis en place à la Marine. C'est une attitude, peut -être au fond typique du Soir, de vouloir, à certains égards, satisfaire les deux genres de public. "

Turbulence
" Avec l'arrivée de la télévision, on a souvent dit qu'on était passé d'un système de médias de classe à celui d'un média de masse. Aujourd'hui, avec l'émergence d'Internet et des médias en ligne, les rapports entre le lecteur et les médias se modifient à nouveau. Le lecteur peut donner son avis, signer des pétitions, contribuer au contenu. L'évolution de la presse va devoir aussi tenir compte de l'émergence de la presse, de l'information gratuite. Cette dernière, qui n'est qu'un réservoir à publicités sans prétention aucune à l'information critique, met encore un peu plus la pression sur les rédactions qui font le pari de donner au lecteur des outils de réflexion pour qu'il se forge, en connaissance de cause, un avis. "

 

Infos Utiles
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Télécharger le fichier PDF de notre numéro consacré au po-pulisme " Le populisme de plus en plus populaire "
(www.cesep.be - périodique - archive) ou consultez le en ligne (www.cesep.be - Analyses & Etudes - Enjeux de société
Dossier : Le populisme de plus en plus populaire "
- www.oddp.org/
- www.tnsmediaintelligence.fr/
- www.bxllaique.be/

 

 

Sources
Loïc Wacquant, Le piège sécuritaire, Les Inrockuptibles, n° 335
Jean-Jacques Jespers, la spirale du silence, 6 octobre 2003 http://www.bxllaique.be/

 

1. Cet article est sans doute la dernière intervention publique de Gabriel Thoveron à qui le CESEP rend ici hommage pour son œuvre, son courage et ses intérêts pour les choses, les grandes choses de la vie. Il conclut également le dossier articulation consacré au populisme. Le CESEP est fier et honoré que ce grand homme et analyste des médias aie accepté d'y participer.
2. Unité de Bruit Médiatique
L'U.BM. est une unité de mesure de l'exposition médiatique créée par la société Taylor Nielsen Sofres (TNS) pour mesurer la couverture médiatique consacrée à une marque, une entreprise, un individu, évènement ou sujet de société. L'UBM est calculée en fonction de la place accordée à un sujet dans les médias, corrélée chaque fois à l'audience du média concerné