Première partie

Il pensait souvent à cette douce nuit de printemps. La petite dormait dans sa chambre. Niva et lui, un verre d'un grand cru local à la main, se berçaient des néons qui scintillaient sur la cité. Ils s'amusaient à voir le grand fleuve qui en sortait. Cette ville millénaire, ardente, lumière ou éternelle, leur tirait la langue avec provocation. Il ruisselait de bonheur. Sa compagne, la petite, se-reine à l'étage, un doudou entre les doigts, le fleuve et la ville étaient à ses côtés. Sa ville ! Il y était né, comme ses parents et y avait grandi, étudié, connu ses premiers émois, reçu ses premières griffures. Souvent, il lui semblait qu'elle était sa maîtresse. Il en éprouvait de la gêne mais il ne pouvait la quitter. Il l'avait plaquée une seule fois. Il s'était éloigné des collines de ses seins où il aimait tant se balader, il avait ôté ses mains des dessous en dentelle de sa cathédrale. Il était parti sous les tropiques, à la poursuite des songes de ses nuits. Niva avait frappé à la porte de son cœur. Morphée, ce facétieux réalisateur, ne l'avait pas préparé. Il ne fallait pas répéter cette scène pour que le public applaudisse à tout rompre. Il était resté quelques mois au village avec Niva. Elle savait que sa maîtresse lui manquait. A quoi bon lutter ? Elle n'était pas dangereuse. Ils étaient tous deux revenus vivre à ses côtés. Sarah était née, pour combler encore un peu plus leur bonheur. Ils avaient fort envie de lui donner un petit frère ou une petite sœur.

Une voix nasillarde était sortie des entrailles de la rue, demandant aux habitants de fermer portes et fenêtres. Les noctambules devaient rentrer au plus vite, jeter leurs vêtements devant leur porte et se doucher. Niva et lui-même, passé la surprise, trouvaient surtout cela amusant. Se déshabiller au jardin et prendre une douche ensemble, pour bien se laver le dos ! Ils pouvaient encore s'amuser comme des enfants. La fatigue et le bonheur l'avaient emporté sur la curiosité. Sitôt douchés, sitôt couchés ! La même voix les avait réveillés, tôt le matin. Elle était encore loin mais se rapprochait. Sans doute allait-t-elle annoncer la fin de l'alerte. Ils s'embrassaient, confiants mais la voix s'amplifiait. Leur cœur battait la chamade. Ce n'était pas le simple pointeau de l'inquiétude, qui vous picote le corps et la tête, c'était le pieux de la mort qui attaque les premières chairs. L'impossible tragédie avait débuté quelques heures auparavant. Un réacteur d'une centrale proche avait explosé. Ils seraient évacués bientôt. Un fond de vin restait dans la bouteille. Il fut tenté de le partager avec Niva mais n'y toucha pas. Il comprit qu'ils n'en boiraient plus jamais.

La vie battait la semelle dans les couloirs. Les soignants du jour remplaçaient ceux de la nuit. Lui et Niva étaient encore couchés. Leur corps ne faisait qu'un. Main dans la main, épaule contre épaule, ils se soutenaient ainsi depuis trois mois. Une éternité. S'ils parvenaient à entrevoir le sommeil, tapis au fond du couloir de la somnolence, dès qu'ils s'y avançaient, ils ne trouvaient que l'incertitude, la peur, le découragement et la rage en vedettes du film qui défilait sur la toile de leurs nuits blanches. Ils tremblaient pour Sarah. La petite, leur trésor, se remettait lentement. Les radiations, inodores, incolores, insipides, invisibles, sont aussi lâches que les lions face au jeune zèbre. Les enfants, fragiles et innocents, sont leurs premières victimes. Comme il s'en voulait ! Il s'intéressait pourtant aux combats des hommes. Il n'était pas naïf. Sa fille voyait encore le monde dans un camaïeu de rose, s'attribuant le plus éclatant pour être la plus jolie des princesses. Mais lui ! Il savait que la vie puisait allégrement dans la palette des gris. Ainsi, quand la pluie frappait aux carreaux, il était persuadé qu'elle insistait pour salir le parquet, faire des auréoles sur les rideaux, lui glacer les os. Il en avait parlé à Niva. Elle ne se faisait pas le même film. Pour elle la pluie était d'une timi-dité maladive. Là-bas, dans le sud, pour ne pas déranger, elle tombait sur la pointe des pieds et s'évaporait parfois avant un repos salvateur. Ainsi, Niva pensait qu'en nos contrées, la pluie devait surmonter sa réserve par désespoir. Quand elle s'acharnait à la fenêtre, elle voulait juste entrer quelques minutes, se réchauffer un peu, retrouver sa légèreté et retourner dans le nuage de son enfance. Elle avait ajouté que dans son pays Vaudou, des esprits pouvaient prendre le contrôle des gens. Cela s'était passé ici. Des brasseurs d'argent, des ingénieurs, des scientifiques, des décideurs, avaient manipulé les esprits de bon nombre de citoyens. Ces derniers, comme les cobras, dansaient devant la flûte de tous ces charmeurs, inconscients du danger. Lui et Niva avaient vécus des nuits interminables à se parler, à partager leurs angoisses et leurs espoirs. Ils venaient cependant de passer une nuit dans le silence, collés l'un à l'autre sous la couette de leurs rêves. Le soir précédent, un médecin leur avait apporté une bonne nouvelle. Sarah était sauvée.

Ils se préparaient à partir tous les trois. Ils étaient vivants. Vivants !? L'étaient-ils vraiment ? Ils jouaient toujours dans cette pièce douce amère de la vie. Ils n'étaient pas de ces milliers sur qui le rideau était déjà tombé. Ils ne seraient pas de ceux, innombrables, qui livraient encore une bataille de souffrances pour garder leur rôle de figurants. Ils étaient aujourd'hui des Ibakusha1. Les rayons avaient lézardé leur corps. Des pans entiers pouvaient craquer, demain, dans trois ans, ou dix ou vingt. Ils restaient dans la compagnie des acteurs, en sursis, selon le bon vouloir d'un metteur en scène implacable. Leur futur petit prince charmant, l’autre petite princesse, resteraient à jamais lovés dans la boîte aux regrets. Sarah aurait-elle la joie d'enfanter un joli quarteron ? Elle aurait peut-être cette chance. Son enfant pourrait-il grandir, la santé serait-elle sa compagne dans la vie ? Ils le souhaitaient tous les deux. La ville, cette maîtresse que Niva avait pu si facilement apprivoiser, était morte pour des siècles. Ils ne la verraient plus jamais, même de loin. Un rêve fou leur permettait de faire le deuil de cette séparation. Qu'un jour, un lointain descendant grandisse dans ses jambes avant de glisser voluptueusement la main dans ses dessous au point d'Alençon.

" La civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l'utilisation intelligente des conquêtes de l'homme. "
Albert Camus, au lendemain d'Hiroshima, Combat , 8 août 1945

 

Deuxième partie

Mon propos ne sera pas ici d'entrer dans des considérations techniques ou économiques sur le nucléaire mais bien de donner aux lecteurs quelques éléments qui lui permettront de se faire une idée plus précise des dangers encourus lors d'un accident grave dans une centrale nucléaire.

Le " risque zero " n'existe pas, ni dans le nucléaire ni ailleurs. Des technologies très avancées n'ont pu éviter des accidents. C'est le cas, par exemple, des navettes spatiales américaines et de l'aviation dans son ensemble. Cependant, ces accidents, même si on doit en déplorer les victimes, n'ont qu'une incidence limitée, dans l'espace et dans le temps. Dans le cas de l'industrie nucléaire, nous sommes là dans une autre dimension. Sans évoquer la problématique des déchets, un accident majeur, à un moment et à un endroit précis, peut produire ses effets sur des durées exceptionnellement longues2 et sur de très grandes surfaces3.

Selon Martin Weitzman, un économiste américain " quand une probabilité faible, voire très faible, est associée à un risque illimité, que fait-on ? On met le calcul économique, les analyses coût-avantages et les opérations d'actualisation qui vont avec au panier et on fait tout ce qui est humainement possible pour que cela ne se réalise pas "4. Hors, comme le risque zéro n'existe pas, la seule solution est de sortir du nucléaire.

Three Mile Island en 1979, Tchernobil en 1986, Fukujima en 2011 : trois accidents nucléaires qui ont marqué les esprits. Si le premier est au niveau de gravité 6 sur une échelle qui en compte 75, les deux derniers sont au niveau 7 car ils ont eu pour conséquences d'émettre dans l'atmosphère (et dans l'océan pour Fukujima) d'importantes quantités de matières radioactives. A Tchernobil, l'accident a eu pour résultat une zone d'exclusion de 20 km autour de la centrale mais également de nombreuses zones d'exclusion éparpillées jusqu'à 260 km de la centrale, en fonction des vents dominants et des précipitations. Le sol de la ville de Fukujima, distante de 60 Km de la centrale japonaise, présente aujourd'hui une radioactivité de 2 à 4 fois supérieure aux normes maximales en vigueur au Japon6. Cette ville de trois cent mille habitants devrait donc être évacuée. S'il est encore beaucoup trop tôt pour faire un bilan des décès dus à la catastrophe de Fukujima, les chiffres divergent quant au drame de Tchernobil. Cent cinquante mille Km2 de territoires (5 fois la Belgique) ont été déclarés " conta-minés " pour une population de cinq millions d'habitants7. Les uns parlent de 45 morts, les autres de plus de neuf cent cinquante mille. Il y a cinq ans8, l'ONU estimait le nombre de victimes potentielles à quatre mille, Greenpeace évaluait une fourchette de décès en Russie, Biélorussie et Ukraine entre cent mille et quatre cent mille. Enfin, de nombreux scientifiques s'inquiètent aujourd'hui du sort des populations dans des zones qui seraient en dessous des normes reconnues. En effet, le nuage de particules produit par Tchernobil a recouvert une grande partie de l'Europe9. Un rapport américain10 parle d'un million de décès dans l'ensemble des pays touchés par ce nuage radioactif.

Quoi qu'il en soit, que se passerait-il en Belgique et dans des pays limitrophes si un réacteur nucléaire (il y a 144 réacteurs nucléaires civils en Europe dont 7 en Belgique, 59 en France, 19 en Grande Bretagne et 17 en Allemagne)11 venait à exploser ou du moins, s'il y survenait un accident qui provoquerait une dissémination de matières radioactives. J'ai pris pour cela deux données vues précédemment : une zone d'exclusion de 60 Km autour de la centrale, tel que c'est aujourd'hui envisagé au Japon et des zones d'exclusion réparties " en léopard " à partir de la centrale et sur une zone de 260 Km12.

J'ai choisi pour cela deux centrales nucléaires belges, Tihange ; 3 réacteurs et Doel; 4 réacteurs.

Premier cas : zone d'exclusion de 60 km autour de la centrale.
Pour Tihange : les villes de Liège, Namur, Verviers, Leuven, Hasselt, Genk, Eupen et Malmédy, Louvain-La-Neuve, St-Hubert, Wavre et Dinant mais aussi Maastricht et Acchen sont en zone d'exclusion.
Pour Doel : Antwerpen, Gent, Leuven, Bruxelles mais aussi toute la zeelande hollandaise, Breda, l'embouchure de la Meuse et de l'Escaut.

Deuxième cas, zones d'exclusion éparpillées en longueur, sur 260 Km, en fonction des vents dominants et des précipitations
Pour Tihange : une zone qui s'étend d'Amsterdam à Strasbourg au sud, Calais à l'ouest et Frankfürt à l'est, en englobant toute la Belgique et toutes les villes de la Rhurgebiet13 en Allemagne.
Pour Doel : d'Amsterdam au nord à Paris au sud et de London à l'ouest à Dortmund à l'est.

Certes, dans ce deuxième cas, il ne s'agit pas d'un périmètre d'exclusion qui engloberait toutes les villes et régions citées mais d'une surface, qui compte dans tous les cas une très grande densité de population, qui serait potentiellement touchée par des zones d'exclusion, jouxtées elles-mêmes, comme à Tchernobil, par des zones de contrôle permanent. On imagine ce que cela créerait comme drames humains directs mais aussi indirects par le déplacement de millions d'individus, l'effacement de zone économiques de la première importance (La Rhurgebiet, Antwerpen et son port, London, Bruxelles ou Paris) avec des retombées économiques et sociales majeures pour l'ensemble de la planète. Il faut ajouter à cela la perte d'un patrimoine naturel, agricole, culinaire, architectural et plus globalement culturel inestimable.

Dans les deux cas de figure, je n'ai envisagé que les zones d'exclusion, établies selon des mesures fixées par des normes internationales ou nationales. Je n'ai donc pas tenu compte de l'ensemble des zones survolées par le nuage.

En ce qui me concerne, je ne peux qu'envisager la sortie du nucléaire. Il devra s'agir d'une volonté mondiale, principalement pour deux raisons. D'une part, un pays pourrait très bien sortir du nucléaire et acheter à ses voisins de l'électricité produite par des centrales nucléaires. Il ne s'agirait alors que d’un effet d'annonce des politiques envers la population. Deuxièmement, vu l'étendue géographique des impacts globaux (sur la santé, la situation économique et sociale, sur la perte de pans entiers de la culture,...) d'un accident majeur, la sortie du nucléaire nous concerne tous.

 

 

 

Pour en savoir plus

Les zones en plan d'urgence en Belgique :
http://www.risquenucleaire.be/sites-nucleaires

Les hibakusha :
http://www.lesoir.be/dossiers_speciaux/special6/2011-03-18/l-angoisse-des-hibakusha-829011.php Les effets sur la santé :
http://www.lefigaro.fr/sante/2011/03/16/01004-20110316ARTFIG00740-comprendre-la-radioactivite-en-cinq-questions-cles.php
Traitement des personnes irradiées
http://www.pompiers.fr/index.php?id=297

http://fr.wikipedia.org/wiki/Syndrome_d'irradiation_aigu%C3%AB

Un témoignage très fort d'un rescapé d'Hiroshima :
http://www.dissidentmedia.org/infonucleaire/temoig_dr_hachiya.htm

Un film sur les liquidateurs de Tchernobyl :
http://www.universcience.fr/fr/science-actualites/film-as/wl/1248100317633/le-sacrifice-un-documentaire-de-wladimir-tchertkoff/

La réaction d'un " patron " du nucléaire :
http://www.lemonde.fr/economie/article/2011/05/24/fukushima-ne-remet-pas-en-cause-le-nucleaire-selon-le-patron-d-edf_1526539_3234.html
La réaction d'un ancien décideur : interview de Leo Tindemans :
http://www.lesoir.be/dossiers_speciaux/special6/2011-04-04/la-science-allait-sauver-la-planete-832244.php

Sur l'avenir économique et industriel du nucléaire :
" Nucléaire, l'impasse industrielle ". Alternatives Economiques n° 303, juin 2011, p.55

Et encore : Wikipedia regorge d'articles bien faits : centrale nucléaire, Tchernobyl, accidents nucléaires, radioactivité, Fukujima,...

 

 

1. Victimes irradiées des bombes atomiques d'Hiroshima et de Nagasaki, encore aujourd'hui considérées comme des parias dans la société japonaise.
2. Pour Tchernobil : 900 ans au minimum et...48.000 ans pour que toutes traces de la catastrophe soient effacées.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Zone_d%27exclusion_nucl%C3%A9aire le 23.06.11
3. Idem ci-dessus
4. Denis Clerc in Alternatives Economiques, Apprentis sorciers, p.98, avril 2011.
5. http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89chelle_internationale_des_%C3%A9v%
C3%A9nements_nucl%C3%A9aires le 07.07.11
6. http://www.20minutes.fr/article/753299/radioactivite-fukushima-quatre-fois-superieure-norme le 07.07.11
7. " Et soudain, ce fut la nuit de l'apocalypse " Le Soir, 23, 24 et 25 avril
pages 12 et 13.
8. Idem
9. http://www.irsn.fr/FR/base_de_connaissances/Installations_nucleaires/La_surete_
Nucleaire/Les-accidents-nucleaires/accident-tchernobyl-1986/con
10. " Et soudain, ce fut la nuit de l'apocalypse " Le Soir, 23, 24 et 25 avril pages 12 et 13.
11. Calculs personnels sur base du tableau :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_r%C3%A9acteurs_nucl%C3%A9aires
le 07.07.11
12. http://fr.wikipedia.org/wiki/Zone_d%27exclusion_nucl%C3%A9aire le 07.07.11
13. http://fr.wikipedia.org/wiki/Ruhr_(r%C3%A9gion) le 07.07.11