Le texte qui suit se veut simplement être une réflexion sur le devenir de la Flandre et non de la Belgique.   En tant que Francophones, nous aurions sans doute tort de croire que la Belgique est immuable.  Il semble que nous l’ayons compris et l’émission de la RTBF diffusée le 13 décembre 2006 n’y est sans doute pas pour rien.  Nous aurions cependant tort également de voir une Flandre monolithique, entièrement acquise à la cause de l’autonomie voire de l’indépendance. Les choses sont sans doute plus nuancées.  De même, ce serait une erreur de voir en ces revendications le seul fait du politique, qui « jette de l’huile sur le feu » et se cache derrière le communautaire pour masquer son incapacité à régler des problèmes économiques, sociaux et sociétaux. Les revendications autonomistes émanent de simples citoyens, de la société civile et du politique. Enfin, il serait faux de penser que l’indépendance de la Flandre ou son autonomie relève uniquement d’une sorte de nationalisme « romantique ».

 

Depuis quelques temps, des Flamands prennent quelques distances avec les revendications pour plus d’autonomie.  Sans doute ont-ils toujours été présents mais ils se font plus entendre. Beaucoup d’entre-nous connaissent les positions de Wilfrid Martens pour un « stop communautaire », ou encore du chanteur  Arno mais d’autres flamands, eux aussi de la société civile ou simples citoyens, s’interrogent.

 

 

Eric Vermeersch



Le radioréveil me tire du lit de bonne heure en ce mercredi 11 juillet 2007.  Les yeux bouffis, l’esprit embué, j’écoute la musique.  Cet air, pas souvent joué,  me dit vaguement quelque chose Je reconnais finalement le « Vlaamse Leeuw ».  C’est la  fête de ma Région.  Tout en émergeant, je pense à ce jour et à ce qu’il peut signifier pour moi, Rik Vermeersch, citoyen anversois.

 

Je suis fier d’être Flamand,  d’appartenir à un peuple qui a dû se battre pour s’affirmer, pour être justement reconnu comme il se doit au sein de la Belgique et pour tout simplement pouvoir utiliser sa langue en toute circonstance.   Je suis fier encore de partager le devenir de cette Région qui a su si bien et si rapidement se développer au point de devenir une des plus riches d’Europe.

 

Je me lève donc le cœur léger, l’esprit serein, tout heureux de profiter de ce jour de congé pour assouvir ma passion de photographe et une fois de plus fixer pour la postérité quelques scènes bien choisies de ma bonne et belle ville d’Anvers.

 

Sous ma douche, loin de cette musique qui glorifie la patrie, je me mets cependant à réfléchir.  Cela fait déjà quelques temps que je suis soucieux de l’avenir de ma région.  Je me suis un jour souvenu des paroles de deux professeurs. « Analysez les faits, ne prenez rien pour argent comptant » me disait le premier.  « Quand, en matière économique et sociale notamment, quelqu’un fait une proposition, demandez-vous toujours qui perd et qui gagne » disait le deuxième.

Le café du matin finit de me réveiller. Je prends distraitement mon boîtier, deux optiques et je pars me balader. Le temps est clair et doux. Au détour d’une rue, je vois deux très jeunes filles chargées de paquets entrer dans un magasin de vêtements de luxe.  La scène met en éveil mon sens photographique : la lumière, la composition, les couleurs, le clin d’œil, l’anachronisme, tout y est.  Je cadre, je déclenche et je regarde le résultat au dos de mon numérique.  Est-ce cela la Flandre, est-ce cela ma ville, des gosses de riches qui s’habillent en Prada ? Ce cliché est trop...cliché. J’efface, je ne veux pas dépeindre ainsi ma région, je ne crois pas à cette image que certains veulent en donner. Je continue à déambuler distraitement. C’est finalement l’heure de l’apéro, mon esprit photographique n’est pas en forme, je serai mieux à une terrasse.  Devant une « bolleke», je regarde les passants de toutes conditions, jeunes et vieux,  sombres ou souriants.   Pendant ce temps, à  Bruxelles, les négociations vont bon train pour la mise en place du prochain gouvernement fédéral. Les revendications autonomistes de mes compatriotes posent problème.  Je me demande ce que les deux jeunes filles et tous ces gens pensent réellement de cela. Comprennent-ils bien de quoi il s’agit ? Que voulons-nous de plus, qui le veut, pourquoi voulons-nous être encore plus autonomes ?   Pourquoi les plus radicaux vont-ils jusqu’à demander l’indépendance ? Que ferons-nous de cette liberté accrue. Qu’est ce qui sera mieux demain ? Une récente étude de la VUB démontre que les Flamands se disent globalement heureux. Que voulons de plus, que peut-on nous promettre de plus ? Mon insouciance et ma fierté matinale font maintenant place à une sourde inquiétude. Je me ressaisis et j’essaie une fois encore d’y voir clair.

 

Pouvons-nous être plus autonomes, voire indépendants et en avons-nous les moyens. Six millions d’individus, ce n’est pas énorme mais c’est plus que la Finlande qui n’a rien à envier à d’autres nations développées. Que dire du Luxembourg ?  Aujourd’hui, au sein de l’Union, la taille d’un pays n’est plus très significative.  Les petits comiques belgicains, principalement francophones par ailleurs, diront que personne ne sait où se trouve la Flandre.  Et alors, cela ne changera pas grand-chose quand des américains situent la Belgique à côté de l’Uruguay. Ces mêmes Belgicains attirent l’attention sur le fait que nos produits sont connus dans le monde sous le label « produits belges ».  Ce n’est pas faux mais la bière belgo-brésilienne, le chocolat suisso-belge, l’asperge de Malines et la fraise de Wépion ne sont quand même pas le ciment d’une nation.  Les Belgicains, toujours eux, diront que la Flandre n’est pas mieux lotie que la Wallonie dans certains domaines, cela va de la recherche scientifique au sport. Ils ont mille fois raison mais passer un tour de plus ou de moins (cela, c’est difficile) à la coupe de monde de football n’est quand-même pas déterminant et la recherche scientifique dépend de choix politiques que nous pouvons mener et financer seuls.

 

Les Wallons sont scandalisés quand on dit que l’on désire plus d’autonomie. Comme si la Belgique devait absolument exister, comme si c’était une loi naturelle. Par solidarité, nous devrions rester dans la Belgique de papa.  Sommes-nous redevables de quelque chose aux francophones ? Rien n’est moins sûr et si c’est le cas, n’avons-nous pas depuis longtemps remboursé notre dette.   Ces arguments ne me semblent pas peser bien lourds et ne devraient en rien entraver notre marche en avant.

 

Pourtant, même en Flandre, certaines crient casse-cou. Rudy Aernoudt explique que si aujourd’hui la Flandre transfère des richesses vers la Wallonie, cette dernière est aussi son premier partenaire commercial.  Demain, la Flandre indépendante deviendrait contributrice nette de l’Europe. Cela signifie qu’elle sera, en tant que région riche, solidaire avec les régions pauvres, principalement dans les Balkans, les pays de l’est et le Portugal qui sont loin d’être des partenaires commerciaux.  En d’autre terme, l’indépendance de la Flandre appauvrirait son partenaire privilégié pour en enrichir d’autres.  C’est un argument hyperréaliste, peu romantique mais de poids.  Pourtant, il ne me semble pas qu’il ait calmé les ardeurs de mes compatriotes. Tous les partis flamands demandent plus d’autonomie, chacun y allant de son programme personnel, plus ou moins autonomiste. C’est, depuis quelque temps, cet entêtement qui m’inquiète. Pourquoi systématiquement rejeter les arguments pour un « stop » communautaire.

 

Et si notre marche en avant était inéluctable, si notre indépendance ou en tout cas notre autonomie quasi-totale - une Flandre dans un état confédéral - était une suite logique de notre émancipation. Ma région me fait assez souvent penser au développement des enfants.  C’est d’abord le « je veux le faire tout seul !», puis l’adolescence difficile et enfin ils quittent la maison.  Serait-ce une explication plausible à ce qui se passe aujourd’hui ?

 

Je reprends ma ballade dans les rues de ma Ville. Il faudrait que je réussisse quelques vues. J’ai l’œil aux aguets.  L’occasion se présente. Une jeune magrébine, portant le tchador, aide un juif âgé, la kippa sur la tête,  à traverser la rue.  Je me dépêche, je cadre, je déclenche...c’est dans la boîte.  Je contemple cette belle preuve de solidarité, trop rare il est vrai,  sur l’écran de mon numérique et cette vision me replonge dans mes interrogations du jour. Où va la solidarité flamande ?  Quelle sera la place des citoyens de tous âges, de toutes origines, de toutes conditions sociales dans cette Flandre plus « libre » qui se prépare ?   Voilà ce qui m’inquiète vraiment et la portée des revendications n’est pas faite pour me tranquilliser : scission de la sécurité sociale, de la politique fiscale, de la justice.  On est loin des exigences culturelles du début.

On nous dit depuis longtemps que nous finançons le Sud du pays.  Certes mais les études démontrent que l’écart diminue et que les soi-disant transferts injustifiés n’en sont pas. L’Europe a dit plusieurs fois que ces transferts n’avaient rien d’anormal et existaient dans tous les pays.  Nous ne pourrions plus être solidaires des Francophones qui restent à la traîne. Pourquoi réagissons-nous      ainsi ?  Bien sûr, les Wallons devraient plus souvent se mêler de...leurs affaires mais ne sont-ils pas aujourd’hui un alibi facile. Dans tous les états, fédéraux ou pas, il y a transfert entre les individus et entre des zones géographiques.  Si demain la Flandre était une nation, les régions d’Anvers et de Courtrai paierait pour les autres et les limbourgeois seraient globalement les wallons d’aujourd’hui.   Mes concitoyens anversois demanderont-ils leur indépendance dans 30 ans pour créer la principauté d’Anvers, jumelée avec Monaco et San Marino. Et si en s’attaquant à la solidarité entre Flamands et Wallons, on s’en prenait plus fondamentalement au principe même de la solidarité, si une fois notre autonomie obtenue, les plus forts en jouent pour enrayer les mécanismes de solidarité entre flamands, riches et pauvres, autochtones et allochtones.

 

La régionalisation de l’emploi est aujourd’hui très « tendance ».  Nous reprochons aux Wallons leur manque de fermeté envers les chômeurs.  C’est vrai qu’en Flandre, on s’est fait une spécialité de la stigmatisation.  Les étrangers, les chômeurs, les francophones...  Je me demande si un jour mes compatriotes s’en prendront aux roux. Dans combien de temps jugerons-nous que les ex 1.400 travailleurs d’Opel sont des fainéants profiteurs du système ?  Nous aurions aussi un marché de l’emploi très différent du marché Wallon.  Ces vrai mais que feront-nous de ces nouvelles prérogatives ? Augmenter les salaires ?  Cela me surprendrait beaucoup, la norme salariale Belge ne serait-elle plus applicable à la Flandre ? Sommes-nous capables d’avoir des salaires supérieurs à ceux en vigueur en Wallonie ? Un petit peu, certes, pour des raisons économiques mais ce n’est pas réellement significatif.  Regarder qui ne soutient pas cette mesure est peut être éclairant.  La FEB, qui a vite compris quels seront les problèmes administratifs des nombreuses entreprises présentes dans les 3 régions et les syndicats, qui ont sans doute compris qu’il n’y avait pas grand-chose de bon à attendre pour les travailleurs.   Cette régionalisation ne serait-elle pas plutôt une bonne occasion de porter atteinte au droit du travail en raccourcissant les durées de préavis, rallongeant les périodes d’essai ? Bref, en demandant plus de flexibilité aux travailleurs, un autre sujet très tendance du moment.

 

A peine avait-on démontré que les transferts en matière de soins de santé s’amenuisaient au point d’être quasi inexistants que certains, dont le CD&V, continuaient à marteler la nécessaire scission des soins de santé. Serait-ce parce que les Wallons font des infarctus à gauche du cœur et les Flamands à droite ?

 

La Flandre devrait plus ressentir les effets du vieillissement de la population et bénéficierait donc d’une solidarité avec les francophones.  La plupart des partis flamands l’ont compris et ne souhaitent pas la scission du système des pensions.  Je n’en suis d’ailleurs pas fier : quand nous bénéficions de la solidarité, nous souhaitons la maintenir et quand nous n’en bénéficions pas immédiatement, nous désirons la limiter ou la supprimer.  Quoi qu’il en soit, s’il est admis que nous devrions rester unis pour palier le vieillissement de la population, les plus radicaux, contre toute logique, soutiennent que nous pouvons faire face au vieillissement.

 

Il n’y a pas que la scission de la sécurité sociale qui intéresse certains de mes compatriotes. Et l’autonomie fiscale pardi. Qu’en ferons-nous ?  Augmenter la fiscalité ? Je ne connais pas un homme politique qui ose promettre cela à ses électeurs.  Il y a donc fort à parier que c’est pour diminuer la fiscalité.  Laquelle ? Celle touchant les ménages, les entreprises, les revenus mobiliers et immobiliers. Attention quand même, cette politique fiscale nouvelle pourrait bien sonner le glas de mécanismes de solidarité que nous avons mis des années à mettre sur pied et que nous avons gagnés au prix de luttes acharnées.  Toucher à la fiscalité, aux taux et à l’assiette fiscale n’est pas neutre en matière d’égalité et de solidarité.  Certains Flamands vantent les mérites de l’Irlande. Elle est un miracle économique, on ne peut le nier, mais c’est aussi le pays le plus inégalitaire d’Europe.

 

Je continue ma balade. Je vise une scène de temps à autre mais le cœur n’y est pas.  Pourquoi ais-je autant de craintes ? Pourtant, je ne crois pas à la Belgique pour la Belgique et si nous voulons plus d’autonomie, voire notre l’indépendance,  c’est notre droit.  Certains flamands, très réalistes, disent que nous avons besoin de cette autonomie pour répondre aux impératifs de la mondialisation, que des réformes sont nécessaires, rapidement. Qui sont ces gens « très réalistes ». Quasi toute la classe politique flamande revendique plus d’autonomie. Pourtant, est-ce bien elle qui pilote ?  Il y a depuis pas mal d’années de plus en plus de patrons, je dirais le plus souvent des « petits patrons » mais pas toujours, qui sont demandeurs d’une autonomie accrue de la Flandre, notamment en matière sociale et fiscale. Pour ces derniers, qu’ils soient du VOKA ou du groupe « In de Warende» un coup de barre à droite est indispensable.  Pour qui, eux ou le peuple flamand ?  J’ai bien peur que cela soit pour eux.

 

Je débouche sur la Grand Place au gré de mes pérégrinations. Quelques dizaines d’excités du Vlaams Belang gesticulent devant la statue de Brabo. Ils ont sorti les drapeaux, les uniformes, la musique et les saluts.  Ils ont un peu perdu des plumes lors des derniers scrutins mais ils restent sur le devant de la scène. Je n’en ai pas vraiment peur, je ne crois pas à leur possible victoire. Je les regarde dans mon viseur. J’ai l’impression de cadrer, au téléobjectif, une caricature outrancière de ce que me proposent certains flamands policés d’aujourd’hui. Une enquête récente menée auprès de patrons flamands est édifiante : ils élisent Yves Leterme premier ministre, rien de surprenant ou de révoltant mais, à tout prendre, s’ils devaient choisir entre Elio Di Rupo et Filip de Winter, ils éliraient le deuxième.  Entre un démocrate francophone et un fasciste notoire, ils ont choisi.

 

Le ciel s’assombrit et le temps tourne à l’orage.  Il est temps de rentrer chez moi.

Mon épouse me secoue pour me réveiller.  Eric me dit-elle, tu rêves.  Je ne comprends rien, tu n’arrêtes pas de dire « Amaï ! Amaï ! ».  « Oufti !  Marie-Rose, mon rêve s’est transformé en cauchemar. Il faudra que j’en parle à ma cousine Veerle lors du mariage de Dirk. Tu sais, dans 15 jours, à Bruges ».

 

 

Eric VERMEERSCH

Anverso-brugo-tubizien

Né et habitant à Bruxelles.

Travailleur en Wallonie.

Le 23 mai 2007.

 

 

 

Ancien Premier Ministre, membre de l’ex CVP, devenu CD&V et ex Président du Parti Populaire Européen.

L’hymne national flamand

Une « De Koning », bière anversoise, servie dans un ballon de 25 cl.

Auteur du livre « Flandre-Wallonie, je t'aime moi non plus » Editions ROULARTA BOOKS.

C’est le cas au Danemark en matière d’assistance sociale.

L’Irlande a aujourd’hui le deuxième PIB européen par habitant, après le Luxembourg.

Le VEV et les chambres de commerce.

Groupe de réflexion flamand composé de journalistes, patrons et professeurs d’universités, favorables à l’indépendance de la Flandre.