C'est après un premier stage à la rédaction d'un magazine alternatif que Céline Langendries prend conscience de la méconnaissance dont souffre le monde de la presse alternative en Belgique. Bien décidée à en comprendre les raisons, elle choisit d'investiguer cet univers à l'occasion de son travail de fin d'études. Ses recherches et de nombreux entretiens auprès de professionnels du secteur lui ont permis non seulement de cerner les caractéristiques de la presse alternative, mais également de proposer des solutions adaptées pour parvenir à élargir son lectorat. Aujourd'hui diplômée en communication, son plus grand souhait serait de voir ces moyens mis en œuvre par les titres de presse alternative pour parvenir, enfin, à sortir de l'ombre.

Son travail est consultable à la bibliothèque de l'Institut Supérieur de Formation Sociale et Communication au 111, rue de la Poste à Bruxelles et sur le site www.cesep.be

 

Quand on parle de La Libre , du Soir ou de la DH , tout le monde sait qu'il s'agit de titres de presse écrite. Par contre, lorsqu'on parle d'Alter Égaux, de Père Ubu ou de Globo, c'est beaucoup moins évident.
La presse alternative et, plus particulièrement, associative, est très riche par sa diversité. Mais elle souffre d'un manque de reconnaissance dans l'univers médiatique belge. Pour parvenir à se faire connaître, chacun de ces titres fait sa propre promotion, généralement via la distribution de tracts publicitaires, des réductions de prix ou sur Internet. Sans réel succès. Pourquoi dès lors ne pas imaginer une promotion globale de tous ces titres autour du concept même de presse alternative ?

On parle de presse alternative par opposition aux médias classiques. S'informer auprès d'autres sources que celles offertes par les grandes agences de presse, aborder d'autres thèmes ou écrire de façon engagée en sont les caractéristiques. Mais c'est avant tout le fait d'évoluer en dehors du monde marchand qui contribue à faire de la presse alternative un genre à part.
Celle-ci n'accueille presque jamais de publicité dans ses pages alors qu'un hebdomadaire comme le Vif/L'Express, par exemple, en compte plus de 35% dans chaque numéro.
Les deux familles de presse ne sont pas totalement indissociables pour autant. En réalité, l'une et l'autre se complètent plus ou moins harmonieusement en proposant tour à tour des sujets et des angles d'approche différents. De cette manière, le lecteur a plus de cartes en main pour se forger sa propre opinion.

Un manque de reconnaissance

La presse alternative regroupe une quantité importante de titres de journaux, revues et magazines. Rien qu'en Belgique francophone, 61 titres alternatifs à diffusion nationale peuvent être recensés.
Les titres alternatifs diffèrent dans leur forme, de la plus dépouillée à la plus inattendue, dans leur contenu, le projet rédactionnel et les valeurs qui y sont défendues. Malgré tout, la presse alternative souffre d'un manque de visibilité important. En effet, à quelques exceptions près (comme le magazine Axelle qui comptabilise plus de 18000 lecteurs), les différents titres alternatifs peinent à dépasser les 5000 lecteurs pour les plus grands, les 2000 lecteurs pour ceux de plus petite envergure.

Sachant que Le Soir comptabilisait à lui seul 501 200 lecteurs en 2005 et La Dernière Heure 420 700 lecteurs, les chiffres de la presse alternative font figure de parent pauvre. Et pourtant, la grande presse a rarement inspiré autant de méfiance qu'aujourd'hui. L'affaire du faux charnier de Timisoara, la fausse interview de Fidel Castro, la propagande mensongère autour de l'Irak,… sont aujourd'hui des manipulations médiatiques connues du public.

Et la perte de crédibilité dont la presse est actuellement victime auprès de son lectorat se trouve encore renforcée par la domination de plus en plus forte du monde marchand sur l'information et la concentration de la plupart des titres dans les mains de quelques puissants.
Alors que la presse alternative échappe à ce type de dérive, comment expliquer le manque de visibilité dont elle est l'objet dans le monde médiatique belge ? Le type d'information qu'elle dispense, en marge de la pensée unique et ultralibérale d'aujourd'hui à laquelle peu de lecteurs sont habitués y contribue sans doute en partie. Le manque de moyens financiers aussi. De plus, la grande majorité de ces titres ne sont accessibles que par abonnements, la distribution en librairie étant trop coûteuse pour les rédactions. A titre d'exemple, sur les 600 exemplaires de la revue Espace de libertés, une des seules distribuées en librairie, 120 sont achetés. Le reste est détruit. Le coût total de l'opération ? Entre 300 et 400 €.
Cependant, le problème est sans doute davantage dû au simple fait que le public ne sait pas qu'une autre information est possible et donc, ne la recherche pas. Il suffit de demander autour de soi pour se rendre compte que l'autre presse est largement ignorée. La priorité devrait donc être accordée à l'information du public sur l'existence même de la presse alternative. Mais comment réussir une telle entreprise ?

Faire de la pub ?

La question n'est pas simple. Pour y répondre, nombreux seront sans doute ceux qui, ayant grandi dans un monde envahi par la publicité, proposeront d'effectuer des études de marché, de définir le profil du consommateur, de faire des réductions de prix ou d'offrir des cadeaux, …
Cependant, si la force de la presse alternative vient essentiellement de sa différence d'avec les grands médias marchands, l'imiter dans ses moyens de promotion donnerait, sans aucun doute au public, l'impression d'un manque de cohérence évident.
Insister sur la promesse d'une autre information constituera sans doute la clé du succès. Mais elle est insuffisante pour attirer un public sollicité environ 2500 fois par jour par des messages publicitaires et habitué à ne plus y prêter attention. Dans un monde où chaque individu est vu comme un consommateur potentiel, il est nécessaire que la presse alternative parvienne à faire entendre sa voix plus haut que les autres afin de montrer en quoi elle est réellement différente.

L'union fait la force…

Si chacun s'occupe de la promotion de sa propre publication, le risque est grand de finir par se marcher sur les pieds sans parvenir, finalement, à se distinguer des autres. Pourquoi dès lors ne pas décider de s'unir et de promouvoir ensemble le concept même de presse alternative? L'idée peut paraître naïve.

Et pourtant, à bien y réfléchir, une association de ces titres pourrait offrir à la presse alternative une certaine reconnaissance qui lui fait aujourd'hui défaut. D'autant que les rédacteurs en chef interrogés à ce propos ne considèrent pas les autres magazines alternatifs comme des concurrents, au contraire des grands magazines d'information.
Une promotion commune permettrait avant tout de bénéficier d'un budget plus important. Une campagne promotionnelle, quelle qu'elle soit, coûte assurément moins cher à plusieurs que si une seule organisation assume l'ensemble des frais. De plus, grâce aux échanges de données et d'informations, la campagne pourrait prendre beaucoup d'ampleur et toucher de nombreux lecteurs potentiels.
Éviter la publicité classique via la télévision, la radio ou les tracts promotionnels pour se faire connaître est possible : le spectacle de rue, la création de blogs, les cartes boomerang, la distribution de main à main en sont quelques exemples qui permettent de créer des interactions avec le lectorat et de promouvoir un nouveau concept tout en évitant le rejet habituel que le public a développé vis-à-vis de la publicité commerciale.

Le moment ou jamais

A l'heure où la grande presse n'a jamais été aussi concentrée et où la pensée ultralibérale commence à montrer ses limites, n'est-ce pas le moment idéal pour chercher à faire sortir de l'ombre les médias alternatifs ? D'autant que le climat créé par les mouvements altermondialistes qui ont ouvert la voie aux changements et aux solutions alternatives est plus que favorable.
Proches par leur refus d'un monde dominé par une logique marchande, par leur envie de s'exprimer librement et par leurs centres d'intérêt "décalés" face aux mass médias, les journaux alternatifs devraient pouvoir s'entendre autour d'une volonté commune de faire connaître "l'autre presse". Et pourquoi ne pas envisager que les pouvoirs publics donnent un petit coup de pouce à cette entreprise et œuvrent ainsi à maintenir la diversité et la pluralité des opinions ?

Pour en savoir plus :
http://www.acrimed.org,
http://www.guidaltern.org,
http://reseaumedia.info,
http://www.cmdc.irisnet.be

 

 

1. Enquête du CIM, résultats publiés dans Média Marketing n° 212 en 2005. http://www.mm.be/fr/archives.php?id=293