mais à condition d'être " sérieux " !
C'est inacceptable !

 

Entretien rEalisE avec Olga Zrihen

Olga Zrihen est née à Casablanca. Louviéroise aujourd'hui, elle s'est distinguée dans l'action culturelle, l'éducation permanente, le syndicalisme enseignant et la cause des femmes. Parlementaire européenne sortante, elle fut, au cours de la législature qui s'achève, de tous les combats en faveur des droits de l'Homme et de la Femme , de l'émancipation sociale, pour la liberté d'expression et le renforcement de la citoyenneté européenne, dans une harmonie multiculturelle. Elle se bat pour que l'Europe libérale ne soit pas une fatalité. Convaincue que la seule mondialisation acceptable est celle du progrès, de la justice et de la liberté, elle soutient l'expression du choix libre d'hommes et de femmes libres. Olga Zrihen est aussi conseillère communale à La Louvière.

 

Depuis les élections communales précédentes, il y a eu « Porto Alegre », un évènement auquel des délégations des différents partis se sont rendues. Vous y étiez. En quoi consistait ce rendez-vous ?

Dans un lieu où se déroulait une expérience alternative de gestion municipale novatrice, des associations, des mouvements se rencontrent pour partager une autre vision de l'évolution du monde différente de celle que la rencontre annuelle du G8 (rencontre des 8 superpuissances économiques) voulait imposer.

La résistance à la vision du G8 n'a pas toujours été facile. Face à la pensée unique globalisée prônant « une seule voie de développement économique » et un seul mode de vie en société possible, la société civile s' est emparée des enjeux fondamentaux de l'organisation économique et sociale et a proposé via des débats, des rencontres, d'autres alternatives, dont un autre mode d'organisation, plus participatif en disant qu'un autre monde est possible. Un autre monde que celui du G8. Un monde où les citoyens ont leur mot à dire et où ils peuvent s'exprimer sur la manière dont le monde doit se construire. Il s'agit bien là d'une volonté de changement, d'une stratégie de résistance.

Cela a donné lieu à cinq rencontres : trois au Brésil, une en Inde et une « décentralisée ». Cette dernière avait à la fois lieu sur le continent africain et en Amérique latine. Les thématiques sont assez changeantes mais elles se rapportent toujours à la construction d'un autre monde, d'un monde de paix, un monde où les hommes et les femmes sont égaux, un monde où il y a une répartition équitable des richesses, un monde où l'on décide qu'il y a des biens universels communs que l'on ne peut pas mettre sur le même pied que les produits commerciaux.

 

Pourquoi le forum social a choisi Porto Alegre ?

Porto Alegre (capitale de la région du Rio Grande Do Sul au Brésil), est depuis 1989 un modèle du genre par sa résistance à la misère et au processus d'exclusion sociale. Sa municipalité avec son administration populaire y a développé des projets axés sur l'inclusion sociale et sur le plein exercice de la citoyenneté avec comme symbole et comme indicateur le budget participatif.

Cette initiative permet aux habitants de participer aux décisions, de suivre et de surveiller les investissements dans la municipalité selon des priorités décidées conjointement.

Ce modèle est considéré par l'O.N.U. comme un des 40 meilleurs modèles de gestion publique urbaine.

Plus de 50.000 personnes sur une population de 1.300.000 habitants participent aux réunions et aux plénières qui ont lieu dans toutes les « régions » de la ville. L'arrivée du Président brésilien Lula est une conséquence de cette dynamique. Depuis lors, certaines pressions économiques et l'orientation plus conservatrice de l'actuel gouvernement compromettent ce principe participatif.

Lula est lui-même actuellement confronté à la lenteur que prennent les réformes. Les plus radicaux lui reprochent de ne pas aller assez vite et de ne pas aller assez loin. Le principe de la démocratie participative fonctionne bien mais face à la réalité de la vie quotidienne, les citoyens veulent que cela aille plus vite. Les contingences administratives d'organisation et les besoins des habitants ne sont pas dans le même rapport au temps et parfois « ça coince » !

 

Pourquoi vous êtes-vous rendue sur place ?

Pour moi, c'était important de voir en action la société civile souvent peu entendue dans nos pays. Il faut bien avoir en tête que tout cela s'oppose : d'un côté le G8, un modèle descendant, et de l'autre côté, le forum social mondial, un modèle de la participation.

Le G8 sont les « super puissances » qui se réunissent, contrôlent et imposent leur vision du monde. Face à elles, ce sont des associations, des mouvements qui se sont réunis, coordonnés et ont prouvés leur capacité d'organisation, de résistance. A chaque rencontre, des milliers de participants répartis dans différents ateliers où des économistes, des sociologues, des politiques et des citoyens du monde entier ont partagé leur analyse. Je trouvais important de participer à cette grande réflexion, cette université populaire, ce grand brassage d'idées confrontant les points de vue des différents continents. Et d'avoir enfin, de vrais débats de politique, c'est-à-dire des débats de gestion de la cité.

Là-bas, nous avons compris que face aux enjeux dont on ne mesurait pas concrètement tout l'impact sur chaque continent, la priorité était de redonner la parole au citoyen, ça paraissait évident !

En Belgique comme ailleurs, le citoyen considère souvent superflu, voire inintéressant de se déplacer pour participer à des réunions d'information politique. Peut-être la parole a-t-elle été largement confisquée, ou qu'elle n'est pas assez écoutée. Il y a des pays, où ce droit aussi élémentaire n'existe même pas et on ne mesure pas les conséquences de cette impossibilité de communication collective.

Les rencontres, dans des ateliers, d'experts et de citoyens ont permis grâce au débat et à l'information de mieux comprendre les mécanismes de la globalisation des systèmes et de pouvoir pointer les enjeux communs : la dette (mortelle pour certains pays), la bataille de l'eau, la place des femmes partout dans le monde.

Les femmes sont très présentes dans les débats, structurent une vision de la société, elles revendiquent le droit de parole et le prennent parfois au péril de leur vie. Ici on en est au quota policé, organisé, ajusté, …

On a vu dans ces rencontres de manière très claire ce qu'était l'exploitation quand le commerce n'est pas équitable. C'est une chose de le dire c'est une autre chose de le voir et c'est une troisième de l'entendre et de partager la réalité du quotidien des gens. La représentation de l'Europe qu'ont les citoyens des autres pays sont très encourageantes pour nous qui voulons aussi une autre Europe. Pour eux, l'Europe représente une certaine puissance qui certes ne fait pas tout ce qu'elle devrait faire. Mais elle garde son statut de puissance d'intermédiation, d'un autre pôle de valeurs.

 

Suite à cet évènement, serions-nous face à de nouvelles pratiques de démarches citoyennes et sont-elles transposables en Belgique ?

Je pense que c'est applicable mais il faut une volonté politique pour le faire et aussi une éducation citoyenne. Par exemple, en matière de budget participatif, il s'agit de déterminer les priorités du développement territorial dans une zone. Déterminer ces priorités, c'est parler de sociologie, d'économie, des rapports institutionnels de manière simple, ce qui n'est pas évident. Ensuite, il faut livrer le budget.

Celui qui possède ces informations est évidemment celui qui peut commander, organiser et structurer la vie dans la cité. Par ailleurs, les individus, les groupes doivent arriver à se projeter dans le temps et mesurer l'ordre des priorités. Il y a une responsabilité par rapport aux actes que l'on pose. Tout cela, je pense que les habitants peuvent le faire mais cela demande un investissement de temps, un investissement pédagogique, un investissement démocratique de part et d'autre !

 

Est-ce qu'une des causes de la désaffection du public, du citoyen n'est pas sa mise à l'écart de la décision ?

Je crois que le citoyen a trouvé pratique pendant des années de déléguer son pouvoir et ses responsabilités. Et tant que ça a marché, qu'il n'y a pas eu de soucis, pourquoi devait-il s'en préoccuper ? Aujourd'hui, le débat ne porte pas sur le fait que le public veuille avoir plus de pouvoir, veuille en savoir plus ou participer à la gestion de la cité. Il veut surtout savoir ce qui se passe et comprendre pourquoi on ne lui donne pas ce qu'il estime être son dû, pourquoi certains continuent à bien vivre et d'autres à vivre de moins en moins bien.

Les gens essayent de trouver les failles. Ils n'ont pas tort, mais ils ne sont pas forcément demandeurs de plus de responsabilisation dans la gestion des affaires publiques. Tant que cela allait bien, personne ne s'est préoccupé de la manière dont celles-ci étaient gérées mais maintenant que ça va mal, il y a de plus en plus de gens qui se préoccupent de savoir comment cela dysfonctionne.

Nous assistons alors à un repli sur soi, chacun essayant d'organiser sa vie tout en essayant de tirer le maximum de tout ce qu'il peut. Lorsque les questions se posent, il existe peu d'espace de débats, de confrontations, d'échanges de point de vue même si la communication n'a jamais été aussi démultipliée.

Une difficulté supplémentaire, me semble-t-il, est que le mandataire politique ne « déambule » plus dans sa ville. Il n'est plus autant interpellé en direct. Avant, il était l'homme ou la femme de la cité. Comme l'habitant a besoin de « son » facteur, de « son » policier de quartier, il a besoin aussi de « son » mandataire de quartier. Quand les gens ne me parlent pas, je m'en inquiète. Quand il n'y a plus d'échange, la démocratie de base ne fonctionne pas ! Et il n'y a pas pire que le silence des mécontents.

 

Qui est dépositaire de l'éducation à la citoyenneté ?

Être citoyen c'est une pratique. C'est une pratique qui commence avec des choses très élémentaires. Être citoyen c'est d'abord être responsable de ses actes car ils ont un impact sur le groupe. C'est la première éducation que l'on doit poser dans une famille : Je suis un individu, j'appartiens à un collectif.

Ensuite, l'école a un rôle fondamental à jouer dans la citoyenneté pas seulement dans des cours mais dans les modèles mêmes de structuration du système scolaire. Tous les acteurs de l'école sont des référents, depuis le concierge jusqu'au directeur. Ils sont les acteurs d'une mini société, d'un microcosme. Ils sont des représentants d'un fonctionnement démocratique et citoyen. Rentrer dans une école, c'est rentrer dans un dispositif de règles, on peut demander qu'elles soient appliquées et elles doivent aussi être évaluées.

Et surtout, il s'agit de reconnaître qu'il existe d'autres lieux de négociation du vivre ensemble Il faut arrêter de faire du saucissonnage. Je quitte ma maison : je suis quelqu'un, j'arrive à l'école : je suis quelqu'un d'autre, je sors de l'école : je suis une troisième personne, je rentre chez moi : une quatrième,… Le citoyen pour moi c'est d'abord quelqu'un de global qui a une responsabilité de tous les instants. Il faut donc un apprentissage mais il faut aussi une pratique et des modèles : « une méthodologie de la citoyenneté ».

 

D'après vous, qui êtes conseillère communale, en quoi, où et pourquoi un jeune s'intéresserait-il à la vie politique communale ?

Il y a deux aspects qui motivent les jeunes à s'intéresser à la vie politique communale : les loisirs et les services administratifs. Pour le premier, le jeune estime que ses loisirs sont de la responsabilité publique : les concerts, l'évènementiel,… Pour l'aspect administratif, c'est quand il se fait arrêter parce qu'il jette un papier en ville, quand il fait trop de bruit avec sa moto ou qu'il tombe sur un contrôle de police. C'est par ces deux biais que les jeunes découvrent souvent la commune.

Mais à côté, il existe le réseau associatif dans lequel on retrouve les centres de jeunes où sont proposés des activités, des stages, des loisirs et où on leur donne aussi la possibilité de se rencontrer, de prendre une parole jeune aux travers de différents modes d'expression. A La Louvière , par exemple, il y a le JAC : Jeunes Acteurs Citoyens qui est le conseil communal des jeunes, organisé à l'initiative du centre de jeunes Indigo.

Ces conseils communaux de jeunes sont organisés dans plusieurs communes. Les jeunes sont invités à travailler ensemble, à prendre des décisions. Ils ont une situation concrète à analyser avec un problème à résoudre et doivent travailler collectivement sur une proposition de loi, voir de quelle manière ils peuvent la modifier, quels sont les modes de négociation, que doit-on accepter pour pouvoir transformer la loi. Dans certaines villes, ils fixent eux-mêmes l'ordre du jour. Un vrai exercice de responsabilité et de travail.

Reconnaissons qu'il y a des jeunes qui sont motivés et facilement mobilisables, d'autres qui le sont moins. Il y en a qui viennent au début et que nous ne verrons plus en fin de parcours peut-être parce que le rapport au temps n'est pas le même chez les jeunes que chez les adultes, il y a aussi une impatience. Pour eux, savoir que telle mesure sera applicable dans un an, semble très, trop tard même car c'est aujourd'hui qu'ils en ont besoin.

 

En quoi et pourquoi les élus communaux s'intéresseraient-ils aux préoccupations des jeunes ?

C'est avant tout une option, un positionnement politique de l'élu le renvoyant à ses choix, ses convictions.

D'une manière générale, on affirme que les jeunes sont essentiels au développement de la société. Mais dans la pratique, quand leur mode de vie est en tension avec le mode de vie des adultes, les débats deviennent plus difficiles. Pour construire un espace de vie communal « jeunes admis », il faut négocier et parfois rappeler à certains qu'ils ont aussi été jeunes.

Il serait inconcevable que les jeunes n'aient pas le droit de sortir le soir, de faire de la musique, de s'amuser. On les stigmatise vite, très vite. Nous devons négocier un vivre ensemble sinon cela devient insupportable. Mais, jamais personne ne dira qu'il ne s'intéresse pas aux jeunes. Les plaines de jeux, les espaces sportifs sont majoritairement prévus pour eux. Toutefois, il existe peu d'espaces où ils sont « autonomes ». Ils ont le droit d'être jeunes mais à condition d'être sérieux !

Ces jeunes en liberté surveillée, je trouve que ce n'est pas acceptable. Il faut une négociation, une occupation partagée des territoires entre les anciens, les moins jeunes et les jeunes. Ces derniers devront apprendre à respecter les limites, les règles de la vie en société. Il s'agit là aussi de gestion de la cité. Je l'ai dit, les jeunes sont essentiels dans le développement d'une cité car ils amènent une série de dynamiques, d'ouvertures, ils sont un potentiel d'avenir et ils sont extraordinaires quand ils se mobilisent.

Les jeunes s'occupent beaucoup de politique quand il s'agit d'humanitaire… parce que ça leur parle vite et concrètement.

 

Quelles sont les questions auxquelles un mandataire communal devrait répondre ?

Il y a plusieurs préoccupations que nous devrions pouvoir prendre en compte. Il faudrait leur permettre une plus grande mobilité sans que cela ne leur coûte. L'information doit leur être accessible de manière permanente et régulière, que ce soit par des bornes Internet, des bibliothèques, des espaces publics. Donc qu'ils aient accès aux zones de savoirs et d'informations.

En ce qui concerne l'organisation des loisirs, il faut absolument une concertation pour savoir ce qui les intéresse. Je pense que les jeunes ont besoin d'évènementiel. Il faut des moments forts dans une cité pour se sentir lié à la cité. Il faut une ville très ouverte avec des gens qui viennent de l'extérieur, des mixités sociales et culturelles.

Surtout, il ne faut pas laisser le cœur de la ville se développer en laissant les quartiers périphériques, où il y a beaucoup de jeunes, s'éteindre. Il faut responsabiliser les jeunes sur des enjeux tels que l'intergénérationnel. Ils ont quelque chose à dire non seulement aux plus âgés, mais surtout aux plus jeunes, en les aidant, en étant des pilotes de la vie dans la cité. Le dialogue passe mieux entre personnes de générations proches.

Il y a aussi une responsabilité dans l'entretien de la ville, dans son développement, dans la construction de son image, sa beauté. Je suis pour des conseils de la société civile aux côtés des mandataires; Ces concertations se font entre les générations pour que les gens se parlent un maximum.

Et surtout, il faut un espace de suggestions assorti d'un budget jeune car un jeune bouillonne d'idées. Il est important de l'assortir de ce budget sinon ce ne sont que des paroles, du vent. Il faut donner des signes clairs, montrer que les choses changent.

Il y a des initiatives très chouettes comme l'Agora Space. La région wallonne met à disposition un espace sportif quasiment clé sur porte, il faut que la ville mette à disposition un animateur à temps plein C'est un moyen pour y faire toute une série d'activités et de nouveautés.

 

Est-ce que ce genre d'initiatives touche beaucoup de jeunes ?

Là où elles sont installées, ces agoras marchent assez bien. Je pense que cela dépend de comment l'animation des jeunes est conçue dans une ville, c'est un moyen pour aller à leur rencontre. Si l'animation est mobile avec différents interlocuteurs, il y a beaucoup de choses qui peuvent se passer, très positives.

De même si les maisons de jeunes ne touchent pas tous les jeunes cela reste un point d'attache fort pour certains. La maison de jeunes doit être un espace qui existe aux côtés de l'école, de la famille, car elle permet à certains jeunes de souffler. C'est important d'avoir cet espace « autre » où des projets se développent.

Cela peut aussi être un espace virtuel où ils peuvent aller chercher un certain nombre de plaisirs et de loisirs.

Enfin, ce sont aussi tous ces projets exceptionnels qui peuvent être des points d'accroche. A La Louvière , le centre de jeunes était sur le projet du carnaval des loups. Les jeunes ont fait du design, ils ont dessiné les costumes, fait les maquillages, la chorégraphie, des photos… créant dans sa suite une association permanente. C'est un élément fédérateur, une étape dans la participation d'un jeune dans sa cité. Évidemment la maison de jeunes sera vide, si elle a un horaire 9h-16h et il y en a qui fonctionnent comme ça !

La politique des jeunes c'est une volonté politique partagée ! Dans la vie on peut tout faire, mais il faut se mouiller !