Karine Cantoreggi a travaillé longtemps comme assistante sociale de première ligne dans un grand CPAS de la région bruxelloise. J'ai eu la chance de la connaître dans le contexte d'un groupe de supervision que j'ai mené régulièrement pendant plusieurs années et dont elle était l'un des piliers. Forgée dans les quartiers " chauds " au contact des exclus les plus " hards ", son approche du travail social est assez décalée par rapport aux pratiques habituelles, mais c'est ce qui fait précisément son efficacité dans un univers qui est lui-même décalé et rejette les normes de la culture dominante. Intimement convaincu qu'elle faisait un travail d'une qualité humaine exceptionnelle, je lui ai régulièrement donné mon soutien. Pourtant, ses méthodes assez déconcertantes n'ont pas toujours été bien comprises ni par ses collègues, ni par sa hiérarchie. Après une interruption de carrière quelque peu forcée et dont elle a profité pour bien pouponner son dernier bébé, elle vient de reprendre le collier dans une autre institution de la capitale comme responsable de l'accueil. Elle retrouve le monde des sans-abris avec un enthousiasme renouvelé et une détermination toujours aussi solide à se-couer le cocotier au sein de sa profession. A mon sens, son expérience mérite vraiment d'être partagée. J'ai pu la convaincre de relever ce défi et d'accepter l'interview qui va suivre.

 

PHC : Quand on se voyait en supervision je t'ai souvent encouragée à faire connaître ta conception du travail social et je suis heureux que cela puisse se concrétiser grâce à cet interview. Je suis vraiment persuadé que ton témoignage sera précieux pour de nombreux a.s. de terrain, même si certains de tes anciens collègues ne partagent sans doute pas cet avis...
KC : C'est vrai qu'au boulot je n'étais pas toujours comprise dans la manière dont je fonctionnais. En regardant mes notes, je me suis aperçue que ma manière de fonctionner est à l'inverse de ce qu'on nous apprend à l'école sociale. Il n'y a rien que je respecte, je fais tout à l'inverse. Tout tout tout, surtout par rapport aux grands principes.

 

PHC : On ne peut pas dire que tu sois dans la norme.
KC : Par exemple, un des principes du travail social est de dire : on ne travaille pas dans l'urgence. Moi, travailler dans l'urgence me permet de créer du lien. C'est un des moyens pour moi de sortir la personne de sa situation car quand on est en situation de crise, tout est abattu. Sinon on se dit : oh, avec cette personne là, c'est toujours la même chose, toujours les mêmes demandes. Eh bien, quand la crise est là, cela change.

PHC : Quand la crise est là, les masques tombent et on peut parler plus vrai.
KC : Tout à fait. Autre grand principe : garder la distance. Il est important de garder la distance, de vouvoyer les gens. Or pour moi, le tutoiement, c'est un outil. Avec les sans-abris, le vouvoiement, c'était perçu comme une violence, une vexation. Je suis une interventionniste. On est dans l'injonction. On dit : ils doivent être autonomes. Si tu interviens, tu vas bousiller cela. Or moi, j'interviens. Je vérifie s'ils ont fait tel truc, je vérifie comment ils vont, je vais chez eux lorsque je sens que quelque chose ne va pas, je les interpelle. Quand quelqu'un me dit que quelque chose ne va pas, je prends mon téléphone, je mets des choses en place et cela c'est important pour les gens. Déjà là on est dans des choses différentes par rapport aux principes du travail social.

PHC : Je pense vraiment qu'avant de pouvoir devenir autonome, il faut d'abord se sentir en sécurité. Avant tout reconstruire de la sécurité, de la confiance, n'est-ce pas là finalement la base de ta méthode ?
KC : Ma méthode ? Ma méthode, ce n'est pas seulement de déroger aux principes, mais c'est de changer les principes. Je les change car avec ce public qui est vraiment en souffrance, qui a souvent connu une enfance sans normes, tout est à tisser. Avec ce type de public, cela marche très bien. La confiance s'installe. Ils me disaient : " lorsque vous nous dites quelque chose, on sait que c'est pour notre bien. Quand les autres le disent, on a l'impression que c'est pour nous faire chier ". Les principes doivent être au service des gens, sinon, cela ne fonctionne plus.

 

PHC : Tout à fait d'accord. Pour moi c'est un méta-principe essentiel que je n'arrête pas d'enseigner dans mes formations.
KC : En fait, consciemment ou inconsciemment, les gens ne viennent pas nécessairement au CPAS pour chercher de l'argent. C'est plus facile de dire qu'on vient pour demander 20 € que parce qu'on se trouve dans le désarroi. J'étais très déçue qu'on ait voulu supprimer cette possibilité d'avancer de l'argent. C'était l'outil, la motivation première à partir de laquelle on pouvait créer le lien, au point même qu'à la fin, l'argent devenait tout à fait secondaire.

PHC : Oui, quelque part la demande matérielle n'est qu'un prétexte pour prendre contact, une porte d'entrée plus facile à ouvrir dans un premier temps.
KC : Dans le concret, ils n'ont pas les mêmes codes que nous, pas les mêmes besoins. Notre pyramide des besoins, trouver un logement, manger à sa faim ne tient pas la route chez un toxico. Il y a d'abord un besoin de réassurance, d'écoute. Lorsque quelqu'un vient au CPAS, qu'il sonne, qu'il demande à être reçu, c'est plus important pour lui d'être entendu, de ne plus être seul dans sa souffrance que de recevoir une tartine.

 

PHC : D'abord être reconnu et être rejoint dans le merdier qu'on traverse.
KC : Oui, et puis il faut comprendre leur contexte. S'ils ont emprunté 50 € et que le prêteur leur dit : " si demain je ne récupère pas l'argent, je te casse la gueule ", que vont-ils aller inventer au CPAS pour avoir l'argent ? Qu'ils en ont besoin pour manger ? Lorsque tu es suffisamment en confiance avec les gens, ils osent en parler. Ils te disent " j'ai une dette ". Et puis il y a l'honneur, les codes de la rue. C'est important de pouvoir garder la tête haute. Et cela marche. J'avais les dossiers de réfugiés pour lesquels je me retrouvais tout le temps en comité à défendre leurs demandes. Ce n'était pas des profiteurs. Dès qu'ils ont eu leurs papiers, ils ont trouvé du boulot et ils sont partis.

 

PHC : Quand on loupe le contexte on tombe beaucoup plus facilement dans le jugement, ce qui ne facilite pas la relation de confiance bien évidemment.
KC : On disait souvent de moi : elle est laxiste. Non. La pratique montre que quand tu es soutenant, tu peux ame-ner beaucoup plus de changements et amener plus de résultats. Tu n'as pas la preuve que ce qu'on te dit est vrai, et ce ne l'est peut-être pas mais tu sais que derrière, il y a une situation de souffrance que tu dois prendre en compte. Il faut tisser du lien, rentrer dans ces univers pour faire du bon travail.

 

PHC : En matière de relations humaines, s'attacher rigidement à la lettre risque parfois de tuer l'esprit. Ce que certains considèrent comme du laxisme, d'autres appellent ça l'intelligence du coeur et cela n'empêche en rien la fermeté quand elle est justifiée. Mais pour en revenir à ton approche, ne serait-ce pas intéressant de s'essayer à la modéliser question d'en faciliter un peu l'appropriation ?
KC : Est-ce que c'est modélisable ? C'est difficile d'introduire une méthode, de modéliser car dans les CPAS, certains ne partagent pas ces valeurs. Les travailleurs sociaux ne sont pas nécessairement preneurs d'une piste pour une autre mé-thode que celle qui est en place. Le travail social est un peu paternaliste. Si on fait attendre les gens, on entend souvent

" ils n'ont que cela à faire ". On sent ce besoin de créer un fossé, de garder le pauvre à distance. Les travailleurs sociaux ont un salaire. Pas les bénéficiaires des CPAS et on le leur fait bien comprendre. Je me souviens d'un cas, celui d'un toxico. Une collègue me dit : " celui-là, il n'arrive jamais à l'heure mais j'ai trouvé le truc, je lui ai dit : maintenant, si tu veux ton argent, tu dois arriver à l'heure. " " Et alors ? ", j'ai dit. " Alors, cela fait trois mois qu'il n'est pas venu. " J'ai dit : " c'est intéressant, quel était donc l'objectif ? " " Ben, qu'il soit à l'heure. " " Bon, et est-ce que cela a marché ? " Elle se rendait compte avec la question du non sens de la situation qui consistait à priver quelqu'un d'argent, donc de moyen de subsistance, pour le faire arriver à l'heure. Mais il est incapable d'arriver à l'heure car il est toxicomane, il est malade, il est dans la rue. Alors, pourquoi imposer des conditions qui font qu'il ne vient même plus chercher de l'argent ? Elle met la barre tellement haut qu'il ne vient même plus chercher son argent ! L'assistant social reste dans son monde. Il ne comprend pas que respecter un timing, ce n'est pas facile pour eux. Que c'est trop dur, que cela les fait fuir. C'est tout sauf les amener à devenir autonomes, à respecter les règles de vie en société. C'est beaucoup trop, beaucoup trop vite. Ce n'est pas cela le sens du travail social. Il faudrait voir le travail social sous un autre angle, sous un autre prisme, retourner la lorgnette et repartir du centre, tout retricoter au départ de l'individu.

Il faut accompagner l'autonomie, mettre en place des processus d'insertion sociale et professionnelle, travailler sur les transitions, sur les relais : cela ne se fait pas en un jour.

 

PHC : Comme je le disais tantôt, pas d'autonomie sans sécurité intérieure et pas de sécurité intérieure sans sécurité extérieure, c'est-à-dire sans protection. Tu parlais de la pyramide de Maslow, il m'arrive souvent de penser qu'on pourrait la réduire à ces deux besoins fondamentaux : protection et autonomie, la satisfaction du premier étant passage obligé vers la satisfaction du second.
KC : Je ne comprends pas l'efficacité des principes qui sous-tendent le travail social. Ou alors, ce sont les écoles qui n'expliquent pas très bien, ou alors, ces principes ne sont pas adaptés à la réalité. C'est aussi une question de facilité chez certains travailleurs sociaux qui prennent ce qui leur convient. Il y a beaucoup de peur dans le chef des travailleurs sociaux. Face à certains types de publics, certains se barricadent derrière ces pratiques là. Pas pour en faire un minimum parce qu'ils sont fainéants mais parce que cela les interpelle. Parce qu'ils ne savent pas comment faire, parce ce n'est pas gai. Alors on dit : " il ne sent pas bon, il est agressif, on ne comprend pas ce qu'il dit. " Mais en fait, on ne sait pas comment accueillir sa demande. On a peur de se faire engueuler par l'institution pour une avance de 50€ que le type va claquer 10 minutes plus tard pour se défoncer. Les travailleurs eux-mêmes ont beaucoup de mal à s'excuser quand ils sont en retard. Alors cela part vite en vrille et la relation n'est pas bonne, il n'y a pas de confiance. Il y a un rapport de pouvoir.

 

PHC : Tu veux dire que quand un a.s. est à côté de la plaque et adopte une attitude de domination, c'est souvent basé sur sa peur ou sa culpabilité, c'est pour se protéger et pas pour blesser ?
KC : Oui et d'ailleurs, le revers de la médaille quand tu crées une relation de confiance comme moi je le faisais, c'est que tu es responsable, tu ne peux pas lâcher le coup comme cela. Cela engage. Avec deux ou trois dossiers " chauds ", tu es toujours sur le grill. Quelquefois, il fallait pouvoir dire : " écoute, aujourd'hui, je ne me sens pas bien, je ne saurais pas te recevoir. " La pression est importante. Or des soupapes comme la supervision ne sont pas obligatoires. Pourtant, c'est essentiel.

 

PHC : Je dis toujours à mes étudiants que sur le terrain humain notre premier outil c'est nous-mêmes et que, si nous voulons faire du bon travail, nous devons prendre soin de notre outil. Par contre, ce n'est pas parce qu'on est un outil qu'on est une machine et ça me fait penser à ce que tu appelles la stratégie du mister cash.
KC : Ah oui, la stratégie du mister cash. En fait, les a.s. ont souvent l'impression d'être un mister cash. Très régulièrement, nous étions confrontés à des demandes d'aide financière conséquentes et répétitives, alors que le manuel de travail social nous expliquait qu'il convenait de ne pas trop donner par crainte du sur endettement, par crainte d' enfoncer plus encore les bénéficiaires. On arrivait donc à une spirale : plus la personne est dans le besoin profond lié à son mode de vie, plus on lui refuse l'argent en disant que c'est pour son bien. C'est difficile à comprendre, donc cela crée des tensions. Alors moi je faisais l'inverse. Je donnais en insistant sur les conséquences probables des demandes et en ne dépassant bien sûr jamais les limites qu'on ne pouvait pas franchir dans l'institution. Avec le temps, quand les personnes revenaient et que ce que j'avais pressenti s' avérait exact, alors je pouvais adopter d'autres stratégies que le mister cash pour les aider à en sortir. A ce moment là, les personnes, au fond d'elles-mêmes, sont avec toi et elles peuvent entendre tes arguments car ils sonnent juste, ils sont justes.

 

PHC : Tu peux nous donner un exemple concret ?
KC : Bien sûr. Appelons le Maxime. Il venait d'un autre CPAS, de Charleroi. Avec une vie vraiment très très dure. Prison, une maman suicidée alors qu'il avait 5 ans. Il sortait d'un coma. Il s'était fait trépaner car son frère lui avait cassé le crâne à coup de pompes quand il avait la tête dans le caniveau. Il avait quitté Charleroi pour Bruxelles. Quelque temps après son admission, il vient une première fois pour demander 20 €. Puis une deuxième fois la semaine suivante. Puis une troisième fois. Je lui dit : " si je te les prête, cela fera 60 €. Tu vas commencer le mois suivant avec 540 € au lieu de 600 €. Si on décompte ton loyer, etc tu ne vas déjà plus t'en sortir. Tu vas encore devoir revenir et revenir, tu vas t'enfoncer. C'est pour cela que cette semaine, cela ne sera pas possible. Je sors du cadre, je ne peux pas dépasser ce montant ". Alors il me dit : " ok, je ne bouge plus de ce bureau, vous pouvez appeler les flics ". Je dis : " alors moi non plus je ne bouge pas de ce bureau. Et non, je n'appellerai pas la police. Tu sors de prison. Tu as suffisamment de problèmes comme cela et la situation que l'on est en train de vivre ici n'est pas suffisamment conséquente que pour appeler la police ". " Alors je vais appeler le chef ". Je lui dis : " tu peux le faire, il est à côté. Mais à ta place, je ne le ferais pas. Cela fait trois fois que tu demandes de l'argent. Et tu ne veux pas quitter le bureau. Tu vas être mal perçu. Lorsque tu auras une vraie demande, on dira : " oui, c'est celui qui a déjà demandé de l'argent plusieurs fois, et qui ne voulait pas sortir du bureau. " Je ne le ferais pas à ta place. Mais écoute, je ne sais pas où est le problème, à quoi sert l'argent mais on peut réfléchir ensemble à une solution. La semaine prochaine, on peut faire le paiement en deux fois pour que tu aies encore quelque chose à la seconde quinzaine. On peut faire un petit plan de remboursement ". Le lendemain après-midi, j'ai trouvé un papier qu'il avait déposé là-bas. C'était une demande de prise en charge au centre LAMA. J'ai pris cela comme un message. J'ai compris : voilà où est passé l'argent, il a servi à acheter de la drogue. J'ai compris : j'ai besoin d'en parler. Comme je suis interventionniste, je suis allée chez lui. Il était en train de se défoncer. Il avait encore l'aiguille dans le bras. J'ai parlé un petit peu avec lui, tranquillement. Je lui ai demandé comment cela allait, je lui ai dit de faire attention à lui. J'ai parlé d'un peu de tout. Le lendemain il est arrivé a mon boulot et il m'a dit : " écoutez, je suis vraiment lamentable, je me sens mal de m'être montré comme cela devant vous, une aiguille dans le bras, avec le garrot. Je vais arrêter, je vais faire des démarches ". Et il a fait des démarches. Il a réussi un sevrage à la méthadone et il a trouvé du travail. Il a assuré pendant plusieurs années et s'est même engagé dans une relation de couple qui a pu fonctionner quelque temps. Malheureusement ça s'est mal terminé. Sa petite amie l'a laissé tomber, ce qui l'a fait sombrer de nouveau dans la drogue et il est mort d'une overdose. En général les toxicos sont très fragiles psychologiquement et ils ne supportent pas les ruptures. Ils ne savent pas, comme nous, faire face aux difficultés de la vie et ils recommencent à consommer pour fuir leur angoisse d'abandon.

Malheureusement quand ils replongent après une longue pé-riode de sevrage c'est parfois fatal. Mais bon, cela a amorcé un changement, une élaboration de stratégie, une complicité dans la recherche d'un mieux vivre qui va souvent plus loin que ce que tu peux croire au départ. J'étais déjà contente qu'on puisse élaborer ensemble une stratégie financière mais cela a été beaucoup plus loin.

 

PHC : Tu sais, il a sans doute vécu plusieurs années de plus grâce à ton intervention. Ceci dit, ton exemple montre bien que d'abord donner quelques fois peut être un choix éducatif délibéré. C'est une manière de créer du lien, d'établir la confiance qui te permet de devenir crédible quand tu commences à attirer l'attention sur les conséquences éventuellement négatives de comportements foireux. En fait c'est un investissement relationnel qui peut conduire beaucoup plus profond dans le processus d'autonomisation. De nouveau là tu bouscules les repères habituels.
KC : Bien évidemment, pourtant c'est porteur. Autre avantage de cette méthode : la fois où tu dis non, tu peux argumenter. Tu peux exiger par exemple de récupérer une garantie locative qui est soi-disant perdue alors qu'on s'est cassé la tête avec le président pour l'obtenir et l'avancer et que c'était pas rien. Tu peux rappeler à la personne à ce moment là tout ce qu'on a déjà fait à son égard et que là il doit prendre ses responsabilités par rapport à la " perte ". Alors, tu vois que la tension diminue et finalement la colère retombe comme un soufflé. Le gars se rend compte que si tu dis non, c'est argumenté. Cela m'a toujours permis d'éviter les conflits. Et puis les usagers ont si peu de normes que, petit à petit, je suis un peu devenue leur norme. A côté d'autres travailleurs sociaux qui avaient un discours parental et avec qui la relation était faussée, entre nous c'était un discours vrai, plus transparent, où les choses étaient dites.

 

PHC : Ici on voit clairement que tu es loin d'être laxiste et que, quand la situation le demande, tu vas mettre des limites que non seulement ils peuvent accepter, mais qu'ils vont même parfois intérioriser. Là, à mon sens, tu fais vraiment du travail de fond.
KC : Ils disaient : les autres du CPAS, ils rentrent chez vous et ils veulent faire la loi. Karien, elle rentre chez vous, elle vous laisse faire et donne des conseils. C'est très utile avec des personnes qui ont le code de la rue. Tout cela est très codifié. Autre cas : quelqu'un qui n'avait pas de domicile et qui passait d' a.s. en a.s. Chaque fois qu'on faisait une visite, c'était un faux. Un jour, j'en fais une et je lui dis : " j'ai vu ton dossier. Depuis que tu es au CPAS, tu n'as jamais eu d'adresse, que des trucs fictifs. Mais bon, OK. Tu restes chez moi jusqu'à ce que tu aies un travail et un logement. Je te garde, assieds toi, on va travailler ensemble. " Cela a marché pendant des années, il a travaillé quelques mois. Par contre, une fois qu'il a dépensé sa garantie locative, il n'est plus venu mais sa copine m'a téléphoné en disant qu'il faisait des cauchemars de moi. J'étais pas très contente. Alors il m'a engueulée : " je rêve et je fais des cauchemars à cause de vous. " En fait, j'étais devenue la femme qui dans sa tête disait : " tu ne peux pas dépenser l'argent du CPAS ! " A ses yeux, je représentais l'institution.

 

PHC : Oui mais l'institution intériorisée venant compléter un système de normes initialement défaillant, pas l'institution castratrice contre laquelle on se révolte. Quelque part c'est structurant pour le jeune car ça restaure une conscience morale. Or il n'y a pas d'inté-riorisation sans attachement et il n'y a pas d'attachement sans relation proche et aimante. Bien sûr en matière de travail social c'est indispensable de maintenir une certaine distance affective mais ce n'est pas pour ça qu'il faut rester froid et insensible. Au contraire il faut pouvoir créer un véritable lien et on ne peut y arriver qu'en travaillant aussi avec son coeur. Ca non plus, en général, on ne te l'apprend pas à l'école sociale.
KC : Fonctionner comme cela c'est pourtant tout ga-gnant. C'est tout gagnant pour l'institution de permettre d'avoir une relation comme cela avec les usagers. Elle en retire un bénéfice dans la mesure où ces gens n'ont jamais eu un bon rapport avec l'institution : ni à la maternelle, ni en primaire, ni à l'école secondaire, ni en prison : c'est l'histoire d'un échec catastrophique. Et là, avec ma manière de travailler, entre ces personnes là et l'institution, cela marchait. On pouvait trouver une alliance car in fine je représentais l'institution. Et c'est aussi important pour la société car si tu peux être bien avec un CPAS, tu peux être bien avec un employeur et ainsi de suite : c'est le début de la socialisation. Mais bon, c'est difficile à admettre pour cette institution, car on n'a pas toujours les mêmes valeurs.

 

PHC : Pourtant, la valeur qui est au centre du travail social, c'est la dignité humaine, la reconnaissance de la valeur essentielle de chacun quel que soit son parcours, son statut, son niveau de réussite sociale ou professionnelle. Je pense que beaucoup d'a.s. seront d'accord avec cela. Mais c'est une chose d'adhérer en théorie et c'est tout autre chose, quand on travaille avec des grands paumés, de traverser la rue pour aller les rejoindre sur leur trottoir et être capable de rentrer dans leur monde et toi tu faisais cela très bien.
KC : Je représentais un cadre dans lequel ils pouvaient se retrouver. Petit à petit, ils s'appropriaient mes conseils. J'aime sourire intérieurement. Dans mon mode de fonctionnement, il y avait beaucoup d'humour : c'était une forme de jeu entre eux et moi. J'ai toujours fonctionné avec beaucoup d'humour et de jeu.

 

PHC : C'est une autre de tes grandes forces, de même que ton authenticité d'ailleurs.
KC : Je prends toujours soin de nommer les choses. J'appelle un chat un chat. Je parle très vite de la toxicomanie. Les travailleurs sociaux ont du mal à parler de la violence, de la prison de la toxicomanie, des comportements suicidaires. J'essaie dans les moments de crise, de détresse, de très vite nommer les choses : cela fait mal mais cela permet, en arrivant tout de suite à l'essentiel, de se sentir compris et de pouvoir parler car tu ne parles pas de cela facilement. Dans le quartier, ils n'ont pas de psy, ils n'ont pas de copines : ils sont entre mecs quoi. Et entre mecs tu ne dis pas que le soir tu as peur. En prison, on est en sécurité, on a les codes. Je me souviens de quelqu'un qui a été en prison depuis l'âge de 17 ans. Je lui ai dit de téléphoner dans un centre de formation pour prendre rendez vous. C'était trop dur. Il m'a dit : " en prison, je suis un caïd. " En prison, il est en sécurité, il a tous les codes et il est un caïd. Il a 37 ans. Depuis l'âge de 17 ans, il a été en liberté 3 semaines. Dès qu'il ressort, il retombe, il ne sait pas vivre à l'extérieur.

 

PHC : Tu avais l'art d'alimenter la bande porteuse comme on dit en communication, ce qui ouvre à échanger une parole vraie et à oser prendre le risque de se montrer vulnérable.
KC : Quand j'allais voir quelqu'un chez lui, dans les familles, je prenais des nouvelles de tous, même des notes du gamin de 13 ans. J'intégrais tout, la famille et tous les paramètres. Je n'avais pas vraiment d'horaire, je passais des bons moments avec les usagers dans mon bureau et ils m'apprenaient des choses : comme cela se passe dans le quartier, comment on se débrouille en prison. Il y avait toute une dynamique. C'est comme cela que j'ai appris les codes de la rue.

 

PHC : En systémique on appelle ça l'affiliation au système et quand on s'affilie au système, en général il vous le rend bien et il vous enseigne ce qui peut l'aider à évoluer.
KC : Ce n'est pas facile pour l'institution de voir la rentabilité de ce processus qui, au départ, permet de s'appuyer petit à petit sur la réussite de ceux qu'on accompagne. De comprendre le principe de réciprocité, d'accepter de recevoir un savoir. La clé fondamentale est de créer un lien de confiance, de voir la beauté des gens, leur potentiel. En même temps, je suis très exigeante. On fait des plans : trouver un boulot, trouver un appartement. Dans l'humour, on travaille. C'est important d'accompagner. Je me souviens d'une demande à la présidente pour une garantie locative. Je savais que cela allait être non. Or il lui fallait l'argent. Il s'est fait tout un film. J'ai attendu durant deux heures avec lui dans la cour. Je savais que cela serait non. " Si c'est non, je lui défonce la gueule, je lui pique son argent, je mets le feu ". Je répondais : " mais non, il faut trouver une autre solution, sois raisonnable. " Pendant deux heures on a fonctionné comme cela. A la fin, on a eu la décision et c'était non. Je lui ai dit : " écoute, tu veux que je t'aide, que je téléphone pour une maison d'accueil ? " " Non, il m'a dit, ok, c'est bon, tu as déjà attendu deux heures avec moi. " Le fait d'avoir fait cela lui avait fait oublier que c'était moi l'agent du CPAS qui me ralliait à la décision du non, mais qui l'avait accompagné. C'est cela qui marchait bien.

 

PHC : Cela me rappelle ce que disait un vieux maître zen que j'aime beaucoup : " le plus beau cadeau que vous puissiez faire à quelqu'un c'est votre vraie présence ". N'est-ce pas là finalement la clé de toute véritable relation d'aide : être avec, accompagner sur le chemin ?
KC : Oui sûrement. Moi, dans un premier temps j'accompagne pour montrer, pour guider, sans dire que j'accompagne. Je le fais avec eux jusqu'au moment où ils n'ont plus besoin de moi pour le faire. Contrairement à ce que certains disent, on ne crée pas une dépendance en accompagnant les gens, en leur donnant la main. On leur donne une confiance qui va leur permettre de lâcher la main : ils ont bien d'autres choses à faire que de tenir la main de leur a.s. J'aime me rendre inutile, mais cela prend du temps.